Le 25 juin 2026, Universal a posé une date dans son calendrier : le vendredi 30 juin 2028 sortira "Donkey", un film de DreamWorks Animation avec Eddie Murphy. Un an jour pour jour après "Shrek 5", attendu le 30 juin 2027. Deux étés de suite, donc, pour un univers qui n'avait plus rien donné au cinéma depuis "Le Chat Potté : Le Dernier Voeu" en 2022.

La tentation est immédiate : voir dans ce spin-off la réponse de DreamWorks à la déferlante de critiques déclenchée par les premières images de "Shrek 5". Ce serait confondre un calendrier de production avec un mea culpa. Les deux projets ne répondent pas à la même logique, et "Donkey" ne répare rien de ce qui a fâché les fans. Il peut, en revanche, réussir là où "Shrek 5" part avec un handicap - à une condition que nous ignorons encore.
Une case tenue avant d'être une idée
Premier détail, discret mais parlant : la date du 30 juin 2028 était déjà bloquée chez Universal sous l'intitulé "untitled Illumination event film". Autrement dit, le studio avait réservé un créneau d'été avant même de décider ce qu'il mettrait dedans. "Donkey" est venu remplir la case.
Ce n'est pas un détail cynique, c'est le métier. Un grand studio gère un pipeline de dates comme une salle de cinéma gère ses séances : on bloque loin à l'avance, on ajuste ensuite. Cela dit quelque chose de la nature du projet - un moteur de franchise à alimenter, pas un projet d'auteur qu'on aurait porté pendant dix ans. Et cela dit aussi que la case du 30 juin 2028 n'est pas la plus confortable : Warner y place son film animé "Dynamic Duo", Paramount son "Call of Duty" encore sans titre.
Le calendrier de "Shrek 5" montre la même mécanique, en plus chaotique. Trois dates successives : le 1er juillet 2026, puis le 23 décembre 2026, puis le 30 juin 2027 - un an de décalage cumulé. La presse spécialisée attribue ce dernier report à l'encombrement de décembre 2026 ("Avengers: Doomsday", "Dune 3", "L'âge de glace 6", "Jumanji 3"), au prix d'un face-à-face avec "Spider-Man: Beyond the Spider-Verse" le 20 juin 2027. Universal et DreamWorks n'ont pas rendu publiques leurs raisons. Il faut le dire nettement : établir un lien entre la polémique sur le redesign et ce report relève de l'hypothèse, pas du fait. En France, "Shrek 5" est annoncé pour le 28 juin 2027 ; la date française de "Donkey" n'est, elle, pas confirmée à ce jour.
Le grief des fans ne concernait pas l'Âne
En février 2025, DreamWorks dévoile quelques secondes de "Shrek 5" : on y découvre la fille adolescente de Shrek et Fiona, cheveux longs, piercing au nez, doublée par Zendaya en version originale, aux côtés de Mike Myers, Cameron Diaz et Eddie Murphy. Dès le lendemain, la polémique gagne la France, et la couverture ne faiblira plus.
L'essentiel du reproche porte sur Fiona. Une utilisatrice de TikTok, citée par USA TODAY, résume le sentiment dominant : le personnage aurait eu droit à "un retrait de graisse buccale, une greffe de menton, une rhinoplastie, une clavicule retouchée" - près de 8 millions de vues, 1,4 million de likes. Un autre post ironise sur un "Ozempic" pour ogresse. Le point de crispation est là, et la logique est redoutable : Shrek vieillit, il prend des rides ; Fiona, elle, rajeunit et s'affine. Deux universitaires interrogés par le média américain y voient le reflet d'un rétrécissement des normes corporelles féminines - et un paradoxe, pour une saga bâtie sur le refus des canons de beauté. DreamWorks et Universal n'avaient pas répondu.

Un an et demi plus tard, la rancune tient bon. Gold Derby publiait encore le 2 juillet 2026 un article intitulé "Regardez comme ils ont massacré mon garçon", avec cette comparaison qui dit tout : "Ugly Sonic". Souvenez-vous : en 2019, Paramount avait redessiné Sonic après un tollé mondial, et le précédent reste dans les mémoires des studios. Ce sont bien le design, les outils et la direction artistique qui sont visés. Pas l'Âne, qui n'a jamais été au centre du grief.
Ce que l'Âne possède encore
L'Âne a pourtant un atout que personne, dans cette séquence, n'a contesté : sa voix. Eddie Murphy prête son timbre au personnage depuis 2001, sans interruption, ce qui en fait l'un des doublages les plus durables de l'animation hollywoodienne. Et c'est lui qui a vendu la mèche, pendant la promotion de "Beverly Hills Cop: Axel F" : "L'Âne va avoir son propre film, sa petite histoire avec sa femme dragon et ses enfants mi-dragon mi-âne... Ils ont écrit une histoire drôle." Universal a ensuite officialisé ce qu'il avait lâché.
La prémisse annoncée est en effet une origin story : comment un âne est devenu L'Âne. C'est stratégiquement décisif. Une origine se situe en amont de la continuité contestée de "Shrek 5" ; elle n'a pas à raccorder quoi que ce soit, elle n'a même pas besoin que Shrek, Fiona ou leurs enfants y apparaissent - on ne sait d'ailleurs pas s'ils y figureront. Là où "Shrek 5" doit assumer une très longue attente et un nouveau pipeline d'animation sur des visages que le public connaît par coeur, "Donkey" part d'une page blanche relative.
L'équipe mérite aussi l'attention. La réalisation est confiée à Charlie Bean ("Lego Ninjago, le film"), avec Matt Flynn à la co-réalisation - un artiste de storyboard passé par "Le Chat Potté : Le Dernier Voeu", "The Bad Guys" et "The Wild Robot". Ce n'est pas un détail d'organigramme : Flynn vient précisément de trois des films DreamWorks les mieux reçus de la décennie.
Le précédent du Chat Potté
Car c'est là que réside le vrai argument en faveur du spin-off. "Le Chat Potté" était lui aussi un personnage secondaire, comique, cantonné à la vanne et à l'accent. Les deux films qui lui ont été consacrés cumulent 1 milliard de dollars, et le second, "Le Dernier Voeu" (2022), nommé à l'Oscar du meilleur film d'animation, a largement dépassé la saga d'origine en qualité perçue. La recette n'est pas mystérieuse : changer de registre. Le western crépusculaire, l'angoisse de la mort, huit vies déjà consumées - le spin-off a pris le personnage au sérieux pour mieux le faire rire.
Rien n'indique que "Donkey" emprunte ce chemin, mais l'architecture du pari est identique : sortir du vaudeville familial pour offrir au personnage un genre à lui. Et l'enjeu financier justifie l'essai. Selon Deadline, les deux "Chat Potté" totalisent 1 milliard de dollars, portant l'univers Shrek à 4 milliards sur six films ; en France, ces six films totalisent 25 millions d'entrées. Ajoutez le premier Oscar du long métrage d'animation, remporté en 2001, une comédie musicale à Broadway (huit nominations aux Tony, douze aux Drama Desk), une attraction londonienne et les parcs Universal : la licence rapporte bien au-delà des salles.
Trois raisons de douter
Le premier risque est industriel. "Donkey" sortira du même studio, avec les mêmes outils de rendu et probablement la même direction artistique que le "Shrek 5" contesté. Si le lissage qui a hérissé les fans vient d'un pipeline et non d'un choix de personnage, il se répétera mécaniquement sur l'Âne. Une origin story n'est pas un bouclier contre un problème de fabrication.
Le deuxième est narratif. Expliquer un personnage comique, c'est souvent le désamorcer. "Solo" a montré ce que coûte l'explication d'une figure culte : à force de justifier chaque tic, on éteint la drôlerie. L'Âne fonctionne comme contrepoint bavard, comme force d'irruption ; en faire un héros pendant quatre-vingt-dix minutes suppose de lui trouver un manque, une faille, une trajectoire - c'est-à-dire de le rendre sérieux, ce que le personnage refuse par nature.
Le troisième est celui du désir. Personne ne réclamait ce film, et une partie de la presse française l'a dit sans détour, à commencer par Écran Large. Un spin-off qui arrive après deux reports du film attendu peut être lu comme un contournement : on occupe le terrain pendant que le vrai dossier brûle. C'est injuste, mais c'est le climat.
Ce que la licence permet, et ce qu'elle coûte
Il faut voir ce que cette stratégie dit de l'économie de la franchise. Universal peut se permettre d'attendre : entre les parcs, la tournée, Broadway et les produits dérivés, Shrek gagne de l'argent même quand il ne sort pas de film. Cette rente explique la patience du studio et sa tolérance aux décalages - un report coûte moins cher qu'un démarrage raté.
Mais quelqu'un paie, et ce n'est pas le studio. Le coût est supporté par le public, en années d'attente, et par la marque elle-même, en crédibilité. Chaque report alimente l'idée qu'un "Shrek 5" est un chantier difficile ; chaque teaser contesté transforme un plaisir nostalgique en dossier à charge. Deux films à un an d'intervalle, c'est aussi une manière de tester une nouvelle grammaire visuelle à moindre enjeu : si "Shrek 5" déçoit, "Donkey" devient la seconde chance ; s'il fonctionne, la licence a gagné un deuxième pilier et une décennie de réactivations.
Le vrai signal ne sera pas une date
La réponse tient donc en une nuance. Oui, "Donkey" peut contenter les fans - non parce qu'il répare "Shrek 5", mais parce qu'il repose sur ce que la polémique n'a pas abîmé : une voix, un personnage secondaire dont on n'attend rien, une histoire décalée dans le temps. Le précédent du Chat Potté prouve qu'un faire-valoir peut devenir un grand film. C'est peu, et c'est déjà beaucoup.
Non, il ne faut pas attendre de ce spin-off l'apaisement d'un grief qui portait sur Fiona. Un film sur l'Âne ne redessine pas une ogresse. Le signal à guetter n'est ni le communiqué ni la date, mais la première image : si les visages de "Donkey" retrouvent le grain, les aspérités et les disproportions assumées des quatre premiers volets, alors DreamWorks aura entendu quelque chose. Si les contours sont aussi lisses qu'en février 2025, le public le verra en trois secondes - et il le dira, comme il l'a déjà dit.
Car c'est bien cela que réclamaient les fans : pas un spin-off, pas une origin story, pas une case dans un calendrier. Le Shrek qu'ils reconnaissaient.