Un prix de la mise en scène à Cannes, une ovation debout, 91 % d'avis positifs sur Rotten Tomatoes et l'un des meilleurs démarrages espagnols de la décennie. Sur le papier, "La bola negra" fait l'unanimité. Dans les faits, c'est aussi l'un des films les plus disputés de l'année : le panel de critiques du Festival de Cannes l'a classé parmi les trois plus mauvais de sa compétition officielle, quand la presse espagnole, majoritairement favorable, l'a rarement défendu sans réserve.

Le film, signé Javier Calvo et Javier Ambrossi - les Javis, passés par les séries "La Mesías" et "Veneno" -, a été présenté en compétition officielle du 79e Festival de Cannes le 21 mai 2026. Il raconte trois histoires d'hommes homosexuels à trois moments de l'histoire espagnole, reliées par un manuscrit inachevé de Federico García Lorca. Sa promotion, relayée par le Hollywood Reporter à l'occasion du passage du film à Telluride, tenait en une formule : "Let's Make the Gayest War Movie Ever" - faire le film de guerre le plus gay de tous les temps. Il sort en France le 16 décembre 2026, distribué par Le Pacte.
Trois hommes, trois époques, un manuscrit
Attention, spoilers : la suite dévoile l'intrigue et le dénouement.
Le film est construit en triptyque, et chaque époque met face à face un homme gay et un monde qui le refuse.
1932, à Grenade. Carlos (Milo Quifes), fils d'une famille aisée, se voit refuser son entrée au Casino, un cercle select de la ville, parce que ses membres ont voté contre lui à la boule - la "bola negra" qui donne son titre au film, une boule noire valant un non. Des rumeurs sur son homosexualité ont suffi. Son père, Vicente, le presse de démentir ; sa soeur, Valentina, lui décrit les entraves faites aux femmes ; sa mère lui conseille Madrid. Une nuit, dans un club, Carlos danse une seguiriya et croise une vieille femme en deuil qui le prend pour son fils disparu. Il finit par nier devant le comité. Puis, au lendemain de la Sanjurjada - le coup de force manqué du général Sanjurjo, en août 1932 -, le Casino est mis à sac par une foule. Sous la neige, dans le bâtiment détruit, Carlos s'échappe par l'échafaudage des peintres et gravit une montagne où il croise un enfant, des skieurs et la neige personnifiée, qui parle avec la voix de la vieille dame.
1937, en pleine guerre civile. Sebastián (Guitarricadelafuente, chanteur, pour son premier rôle au cinéma), jeune trompettiste de village, survit à l'attaque de l'aviation italienne contre une communauté qui s'apprêtait à accueillir les Italiens ; sa mère est tuée. Enrôlé de force dans les troupes nationalistes, il est chargé de monter la garde auprès de Rafael Rodríguez Rapún (Miguel Bernardeau), prisonnier républicain blessé, et de le faire parler. Rafael a appartenu à La Barraca, la troupe de théâtre de Lorca, et a été l'amant du poète. Au contact du prisonnier, le désir de Sebastián s'éveille. Avant d'être emmené pour un "paseo", une exécution sommaire, Rafael lui demande une dernière chose : récupérer au 96 de la rue Alcalá le manuscrit de "La bola negra" et le préserver. Sebastián, versé dans le peloton d'exécution, abat Rafael. Il survivra à la guerre et retrouvera le manuscrit, laissant tomber quelques pages en chemin.

2017, entre Athènes et Madrid. Alberto (Carlos González), historien et ancien dramaturge, travaille sur la dissidence homosexuelle dans la musique de Roza Eskenazi. La mort d'un grand-père maternel dont il était éloigné lui laisse un héritage, à condition de rencontrer un notaire en Cantabrie. À Madrid, il vit avec Juan Pablo et communique mal avec sa mère, Teresa (Lola Dueñas), qui reproche à son père de l'avoir abandonnée. L'héritage est le manuscrit restant de "La bola negra", que l'on croyait perdu. Alberto enquête, avec l'aide d'une spécialiste de Lorca, et découvre que son grand-père n'était autre que Sebastián - lequel a fini sa vie à la campagne avec un autre homme, en laissant croire qu'ils étaient cousins, et a suivi de loin la carrière théâtrale de son petit-fils.
Un Lorca inachevé, des blancs à combler
Le point de départ est réel. De "La bola negra" de Lorca, il ne subsiste que quatre pages, écrites avant que le poète soit fusillé en 1936 par les nationalistes. Le titre renvoie au vote à la boule noire qui exclut un jeune homosexuel d'un club grenadin.
Le film ne part pas seulement de cette esquisse. Il emprunte aussi, et surtout pour sa partie de 1937, à "La piedra oscura", la pièce d'Alberto Conejero, coscénariste du film aux côtés des Javis. Le personnage de 2017 lui doit beaucoup : Conejero a reconnu qu'il n'était pas fortuit que son héros soit un écrivain nommé Alberto, travaillant sur la littérature grecque. Le film relie donc trois fictions - dont l'une vient d'un auteur vivant - autour d'un texte que Lorca n'a jamais achevé. Les Javis vont jusqu'à écrire du Lorca neuf pour boucher les trous ; le Hollywood Reporter y voit une audace payante, quand d'autres y verraient de la présomption.
Le propos, lui, est clair. Comme le dit une hispaniste américaine du film, incarnée par Glenn Close, l'idée qu'"aucun Espagnol n'a jamais désiré" est un mensonge cathédral : il faut "gratter la terre" pour retrouver ceux qui sont restés dans les fossés. C'est tout le programme du film - rendre une histoire, une lignée, une continuité à des vies que la répression et l'oubli avaient effacées.
Un triomphe qui ne va pas sans débat
À Cannes, le film a valu aux deux réalisateurs le prix de la mise en scène. Il est ensuite passé par Toronto, Saint-Sébastien et Telluride, et a déclenché, selon la presse spécialisée, une guerre d'offres entre distributeurs. En Espagne, sa sortie du 25 septembre 2026 a pris la tête du box-office dès le premier jour, avec environ 1,3 million d'euros et 175 000 spectateurs - le deuxième meilleur démarrage d'un film espagnol en une journée depuis dix ans. Il est le candidat de l'Espagne à l'Oscar du meilleur film international. Aux États-Unis, la sortie démarre le 16 octobre à New York et à Los Angeles.
Le tournage s'est déroulé à partir de l'été 2025, notamment à Castil de Carrias, un village abandonné de la province de Burgos, à Comillas, à Grenade, à Sigüenza, à Madrid et à Athènes. Il a été marqué par un drame : un homme engagé comme figurant est mort après une chute dans un escalier, à Comillas. Selon El País, la séparation du couple que formaient Calvo et Ambrossi, survenue pendant le tournage, n'a pas interrompu le film.
Les chiffres de la réception vont dans le même sens : 91 % d'avis positifs sur Rotten Tomatoes (sur 68 critiques), 84/100 sur Metacritic, qui parle d'"acclamation universelle", 8,1/10 sur IMDb, 8,0/10 sur FilmAffinity et 4,4/5 sur Letterboxd, sur plus de 160 000 votes.
Pourquoi tant de réserves ?
L'écart le plus net est cannois. Dans la salle, le film a été porté ; dans les carnets, beaucoup moins. Le panel de critiques du festival lui a attribué l'une des trois plus mauvaises notes de toute la compétition officielle. Quatre mois plus tard, au moment de la sortie espagnole, ce fossé entre l'ovation et les notes est revenu hanter les discussions.
En Espagne, la presse a majoritairement aimé, mais rarement sans réserve. "Le débordant plaidoyer pour Lorca des Javis a du mal à respirer", écrivait 20 minutos. Pour la revue Rubik, ce "style baroque, bousculé et grandiloquent" peut "entraver le lien affectif avec la vérité du récit". D'autres parlent d'un "mélodrame grandiloquent et démesuré qui finit par s'effondrer sous le poids de ses propres ambitions", d'un film "handicapé par son incapacité à s'arrêter, à suggérer et à se taire à temps" - le tout résumé par Variety en un titre : "ambitieux mais distendu".
Même les défenseurs fixent des limites. Carlos Boyero, dans El País, lâche : "Ce n'est pas parfait, mais il y a là quelque chose d'émouvant." Le critique de The Objective y voit "le long-métrage le plus ambitieux et monumental du cinéma espagnol depuis des années". Fotogramas, enthousiaste, lui donne quatre étoiles et parle d'"oeuvre majeure", tout en concédant un troisième acte qui frôle la mièvrerie.
Deux désaccords, pas un
Il faut distinguer deux clivages, souvent confondus.
Le premier est esthétique. "La bola negra" revendique le trop-plein : 2 h 35, une photographie somptueuse, un tournage en 35 mm, un budget d'environ 15 millions d'euros, des scènes d'anthologie et des ruptures de ton permanentes - un bain nocturne de soldats qui se termine sur un cadavre, des numéros musicaux de cabaret, une Penélope Cruz "pharaonique" en chanteuse de revista. Ce baroque assumé est exactement ce que certains adorent et que d'autres ne supportent pas. La querelle porte sur la mesure, pas sur le fond.
Le second est idéologique, plus minoritaire mais très sonore. Pour une partie de la droite espagnole, le film est de trop : sous la plume du critique Rodrigo Quesada, relayé par le compte Terreno Viral, il devient "une daube idéologique", symptôme d'un cinéma espagnol "totalement séquestré par la gauche", où le leitmotiv se résumerait à "être rouge et homosexuel". Une version plus posée du même reproche distingue la qualité esthétique du film des "biais habituels" dans sa manière de raconter la guerre. Ce n'est pas un débat sur deux heures et demie de cinéma : c'est un débat sur la mémoire.
Un événement, et ce qu'il dit
Le reste est une affaire de public. Le film est devenu un phénomène viral : fils de discussion interminables, comptes de fans, notes élevées sur Letterboxd bien au-delà du cercle des cinéphiles. Un spectateur venu par simple curiosité, sans goût a priori pour l'univers des Javis, y a vu "une oeuvre immense" et une "viralisation de manuel", saluant la photographie, les décors et l'écriture des personnages.

Il y a, dans cette ferveur, une part de génération : un public jeune et connecté s'est reconnu dans une épopée qui assume pleinement son homosexualité, là où une partie de la critique institutionnelle juge la démonstration excessive - même si le jury cannois, lui, a récompensé la mise en scène. Les deux lectures sont défendables. L'honnêteté oblige seulement à le dire : "La bola negra" n'est pas un film également partagé entre partisans et adversaires. C'est un film largement acclamé, dont l'ampleur baroque a divisé la critique et qu'une minorité idéologique rejette en bloc. Le clivage est réel ; il n'est pas symétrique.
Reste un film qui, en retrouvant un manuscrit perdu et en le prolongeant, fait ce que Lorca n'a pas pu faire, et relie trois époques par ce qu'elles ont de plus intime : le désir, la peur et la transmission. Qu'on y voie une oeuvre majeure ou un excès, la discussion qui l'entoure en dit long sur ce que l'Espagne continue de régler avec son passé. En France, il faudra attendre le 16 décembre 2026 pour se faire une idée.