Éric Zemmour a déclaré le 18 mai 2026 dans Le Figaro que son véritable adversaire pour la présidentielle de 2027 est Jean-Luc Mélenchon et sa « nouvelle France ». En choisissant délibérément d'enterrer tout affrontement avec Emmanuel Macron ou le Rassemblement national, il redessine les lignes de la campagne et pose la question brûlante de l'identité française. Entre deux figures qui se connaissent depuis trente ans et incarnent désormais les extrêmes opposées, le duel promet d'être violent, intime et déterminant pour l'avenir politique du pays.

Pourquoi Zemmour enterre la hache de guerre avec Macron pour cibler Mélenchon
En pleine réédition du Suicide français et à quelques mois de la présidentielle, Éric Zemmour a choisi son camp. Dans son entretien au Figaro, il explique vouloir « mobiliser » plutôt que simplement « écrire ». Sa cible ? Jean-Luc Mélenchon, qu'il présente comme le danger pour la France. Un choix stratégique qui interroge : pourquoi ignorer le président sortant et le RN, pourtant en tête des sondages ?
« Mon adversaire, c'est Jean-Luc Mélenchon » : une déclaration qui change la campagne
La déclaration est chirurgicale. Zemmour affirme que son combat n'est pas contre Macron, ni même contre Jordan Bardella, mais contre le leader de La France Insoumise et son concept de « nouvelle France ». Il justifie ce choix par une métaphore médicale : « Seuls les médecins qui ont les bons diagnostics peuvent soigner le malade. » Pour lui, le malade, c'est la France, et le diagnostic, c'est l'affrontement entre deux visions irréconciliables de l'identité nationale.

Le paradoxe saute aux yeux : Mélenchon n'est pas en tête des sondages. Avec 10 à 11 % des intentions de vote selon l'Ifop et Elabe, il est devancé par Bardella (36 %) et Édouard Philippe (16 %). Mais Zemmour ne cherche pas à viser le plus fort. Il veut polariser le débat sur le terrain qui est le sien : celui de l'identité et de l'immigration. En désignant Mélenchon comme l'ennemi numéro un, il écarte volontairement les autres adversaires et tente de transformer la présidentielle en un duel référendaire sur la question identitaire.
« Choc identitaire » contre « choc des classes » : le décryptage de Guillaume Tabard
Guillaume Tabard, éditorialiste au Figaro, analyse cette stratégie comme une tentative de « zemmourisme en quête d'espace pour 2027 ». Selon lui, Zemmour croit en un « choc identitaire » frontal entre la « France éternelle » — celle des racines chrétiennes, de l'histoire longue, des traditions — et la « nouvelle France » de Mélenchon, décrite comme « brassée par les migrations », « plus éduquée », « plus urbanisée ».
Ce positionnement critique en creux la stratégie du RN. Marine Le Pen et Jordan Bardella ont choisi d'affronter le centre (Édouard Philippe, Emmanuel Macron) sur le clivage social : pouvoir d'achat, retraites, services publics. Zemmour, lui, juge ce combat secondaire. Pour lui, le vrai clivage n'est pas entre « les élites et le peuple », mais entre ceux qui veulent défendre la France éternelle et ceux qui veulent la dissoudre.
Le risque est immense. En s'isolant sur ce créneau, Zemmour marginalise sa propre candidature face au vote utile Bardella. Les sondages Elabe de mars 2026 le créditent de 3 à 5 % des intentions de vote, un score qui le place en position de figurant. Mais il mise sur l'idée que la radicalité de son message finira par percer dans un climat de tension identitaire croissante.
Nouvelle France : le concept piège de Mélenchon qui obsède l'extrême droite
Pour comprendre l'obsession de Zemmour, il faut plonger dans le concept même de « nouvelle France ». Inventé par Jean-Luc Mélenchon en 2018, ce slogan est devenu l'arme centrale de sa campagne pour 2027. Il décrit une France métissée, urbaine, jeune, où l'identité n'est plus un héritage figé mais une construction ouverte. Pour l'extrême droite, c'est une provocation existentielle.
18 novembre 2018 à Épinay-sur-Seine : la naissance contrariée d'une formule politique
Le concept est né lors des premières « rencontres nationales des quartiers populaires », le 18 novembre 2018 à Épinay-sur-Seine. Mélenchon s'adresse à une salle majoritairement composée de jeunes issus de l'immigration. Sa phrase est restée : « Je n'ai pas peur, je n'ai pas honte de le dire : ce que vous voyez là, c'est la nouvelle France. »

Le contexte est crucial. Après l'échec de la présidentielle de 2017, où il avait obtenu 19,6 % des voix, Mélenchon constate une faiblesse majeure : la faible mobilisation des quartiers populaires. Il voit dans cette population une « réserve de voix » inexploitée. Le concept de « nouvelle France » est donc une arme électorale avant d'être un slogan idéologique. Il vise à capter un électorat jeune, urbain, souvent issu de l'immigration, qui se sent exclu du récit national traditionnel.
Bigarrés, mélangés, urbanisés : ce que Mélenchon met derrière la « nouvelle France »
Dans ses meetings, Mélenchon détaille ce qu'il entend par « nouvelle France ». Lors d'un discours à Villeurbanne le 9 janvier 2026, il déclare : « La condition pour pouvoir être un seul peuple français, c'est d'accepter ce que nous sommes, comme nous le sommes. » Selon les analyses de BFMTV et du Monde, le concept repose sur trois piliers : une France « brassée par les migrations », « plus éduquée » que jamais, et « plus urbanisée », où les femmes ont gagné des droits fondamentaux.
Mélenchon tente de retourner le terrain de l'identité contre l'extrême droite. Là où Zemmour voit une menace, lui voit une richesse. Il utilise la question « Qui dans la salle a un grand-parent étranger ? » dans ses meetings pour déconstruire la thèse des « Français de souche ». Lui-même se définit comme un « Maghrébin européen », né à Tanger de parents espagnols et italiens. La « nouvelle France » devient ainsi un piège pour l'extrême droite : en l'attaquant, elle s'attaque à une réalité démographique et sociale incontestable.
Le « grand remplacement » contre la « nouvelle France » : le choc des récits
L'incompatibilité entre les deux visions est totale. Pour Zemmour, la « nouvelle France » de Mélenchon est une insulte à l'identité française, la traduction politique du « grand remplacement » théorisé par Renaud Camus. Dans son livre et ses discours, il dépeint une France qui se dissout, qui perd ses racines chrétiennes, sa langue, ses traditions.
Mélenchon, lui, ironise sur cette peur. Lors d'un meeting à Toulouse en janvier 2026, il lance : « Ce n'est pas parce qu'il y a dix dingues dans un coin qui ont peur d'être remplacés par leurs enfants que nous devons partager leurs peurs. » Il retourne l'accusation : ce sont les défenseurs de la « France éternelle » qui sont les vrais destructeurs, en divisant le pays sur des bases ethniques.
Ce choc de récits est le moteur du duel. Chacun des deux hommes prétend incarner la « vraie » France. Pour Zemmour, c'est celle de Jeanne d'Arc et de Charles de Gaulle. Pour Mélenchon, c'est celle des quartiers populaires, des jeunes métissés, des femmes émancipées. Aucune conciliation n'est possible.
Avant d'être ennemis, ils étaient « de bons copains » : l'histoire secrète du duel
Ce qui rend ce duel fascinant, c'est qu'il n'est pas seulement idéologique. Il est aussi intime. Éric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon se connaissent depuis des décennies. Ils ont partagé des dîners, des conversations, une estime mutuelle. Leur affrontement actuel est une guerre fratricide entre deux fils de la Méditerranée.
« Je crois pouvoir dire que nous étions de bons copains » : la confession de Zemmour
Dans son livre Je n'ai pas dit mon dernier mot (2023), Zemmour raconte leur complicité passée. « Nos origines communes, de l'autre côté de la Méditerranée, et un même goût pour l'histoire nous ont rapprochés. Je crois pouvoir dire que nous étions ce qu'on appelle “de bons copains” : il était là lorsque j'ai fêté mes 50 ans. » Mélenchon, lui aussi, a évoqué cette amitié à la télévision : « Je connais très bien Éric Zemmour, ce n'est pas un inconnu. »

Tous deux sont nés de l'autre côté de la Méditerranée : Mélenchon à Tanger (Maroc), Zemmour à Paris mais d'origine algérienne. Tous deux sont passionnés d'histoire, de littérature, de rhétorique. Ils ont longtemps fréquenté les mêmes cercles intellectuels, les mêmes plateaux télé. Leur admiration était réciproque : Mélenchon reconnaissait le talent d'écrivain de Zemmour, Zemmour saluait la culture historique de Mélenchon.
Quand l'amitié personnelle se mue en guerre totale pour la définition du pays
La rupture s'est faite progressivement, à mesure que leurs positions politiques se radicalisaient. Zemmour est passé du journalisme au combat politique en 2021, avec une ligne de plus en plus dure sur l'immigration et l'identité. Mélenchon, lui, a abandonné le socialisme réformiste pour une gauche radicale, antisystème, altermondialiste.
Aujourd'hui, ils sont les figures de proue des extrêmes opposées. Le duel est d'autant plus violent qu'il est intime. Chacun connaît les faiblesses de l'autre, ses arguments, ses tics de langage. Le conflit n'est pas seulement politique : il est existentiel. Chacun veut faire de l'autre le traître à la « vraie » France. Cette dimension personnelle rend le combat plus viscéral, plus émotionnel, et plus captivant pour les électeurs.
Armées de bénévoles sur TikTok : la bataille numérique des extrêmes pour séduire les jeunes
Le duel ne se joue pas seulement dans les meetings ou les journaux. Il se joue en ligne, sur TikTok, Twitter, YouTube, Twitch. Les deux hommes ont compris que la bataille des idées passe désormais par les algorithmes. Et ils sont, de loin, les plus performants sur ce terrain.
Mélenchon le pionnier, Zemmour le challenger : qui domine vraiment le web en 2026 ?
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Selon l'étude Favikon citée par Challenges, « Zemmour a crû 10 fois plus vite sur Internet que Pécresse, et Mélenchon 25 fois plus vite que Jadot ». Sur Twitter, Zemmour écrase la concurrence avec 570 000 retweets depuis janvier. Mais Mélenchon a été le pionnier : dès l'été 2020, il était actif sur Twitch et TikTok, bien avant la plupart des politiques.
Les deux hommes ne captent pas les mêmes niches. Mélenchon domine sur Twitch, où il organise des lives de plusieurs heures, mêlant politique, culture et humour. Zemmour, lui, est plus fort sur Twitter et YouTube, avec des vidéos courtes et percutantes. Mais ils se disputent la même viralité : celle des clashs, des phrases choc, des moments de tension.
Le match des vidéos : quand le face-à-face Zemmour-Mélenchon explose les algorithmes

Les vidéos de leurs affrontements sont des machines à buzz. Le clash « Vous me faites de la peine » sur le plateau de Touche pas à mon poste ! cumule des millions de vues. Le débat sur l'islam en France, où Zemmour accuse Mélenchon de « complaisance » et Mélenchon répond par une leçon d'histoire, est devenu viral.
Ces formats fonctionnent parce qu'ils sont courts, violents, émotionnels. Ils sont parfaitement adaptés aux algorithmes de TikTok et YouTube Shorts, qui privilégient l'engagement immédiat. Les jeunes, qui passent des heures sur ces plateformes, sont les premiers à les partager, les commenter, les mémifier. Le duel Zemmour-Mélenchon devient ainsi un spectacle politique permanent, où chaque phrase est décortiquée, chaque geste analysé.
Pouvoir d'achat, climat, identité : pourquoi les 18-25 ans sont la cible numéro un du duel
Si les deux hommes se battent si durement sur le terrain identitaire, c'est parce qu'ils visent le même électorat : les jeunes. Mais leurs discours répondent-ils vraiment aux préoccupations de cette génération ?
63 % des jeunes estiment que les politiques préparent mal leur avenir : le terreau du vote extrême
Selon un sondage Ipsos de février 2024, 63 % des 18-24 ans estiment que les politiques préparent mal leur avenir. Leurs priorités sont claires : le pouvoir d'achat (45 %) et le climat (32 %) arrivent en tête. Mais le rejet du système est le moteur commun de leur vote.
Zemmour et Mélenchon se nourrissent de cette défiance. Ils proposent une rupture radicale avec le système actuel, mais sur des bases différentes. Mélenchon mise sur la justice sociale et la transition écologique, Zemmour sur la restauration de l'identité nationale et la fermeture des frontières. Tous deux captent la colère antisystème, mais leurs réponses sont diamétralement opposées.
Législatives 2024 : la double rupture des 18-24 ans entre vote social-écologiste et nationaliste
Les élections législatives de 2024 ont révélé une double tendance chez les jeunes. La participation a explosé : de 30 % en 2017 à 57 % en 2022. Le vote est fortement bipolaire : 41 à 48 % des 18-24 ans ont voté pour le Nouveau Front Populaire (NFP), 23 à 33 % pour le Rassemblement national.
Le duel des extrêmes ne représente donc qu'une partie de la jeunesse. Mais c'est la plus bruyante, la plus engagée en ligne, la plus susceptible de faire basculer une élection. Zemmour et Mélenchon veulent verrouiller ces franges radicalisées, qui sont aussi les plus actives sur les réseaux sociaux. Pour en savoir plus sur la stratégie de Mélenchon auprès des jeunes, vous pouvez consulter notre article sur sa candidature antisystème.
3 % contre 10 % : le pari risqué de Zemmour face à Mélenchon et Bardella dans les sondages 2027
Le bruit médiatique du duel contraste avec la froide réalité des sondages. Qui gagne vraiment à ce face-à-face ? La réponse surprend : peut-être ni l'un ni l'autre.
Sondages 2027 : Bardella à 36 %, Mélenchon à 10 %, Zemmour coincé à 3 %
Les chiffres sont implacables. Selon l'Ifop (mars 2026), Jordan Bardella est en pole position avec 36 % des intentions de vote. Édouard Philippe suit avec 16 %. Jean-Luc Mélenchon est en embuscade avec 10 à 11 %. Zemmour, lui, stagne entre 3 % et 5 % selon Elabe.
Le duel médiatique ne se traduit pas en intention de vote pour Zemmour. Plus il cible Mélenchon, plus il marginalise sa propre candidature face au vote utile Bardella. Les électeurs de droite radicale, tentés par le RN, voient en Zemmour un candidat trop faible pour peser. Le risque d'enfermement est réel : en se radicalisant sur le terrain identitaire, Zemmour réduit son électorat à une niche militante.
Pour qui ce duel est-il une bonne nouvelle ?
L'analyse stratégique finale est nuancée. Pour Mélenchon, être désigné comme l'adversaire principal par Zemmour est une aubaine. Cela le sort de la mêlée de la gauche et lui donne une stature nationale. Il devient le « chef de l'opposition » face à l'extrême droite, un rôle qui lui permet de rassembler au-delà de son camp.
Pour Bardella, le duel ancre le débat sur l'identité, son terrain de prédilection. Et il marginalise Zemmour, son concurrent direct à l'extrême droite. Plus Zemmour se radicalise, plus il devient inaudible pour les électeurs modérés, et plus Bardella apparaît comme le choix « raisonnable » de la droite radicale.
Pour le centre (Macron, Philippe), ce duel d'extrêmes peut rassurer l'électorat modéré. Il justifie le « front républicain » et renvoie une image de stabilité face à la radicalité ambiante.
Le paradoxe est saisissant : plus le duel fait de bruit, moins il profite à son instigateur. Zemmour, en voulant polariser le débat, s'enferme dans une niche radicale. Mélenchon, en étant désigné comme l'ennemi, gagne en stature. Bardella, en restant en retrait, consolide son avance. Le match des extrêmes profite surtout à ceux qui savent rester silencieux.
Conclusion
Le duel Zemmour-Mélenchon est un spectacle politique fascinant, mais il risque d'enterrer les vrais sujets de la campagne 2027. Pendant que les deux hommes s'affrontent sur l'identité, le pouvoir d'achat, le climat, les services publics passent au second plan. Les jeunes, qui sont la cible numéro un de ce duel, attendent des réponses concrètes à leurs préoccupations quotidiennes.
Au final, ce match des extrêmes profite surtout à Mélenchon (qui gagne en stature) et à Bardella (qui capitalise sur le vote utile). Zemmour, lui, risque l'enfermement dans une niche radicale. La campagne de 2027 ne se jouera pas seulement sur les réseaux sociaux : elle se jouera dans les urnes, là où les électeurs choisiront entre la « France éternelle » et la « nouvelle France ». Ou, plus probablement, entre Bardella et Philippe.