Un militant de Greenpeace au Sommet sur l'énergie nucléaire 2026 à Paris.
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Uranium russe : la France continue d’en acheter, les raisons de cette dépendance

Malgré la guerre en Ukraine, la France reste dépendante de l'uranium russe via l'enrichissement et le transit, remettant en cause sa souveraineté nucléaire.

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Le mardi 10 mars 2026, l'élite mondiale de l'atome était réunie à Boulogne-Billancourt pour le sommet sur la renaissance du nucléaire. Sur le tapis rouge, devant les caméras du monde entier, le décor était soigné pour célébrer une énergie présentée comme souveraine et décarbonée. Pourtant, cette vitrine parfaite a volé en éclats en quelques secondes. L'irruption de deux militants de Greenpeace n'était pas un simple coup d'éclat médiatique, mais la manifestation brutale d'une réalité gênante : alors que la France condamne fermement l'invasion de l'Ukraine, elle maintient des liens financiers et industriels avec l'État russe dans le secteur stratégique du combustible nucléaire. Cet incident, qui fait directement écho aux révélations d'un rapport d'enquête accablant publié par Greenpeace en janvier 2026, pose un paradoxe difficile à ignorer. Comment peut-on prôner l'indépendance énergétique tout en dépendant d'un acteur que l'on a pris soin de ne pas inviter à la table des négociations ?

Un tapis rouge, un drapeau, et une phrase qui passe à côté des caméras

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La scène s'est déroulée en début de matinée, alors qu'Emmanuel Macron accueillait ses hôtes. L'ambiance était solennelle, protocolaire, marquée par les poignées de main et les sourires officiels. Soudain, un premier militant a surgi, brisant le rythme mécanique de l'accueil. Devant les objectifs des photographes, il a déployé une banderole où l'on pouvait lire « Nuclear Power = energy insecurity », une accusation directe contre le mythe de la sécurité atomique. La réaction du président a été immédiate, cherchant à reprendre le contrôle de la situation en soulignant que « le nucléaire, on le fait nous », une phrase destinée à affirmer la maîtrise industrielle française.

Un militant de Greenpeace au Sommet sur l'énergie nucléaire 2026 à Paris.
Un militant de Greenpeace au Sommet sur l'énergie nucléaire 2026 à Paris. — (source)

Mais c'est l'intervention du second militant qui a vraiment touché le cœur du problème. Alors que les services de sécurité l'entraînaient hors du champ des caméras principales, sa voix a porté pour dénoncer une contradiction jugée insupportable : « Pourquoi on soutient l'Ukraine mais on achète de l'uranium à la Russie ? » Ce n'était pas un simple slogan, mais une référence précise à une action menée seulement une semaine plus tôt à Dunkerque, où des activistes avaient bloqué l'accès d'un cargo soupçonné de transporter des matières radioactives en provenance de Russie. Ce cri lancé sur le tapis rouge contrastait violemment avec la mise en scène lissée du sommet, révélant l'ampleur du fossé entre la diplomatie du nucléaire civil et la réalité géopolitique d'une guerre en Europe.

Une mise en scène diplomatique ébranlée

Cet événement a pris au dépourvu l'entourage présidentiel, habitué à maîtriser l'espace médiatique lors de tels sommets. La présence de quarante pays, incluant des géants comme les États-Unis et la Chine, devait servir de tribune à l'influence française. L'irruption des militants a non seulement interrompu le flux protocolaire, mais a aussi offert une contre-narrative immédiate et percutante. Loin d'être anecdotique, cette interruption a ramené la réalité du conflit ukrainien au centre d'un événement qui tentait de définir les politiques énergétiques mondiales pour les décennies à venir.

La résonance de l'interpellation

La question posée par le militant résonne d'autant plus fort qu'elle survient dans un contexte de pénurie énergétique et de tensions géopolitiques majeures. Elle pointe du doigt l'incohérence entre le discours moral de soutien à l'Ukraine et la pratique économique qui continue d'alimenter la machine de guerre russe. Si l'incident a été rapidement effacé physiquement du tapis rouge, il a laissé une empreinte symbolique durable sur les débats du sommet, rappelant à tous les participants que l'atome ne peut être dissocié de la géopolitique mondiale.

Le navire de Greenpeace impliqué dans une action au port de Dunkerque.
Le navire de Greenpeace impliqué dans une action au port de Dunkerque. — (source)

Un sommet pour la souveraineté, sans l'acteur qu'on ne veut pas nommer

Le cadre de cet événement était pourtant celui d'une affirmation de puissance. La France, avec son parc de 57 réacteurs, entendait montrer la voie à une quarantaine de pays invités. L'objectif affiché était de structurer une « renaissance nucléaire » mondiale, garante d'une énergie abordable et sûre. Pourtant, une absence notable pesait sur les débats : la Russie. Premier exportateur mondial d'uranium enrichi et acteur dominant via son géant d'État Rosatom, le pays était persona non grata en raison du conflit en Ukraine.

Cette absence par la force des choses en dit long sur l'ambiguïté de la situation. On organisait une grande messe de l'indépendance énergétique en évitant soigneusement de nommer celui qui fournit encore une part substantielle du combustible de beaucoup de pays présents. C'est ce silence qui a motivé l'action des militants, rappelant que les guerres et sanctions contre la Russie ne doivent pas faire oublier les réalités économiques. Le sommet visait à tracer une nouvelle feuille de route pour l'atome, mais il a surtout, par cet incident, mis en lumière la difficulté de concilier les impératifs moraux de la politique étrangère avec les contraintes techniques de la production d'électricité.

Le leadership français sous tension

La France tente de se positionner en leader incontesté de cette renaissance nucléaire, vantant son expertise historique et son industrie. Cependant, cette posture est fragilisée par sa propre dépendance vis-à-vis de l'acteur exclu. Pour prétendre diriger la transition énergétique mondiale, il est nécessaire de démontrer une autonomie réelle. L'absence de la Russie dans les discussions officielles, malgré son rôle prépondérant sur le marché, crée une zone aveugle dans la stratégie globale présentée par Paris.

Les objectifs du sommet éclipsés par la réalité

Les débats devaient porter sur le financement des nouveaux réacteurs, la sécurité des installations et la gestion des déchets. Or, l'actualité brûlante des livraisons d'uranium a capté l'attention. Au lieu de se concentrer uniquement sur l'avenir, les participants ont dû répondre aux questions embarrassantes du présent. Cette distraction forcée a montré que sans une résolution de la question des approvisionnements, aucune stratégie de long terme ne peut être considérée comme pleinement crédible.

De 312 à 65 tonnes : la dépendance à l'uranium russe en chiffres

Face à l'embarras provoqué par cette interpellation, la réponse officielle s'appuie souvent sur une baisse significative des volumes importés. Il est essentiel de regarder les chiffres de près pour comprendre la réalité de cette dépendance. Entre 2022 et 2025, les importations directes d'uranium enrichi ont effectivement chuté. Selon le World Nuclear Report, la France est passée de 312 tonnes en 2022 à 223 tonnes en 2023, pour atteindre environ 65 tonnes entre avril 2024 et mars 2025. Cette courbe descendante est souvent mise en avant par le gouvernement pour prouver que la stratégie de diversification fonctionne.

Cependant, cette vision optimiste est nuancée, voire contredite, par d'autres données. L'enquête de Greenpeace publiée en janvier 2026 avance le chiffre de 266 tonnes pour l'année 2024 seule. Comment expliquer un tel écart entre les sources officielles et les observations des ONG ? La différence réside souvent dans la définition précise des « produits uranifères » comptabilisés et dans les périodes de référence utilisées. Malgré cette baisse indéniable des importations directes, la réalité reste que la France continue d'acheter de l'uranium enrichi à la Russie, et que même la version officielle la plus basse représente encore 20 % de nos importations totales pour cette catégorie de combustible.

Emmanuel Macron en costume bleu nuit et cravate foncée, debout devant un fond flou en août 2024.
Emmanuel Macron en costume bleu nuit et cravate foncée, debout devant un fond flou en août 2024. — Simon Dawson / CC BY 2.0 / (source)

Uranium naturel ou enrichi : le jeu des mots derrière les chiffres

Pour comprendre le débat, il faut distinguer deux étapes cruciales du cycle du combustible. EDF, qui achète environ 7 000 tonnes d'uranium par an (soit 10 % de la demande mondiale), se fournit principalement en minerai brut — appelé « yellowcake » — via Orano et Urenco. Sur ce point, la communication officielle est véridique : la France n'achète pas d'uranium naturel directement aux mines russes. C'est l'argument massue souvent utilisé pour balayer les accusations de dépendance.

Pourtant, cette précision technique masque une réalité stratégique. Si le minerai ne vient pas de Russie, l'étape cruciale de l'enrichissement, qui transforme ce minerai en combustible utilisable dans les réacteurs, elle, implique toujours Moscou. L'uranium naturel est abondant à travers le monde, mais la capacité de l'enrichir est beaucoup plus rare. En se concentrant uniquement sur l'origine du minerai, on occulte le fait que la France importe toujours des quantités significatives d'uranium déjà enrichi, produit à plus forte valeur ajoutée et contrôlé par l'État russe.

312 tonnes en 2022, 65 tonnes en 2025 : une baisse réelle mais insuffisante

La réduction des importations est un fait. Passer de 312 à 65 tonnes montre une volonté politique de réduire l'exposition directe au risque russe. Cette diminution s'explique par la constitution de stocks et la recherche de fournisseurs alternatifs. Cependant, juger de la souveraineté uniquement à l'aune de ces tonnages annuels est trompeur. L'uranium est un produit que l'on peut stocker sur le long terme ; ainsi, une baisse des achats une année donnée peut simplement refléter l'utilisation des réserves accumulées précédemment plutôt qu'une rupture réelle de la chaîne d'approvisionnement.

De plus, même la quantité minimale de 65 tonnes représente une part non négligeable du marché. Cela signifie qu'une centrale sur cinq, en proportion, dépendrait encore directement de ces flux pour son combustible enrichi. Dans un contexte de tension géopolitique majeure, cette dépendance résiduelle constitue une vulnérabilité. Elle force la France à maintenir un dialogue, voire une forme de collaboration, avec un État qu'elle qualifie par ailleurs d'adversaire sur la scène internationale.

L'UE a augmenté sa part russe : 18 % en 2022, 31 % en 2024

Si la France tente de réduire sa part, le constat à l'échelle européenne est inversement accablant. Au lieu de se détourner collectivement de l'atome russe, l'Union européenne a accru sa dépendance. Les données de l'institut Bruegel montrent que la part de l'uranium russe dans le mix européen est passée de 18 % en 2022 à 31 % en 2024. En valeur absolue, cela représente plus de 700 millions d'euros de produits uranifères russes importés par l'UE en 2024, sur un total de 22 milliards d'euros d'importations énergétiques en provenance de ce pays.

Cette augmentation paradoxale s'explique par une stratégie de « stockage de précaution ». Face aux incertitudes, les États membres ont acheté massivement pour constituer des réserves, alimentant malgré eux les caisses de Rosatom. Loin de l'unité de front affichée sur d'autres sujets énergétiques comme le gaz, le nucléaire semble bénéficier d'une exception culturelle et stratégique qui profite à la Russie, transformant l'Europe en bonne clientèle malgré les sanctions économiques massives décrétées dans d'autres secteurs.

Les 35 000 tonnes de Tricastin que seule l'usine de Seversk sait recycler

Au-delà des importations directes d'uranium enrichi, se cache une dépendance encore plus profonde et totalement invisible dans les statistiques douanières classiques : l'uranium de retraitement (URT). C'est ici que le rapport de Greenpeace frappe le plus fort. La France, pionnière du recyclage des combustibles usés, accumule depuis des décennies les résidus de ce processus. À l'usine du Tricastin, dans la vallée du Rhône, ce sont près de 35 000 tonnes d'URT qui sont stockées à l'air libre, attendant d'être traitées.

Le problème est technique et géopolitique. La France ne sait pas recycler cette matière spécifique sur son propre sol à une échelle industrielle rentable. La seule usine au monde capable de traiter cet uranium de retraitement pour le réutiliser se trouve à Seversk, en Sibérie occidentale, une ville fermée gérée par Rosatom. Cette dépendance structurelle place la France dans une situation paradoxale : elle possède l'un des parcs nucléaires les plus avancés au monde, mais son avenir immédiat en matière de gestion des déchets dépend d'une installation située en plein cœur de la Russie.

Ce que devient le combustible usé de nos 57 réacteurs

Pour saisir l'importance de cet URT, il faut comprendre le cycle du combustible français. Chaque année, environ 1 200 tonnes de combustible usé sont déchargées de nos 57 réacteurs. Une partie est envoyée à l'usine de La Hague pour être retraitée. Là, le processus sépare le plutonium de l'uranium. Le plutonium est utilisé pour fabriquer du MOX, un combustible mixte qui permet de recycler une partie de la matière. C'est ce recyclage que l'industrie met souvent en avant pour prouver son innovation.

Cependant, ce recyclage du MOX ne concerne qu'une infime partie du volume total : environ 10,8 tonnes sur les 1 200 chargées annuellement, soit moins de 1 %. Le reste, et notamment l'uranium de retraitement (URT), représente la majorité de la matière valorisable potentielle, mais sans solution technique industrielle en France. De plus, le combustible MOX usé lui-même n'est pas retraité ; il est simplement entreposé. Le mythe d'une boucle fermée, où l'on recyclerait tout, s'effondre face à ces chiffres, laissant une quantité phénoménale de matière dépendante de la technologie russe.

Seversk, Sibérie : l'usine secrète qui détient la clé de nos 35 000 tonnes

L'installation de Seversk n'est pas n'importe quel site industriel. C'est une ancienne ville fermée de l'Union soviétique, dédiée au complexe militaro-industriel nucléaire. Aujourd'hui, gérée par Rosatom, elle dispose d'une capacité unique au monde de retraitement de l'URT à grande échelle. C'est là que vont, ou iraient, les 35 000 tonnes stockées au Tricastin si la France décidait de les valoriser pleinement. Pire encore, selon les informations de Greenpeace, l'exportation d'URT vers la Russie a repris en novembre 2024.

Cette situation crée une dépendance à 100 % sur ce segment spécifique. Contrairement à l'uranium enrichi, pour lequel des alternatives existent aux États-Unis ou en Europe, il n'y a pas de plan B crédible aujourd'hui pour traiter ces stocks massifs autrement qu'en passant par Moscou. C'est ce lien invisible et inamovible qui rend la situation si critique : la France ne se contente pas d'acheter un produit, elle est liée par la nécessité technique de traiter ses déchets passés, ce qui lui donne peu de marge de manœuvre politique pour durcir sa position contre la Russie.

Kazakhstan, Ouzbékistan, Niger : l'uranium « non russe » qui transite par Moscou

Il existe une troisième couche de cette dépendance, plus géographique que commerciale. La France a fièrement annoncé qu'elle se tournait vers de nouveaux fournisseurs pour son uranium naturel, notamment le Kazakhstan et l'Ouzbékistan, afin de s'affranchir des mines russes. Sur le papier, la stratégie est louable et semble efficace. Dans la pratique, cependant, elle bute sur une réalité physique : les chemins de fer. La grande majorité de l'uranium extrait en Asie centrale doit traverser le territoire russe pour rejoindre les ports de la Baltique et gagner l'Europe.

Ce transit place la logistique sous le contrôle de fait de Rosatom. Même si le contrat commercial est signé avec Kazatomprom, la compagnie d'État kazakhe, le transport est souvent assuré par des filiales du géant nucléaire russe. On change donc de fournisseur sur la facture, mais le « tuyau » reste russe. Cela signifie que Moscou conserve un levier de pression potentiel sur les flux d'uranium vers l'Europe, pouvant théoriquement ralentir ou bloquer ces livraisons en cas de conflit majeur, sans avoir besoin d'être le propriétaire initial du minerai.

La moitié de notre uranium naturel passe par les rails de Rosatom

Les chiffres sont éloquents : près de 50 % de l'uranium naturel importé par la France provient du Kazakhstan et de l'Ouzbékistan. Ce minerai voyage par train sur des milliers de kilomètres, traversant la steppe russe jusqu'à des ports comme Saint-Pétersbourg. Orano est présent au Kazakhstan, mais la production de ses mines ne couvre pas l'intégralité des besoins français dans cette région. La différence est comblée par des achats directs à Kazatomprom, dont la logistique export dépend infrastructurellement de la Russie.

Cette réalité rend la notion de « diversification » très relative. Certes, la France ne paie plus directement la Russie pour le minerai, mais elle contribue indirectement au financement de l'infrastructure ferroviaire russe et, par extension, à l'économie de guerre de Moscou via les taxes et droits de passage perçus par les entreprises russes. C'est une dépendance sournoise, difficile à sanctionner car elle repose sur la géographie autant que sur la politique, mais elle est tout aussi réelle en termes de sécurité des approvisionnements.

Les mines d'Orano au Kazakhstan ne suffisent pas à couvrir nos besoins

Il ne faut pas minimiser les efforts d'Orano. L'entreprise française est un acteur majeur au Kazakhstan, où elle exploite la mine de Katco. Pourtant, le volume extrait par ces filiales françaises sur place ne représente qu'une partie des importations françaises en provenance de cette région. En 2024, la France a importé trois fois plus d'uranium kazakh que la part attribuable à la production des mines d'Orano dans ce pays. Le reste provient d'autres gisements exploités par des acteurs locaux ou russes.

Pour compenser, la France pourrait se tourner vers d'autres producteurs historiques comme le Niger, bien que la situation politique dans ce pays soit devenue très instable, fragilisant cet axe d'approvisionnement. Le Canada et l'Australie sont des alternatives fiables, mais l'éloignement géographique et les coûts de transport rendent ces sources moins compétitives que le flux direct d'Asie centrale. Ainsi, le nœud gordien du transit russe reste intact, verrouillant une part significative de notre approvisionnement naturel.

Des conteneurs d'uranium enrichi en provenance de Russie arrivant dans un port français.
Des conteneurs d'uranium enrichi en provenance de Russie arrivant dans un port français. — (source)

Les cargos de l'oligarque Lisin : de Saint-Pétersbourg à Dunkerque avec notre uranium

Pour visualiser cette dépendance, il suffit de suivre les routes maritimes de la Baltique vers la Manche. Des navires comme le Mikhaïl Dudin et le Baltiyskiy 202 font régulièrement la liaison entre les ports russes de Saint-Pétersbourg ou Oust-Louga et le terminal de Dunkerque en France. Ces bateaux ne transportent pas du gaz ou du pétrole, mais des matières nucléaires sensibles, de l'uranium enrichi et probablement de l'URT en provenance de l'usine de Seversk.

Ces livraisons physiques sont le lien concret entre les déclarations politiques et la réalité industrielle. Elles sont aussi le symbole d'un financement indirect du régime de Poutine, car l'armateur de ces navires n'est pas n'importe qui. Il s'agit de Vladimir Lisin, un oligarque russe milliardaire, propriétaire du groupe NLMK. Il est particulièrement proche du Kremlin et figure sur plusieurs listes de sanctions internationales en tant que personne « bénéficiant de la guerre ». C'est ce même armateur qui a vu ses activités ciblées par les militants à Dunkerque, créant un pont symbolique direct entre le port français et les cercles du pouvoir moscovite.

Mikhaïl Dudin et Baltiyskiy 202 : les bateaux qui relient Seversk à Tricastin

Ces navires marchands spécialisés sont les maillons finals d'une chaîne complexe. Après avoir été enrichi ou retraité à Seversk, le combustible est acheminé par rail vers les ports de la Baltique, puis chargé sur ces cargos pour le voyage vers l'Europe occidentale. Le Mikhaïl Dudin et le Baltiyskiy 202 ont été identifiés comme faisant des rotations régulières vers Dunkerque, point d'entrée principal pour les matières nucléaires en France, avant de rejoindre par route ou rail les sites du Tricastin ou de La Hague.

Leur trafic illustre la persistance des liens économiques. Alors que de nombreuses entreprises occidentales ont quitté la Russie après 2022, ces navires continuent de faire la navette, témoignant de la vitalité d'un commerce qui échappe largement aux sanctions. C'est cette régularité qui a poussé les militants de Greenpeace à organiser des blocus physiques, estimant que les canaux diplomatiques étaient inefficaces pour stopper ce flux stratégique.

Vladimir Lisin, l'oligarque sous sanctions qui affrète nos livraisons radioactives

La figure de Vladimir Lisin cristallise les contradictions de la politique européenne. Chef de l'une des plus grandes entreprises sidérurgiques au monde, il a accumulé une fortune colossale, souvent qualifiée de proche des cercles de pouvoir en Russie. Bien que figurant sur les listes de sanctions de l'Union européenne et du Royaume-Uni, son activité de transport maritime semble, paradoxalement, continuer de servir les intérêts de l'approvisionnement nucléaire français.

C'est ici que l'on touche aux limites des sanctions. Si elles visent à priver le Kremlin de revenus, elles semblent épargner des secteurs jugés trop critiques pour la survie économique des pays sanctionnés. En utilisant des navires appartenant à un homme sanctionné pour « bénéficier de la guerre », la France se place dans une position morale inconfortable. Elle paie indirectement un oligarque sanctionné pour maintenir la lumière chez elle, un compromis que le militant sur le tapis rouge a résumé en une phrase choc.

Washington a banni l'uranium russe, l'UE a augmenté ses achats

Le contraste entre les deux rives de l'Atlantique n'a jamais été aussi saisissant. Face à la dépendance envers Moscou, les États-Unis ont choisi la radicale rupture. En signant une loi bipartisane exceptionnelle, le président américain a décrété l'interdiction d'importer tout produit uranifère russe. Le Department of Energy a qualifié cette décision de « changement monumental » pour le secteur nucléaire civil américain. C'est une admission sévère : la sécurité énergétique passait par la fin immédiate de cette dépendance, quel qu'en soit le coût.

Cette loi, entrée en vigueur 90 jours après sa signature, interdit l'importation d'uranium faiblement enrichi (LEU) produit en Russie ou par une entité russe. Pour les États-Unis, qui importent eux aussi la majorité de leur uranium depuis 1992, c'est un défi industriel immense. Mais ils l'ont accepté, justifiant cela par la nécessité de reconstruire une chaîne d'approvisionnement domestique. L'administration Biden y voit même une opportunité de créer des milliers d'emplois dans la conversion et l'enrichissement sur le sol américain.

La loi bipartisane américaine : un « changement monumental » que l'Europe n'a pas suivi

Cette décision américaine met en lumière l'inertie européenne. Alors que Washington mobilise des fonds et adapte sa législation pour se sevrer de l'atome russe en quelques années, l'Europe semble paralysée par ses divisions internes et les intérêts contradictoires de ses États membres. Les Américains ont démontré qu'il est possible de faire le choix de la souveraineté totale, quitte à subir des tensions à court terme sur le marché.

L'Europe, et la France en particulier, avancent l'argument de la réalité technique : on ne change pas de fournisseur d'enrichissement comme on change de fournisseur de gaz. Pourtant, l'exemple américain prouve que la volonté politique peut précéder et accélérer la capacité industrielle. Tant que Bruxelles n'imposera pas une interdiction claire comme l'a fait Washington, les entreprises européennes continueront de voir en l'uranium russe une option trop tentante par son prix et sa disponibilité immédiate.

18 % à 31 % : comment l'Europe a creusé sa dépendance au lieu de la réduire

Au lieu de suivre la voie tracée par les alliés américains, l'Union européenne a, paradoxalement, accru sa vulnérabilité. En deux ans, entre 2022 et 2024, la part de l'uranium russe dans les importations de l'UE a bondi de 18 % à 31 %. Cette augmentation s'explique par une course aux approvisionnements motivée par la peur de la pénurie, mais qui a eu pour effet de remplir les coffres de Rosatom davantage qu'avant le conflit.

Cette dynamique contredit l'unité affichée face à l'agression russe. Elle suggère que, pour le nucléaire, la realpolitik l'emporte sur les principes. L'UE a constitué des stocks de sécurité, mais ces stocks sont majoritairement constitués de matières russes. On a rempli la réserve en attendant l'orage, mais on a payé celui qui menace. C'est une stratégie à courte vue qui laisse l'Europe dans une position de faiblesse structurelle pour les années à venir.

Deux responsables lors d'une réunion officielle sur le nucléaire.
Deux responsables lors d'une réunion officielle sur le nucléaire. — (source)

Rosatom intouchable à Bruxelles grâce au lobbying français

Comment expliquer cette clémence européenne envers Rosatom ? La réponse réside en partie dans le lobbying intensif mené par certains États membres, et au premier rang d'entre eux, la France. Selon les révélations de Greenpeace, Paris s'est activement opposé à l'inclusion de Rosatom dans les différents paquets de sanctions européens. Cette protection diplomatique d'un géant stratégique ennemi est dictée par les intérêts des champions nationaux de l'industrie nucléaire.

Les liens entre l'industrie française et l'État russe sont profonds et anciens. Framatome, filiale d'EDF, collabore étroitement avec TVEL, la branche combustible de Rosatom. Ensemble, ils produisent du combustible pour les réacteurs VVER, notamment ceux installés en Allemagne. En 2021, c'est Bernard Fontona, alors patron de Framatome et aujourd'hui PDG d'EDF, qui signait un accord stratégique avec Rosatom. De son côté, Orano, l'ancien Areva, entretient également des coopérations techniques avec la firme russe. Ces contrats lient les mains de l'exécutif français : sanctionner Rosatom, ce serait risquer de mettre en difficulté ses propres fleurons industriels.

Framatome, Orano et les accords signés avec l'ennemi désigné

La collaboration entre Framatome et TVEL est emblématique de cette schizophrénie industrielle. Elle permet de maintenir en activité des réacteurs de conception soviétique en Europe de l'Ouest, garantissant la sécurité de l'approvisionnement de pays comme l'Allemagne ou la Finlande pour leurs installations spécifiques. C'est une réussite technique, mais un casse-tête politique. L'accord signé en 2021 par Bernard Fontona liait stratégiquement les deux entreprises pour les années à venir, bien avant l'invasion de l'Ukraine, mais ces contrats à long terme survivent souvent aux bouleversements géopolitiques.

Quant à Orano, ses liens avec Rosatom concernent des domaines variés, allant du stockage aux technologies de séparation. Ces partenariats créent une interdépendance telle qu'une rupture brutale serait coûteuse et techniquement complexe pour la France. L'argument défensif consiste à dire que maintenir ces canaux ouverts permet de garder un œil sur la technologie russe et de ne pas perdre tout savoir-faire, mais la réalité est plus prosaïque : les intérêts économiques pèsent lourd dans la balance des décisions à Bruxelles.

L'ONG ukrainienne Truth Hounds contre le lobbying nucléaire français

Cette défense de Rosatom ne se fait pas sans dommages collatéraux moraux. Greenpeace s'appuie dans son rapport sur le travail de l'ONG ukrainienne Truth Hounds, qui a documenté méticuleusement la complicité de Rosatom dans les crimes de guerre commis autour de la centrale de Zaporijia. L'entreprise d'État russe est accusée d'avoir permis l'utilisation de sites nucléaires à des fins militaires, mettant en danger la sécurité de toute l'Europe.

En s'opposant aux sanctions contre Rosatom à Bruxelles, la France se trouve donc en position de protecteur d'une entreprise accusée de complicité par des enquêteurs sur le terrain. C'est le point culminant du paradoxe : comment la France, pays des droits de l'homme et soutien affiché de l'Ukraine, peut-elle justifier de protéger un acteur aussi compromis ? La réponse tient dans la formule du président sur le tapis rouge : « Le nucléaire, on le fait nous ». Au nom de cette souveraineté-là, certaines alliances semblent intouchables.

5 à 7 ans, 4 300 tonnes de capacité manquante : le vrai prix de l'indépendance

La question fondamentale reste : la France pourrait-elle arrêter demain ? La réponse, brutale, est non. Selon les analyses de Bruegel, se passer totalement de l'uranium russe nécessiterait entre 5 et 7 ans de transition et des investissements colossaux. Il ne s'agit pas de trouver le minerai, qui est abondant au Canada, en Australie ou au Niger, mais de recréer une capacité d'enrichissement suffisante. C'est le goulot d'étranglement réel.

Les projets existent. Orano prévoit d'augmenter sa capacité de production de 2 500 tSW (tonnes d'uranium de séparation de travail), et Urenco de 1 800 tSW. Au total, cela ajoute 4 300 tonnes de capacité potentielle. C'est considérable, mais cela ne comblera pas le vide laissé par une rupture immédiate avec la Russie. De plus, la construction de nouvelles usines d'enrichissement ou la modernisation des sites existants prend du temps. On ne bâtit pas une industrie nucléaire en un jour, surtout quand l'on a laissé les capacités atrophier en comptant sur l'étranger.

L'enrichissement, pas le minerai : le vrai goulot d'étranglement

Il est crucial de redire que l'uranium naturel n'est pas le problème. Le monde regorge de pays stables et prêts à vendre du « yellowcake ». Le Canada fournit déjà 33 % de l'approvisionnement de l'UE, le Kazakhstan 21 %, le Niger 14 %. Remplacer le minerai russe pour ces 23 % restants serait techniquement simple. Le véritable défi est l'étape suivante : l'enrichissement.

Le marché mondial de l'enrichissement est un oligopole. Historiquement, la Russie, via sa technologie de centrifugeuses avancées, y dominait. La France possède des usines via Orano (Eurodif), mais leur capacité est limitée et largement engagée pour le marché domestique. Pour absorber la part russe, l'Europe doit non seulement construire de nouvelles capacités, mais aussi former le personnel nécessaire et sécuriser les approvisionnements en matières premières pour ces usines. C'est un chantier industriel d'une décennie, pas d'une législature.

Orano et Urenco peuvent-elles rattraper le retard ?

Les augmentations de capacité annoncées par Orano et Urenco sont des signaux positifs, mais elles ne suffisent pas à combler le retard stratégique accumulé. De plus, ces augmentations se feront progressivement. Dans l'intervalle, la vulnérabilité persiste. Il faut aussi rappeler que la France a fermé ses dernières mines d'uranium en 2001, estimant qu'il était plus rentable d'importer le minerai brut. Reconstituer une filière complète, de la mine à l'enrichissement, est une décision économique et politique que le pays a refusée de prendre pendant trente ans.

Aujourd'hui, les conséquences de ce choix se font sentir. La « renaissance nucléaire » vantée au sommet de Boulogne-Billancourt se heurte à la réalité des chaînes d'approvisionnement mondialisées. Pour être vraiment souveraine, la France ne doit pas seulement construire de nouveaux réacteurs EPR ; elle doit aussi reconquérir la maîtrise totale de son combustible. Sinon, elle continuera à dépendre de Seversk, des navires de Vladimir Lisin et de la bonne volonté géopolitique d'un Kremlin qu'elle condamne par ailleurs.

Conclusion : les défis de la souveraineté nucléaire face à la géopolitique

L'interruption du sommet nucléaire par les militants de Greenpeace a pu sembler être une simple péripétie protocolaire. Pourtant, elle agit comme un révélateur brutal d'une politique de l'autruche. La question « Pourquoi on achète de l'uranium à la Russie ? » n'est pas une provocation, c'est un constat chiffré. La France, et plus largement l'Europe, se trouvent prises en étau entre la nécessité impérieuse de décarboner l'électricité et l'impératif moral de ne pas financer l'effort de guerre russe.

Cette affaire nous force à redéfinir ce que signifie vraiment la « souveraineté nucléaire ». Si elle implique de continuer à enrichir, même indirectement, un régime agressif, alors son prix est peut-être devenu trop élevé. Les alternatives existent, comme le prouve la tournure radicale prise par les États-Unis, mais elles exigent du temps, de l'argent et une volonté politique qui semblent avoir manqué jusqu'à présent. En attendant, les cargos continueront de traverser la Baltique, et les 35 000 tonnes de Tricastin resteront le symbole muet d'une dépendance que l'on ne peut plus cacher, même sur le plus beau des tapis rouges.

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Questions fréquentes

Pourquoi la France achète-t-elle de l'uranium à la Russie ?

La France continue d'acheter de l'uranium enrichi à la Russie car elle dépend de l'État russe pour l'étape cruciale de l'enrichissement et pour le retraitement de ses déchets nucléaires. Une rupture immédiate est techniquement impossible sans mettre en péril l'approvisionnement de ses réacteurs.

Combien d'uranium la France importe-t-elle de Russie ?

Les importations directes d'uranium enrichi ont chuté, passant de 312 tonnes en 2022 à environ 65 tonnes entre avril 2024 et mars 2025. Malgré cette baisse, ce volume représente encore 20 % des importations totales de la France dans cette catégorie.

Qui transporte l'uranium russe vers la France ?

Le transport est assuré par des navires comme le Mikhaïl Dudin et le Baltiyskiy 202, qui relient les ports de la Baltique à Dunkerque. Ces cargos sont affrétés par l'oligarque Vladimir Lisin, une figure proche du Kremlin et sous sanctions.

Quelle est l'alternative à l'uranium russe ?

Se passer totalement de l'uranium russe nécessiterait entre 5 et 7 ans pour développer de nouvelles capacités d'enrichissement, notamment via Orano et Urenco. En attendant, la France se tourne vers le Kazakhstan, mais le transit de cet uranium dépend souvent des infrastructures russes.

Sources

  1. bruegel.org · bruegel.org
  2. cdn.greenpeace.fr · cdn.greenpeace.fr
  3. [PDF] Obama-era Russian Uranium One deal: What to know - Congress.gov · congress.gov
  4. Nuclear explained Where our uranium comes from · eia.gov
  5. Russian Uranium Ban Will Speed up Development of U.S. Nuclear Fuel Supply Chain · energy.gov
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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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