Résumé : Le déficit des comptes de la Sécurité sociale atteint 21,6 milliards d'euros en 2025. Mais ce chiffre agrège des situations très différentes : les trois quarts du déficit viennent de la branche maladie, le financement repose de plus en plus sur l'impôt plutôt que sur les cotisations, et la dette sociale est portée par une caisse dédiée, ce qui la rend largement invisible dans le débat public. Voici qui paie réellement pour combler le trou.

Un déficit concentré sur la santé
Le "trou de la Sécu" est devenu un lieu commun du débat public, mais le terme est trompeur. En 2025, le déficit des régimes obligatoires de base de la Sécurité sociale, auquel s'ajoute le fonds de solidarité vieillesse (FSV), s'élève à 21,6 milliards d'euros. Il s'est creusé par rapport à 2024 (15,3 Md€), tout en restant inférieur aux 23 Md€ anticipés dans la loi de financement pour 2026.
Ce déficit n'est pas réparti uniformément :
- Branche maladie : -15,9 Md€ (soit 73 % du déficit total)
- Branche vieillesse : -7,2 Md€
- Branche famille : +1,2 Md€ (excédent)
- Branche autonomie : +0,1 Md€ (excédent)
- Branche accidents du travail et maladies professionnelles : -0,2 Md€
La branche maladie est donc à l'origine des trois quarts du déficit. Ce creusement tient notamment au dynamisme des dépenses relevant de l'objectif national de dépenses d'assurance maladie (ONDAM), en hausse de 3,5 % à champ constant en 2025.

Deux soldes, deux réalités
Deux chiffres circulent souvent, et ils ne mesurent pas la même chose. Le déficit de 21,6 Md€ s'entend dans le périmètre de la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS). En comptabilité nationale, le compte des administrations de sécurité sociale (ASSO) - qui inclut la CADES, l'assurance chômage et les retraites complémentaires - n'est déficitaire que de 5,8 Md€.
Cet écart s'explique en partie par des excédents compris dans le périmètre élargi :
- La CADES dégage un excédent de 15,4 Md€
- L'assurance chômage et les retraites complémentaires ajoutent 1,7 Md€
En d'autres termes, une partie de la dette sociale est déjà "rachetée" grâce à des mécanismes de financement peu visibles dans le débat public.
Qui finance vraiment la Sécurité sociale ?
Historiquement, la Sécurité sociale était financée à 90 % par les cotisations sociales. En 2025, cette part est tombée à 53 %. Le financement s'est progressivement transformé :
- Cotisations sociales : 53 % des recettes
- CSG (Contribution sociale généralisée) : 22 %
- TVA : 8 %
- Autres impôts et taxes affectés : environ 17 %
La CSG, prélevée sur tous les revenus (y compris les retraites et les revenus du capital), représente aujourd'hui un peu plus d'un cinquième des recettes de la Sécurité sociale. Mise en place dans les années 1990, elle a progressivement transformé la Sécurité sociale d'un système purement contributif en un système mixte, où l'impôt et la TVA (régressive) jouent un rôle croissant.
La CADES : la caisse qui rend la dette invisible
La Caisse d'amortissement de la dette sociale (CADES), créée en 1996, a repris 396 milliards d'euros de dette sociale. Elle a déjà amorti 274,7 Md€, soit plus de deux tiers de la dette reprise. Une nouvelle reprise de 15 Md€ est prévue pour 2026.
La CADES fonctionne ainsi :
- Elle émet des titres financiers sur les marchés, dans un contexte de taux élevés (4,9 % pour l'État à dix ans)
- Elle utilise les recettes de la CRDS et des fractions d'impôts pour rembourser la dette
- La dette sociale doit être éteinte d'ici 2033, selon une loi organique
Cette mécanique a un revers : chaque année, le déficit est transféré à la CADES, qui doit emprunter pour le financer. Le coût de cette dette augmente avec les taux d'intérêt, ce qui alourdit la charge d'une année sur l'autre.
Le PLFSS 2027 : un plan de réduction risqué
Le gouvernement vise à ramener le déficit de 21,8 Md€ en 2026 à 12,7 Md€ en 2027. Pour y parvenir :
- Contenir l'ONDAM à +2 % (contre +3 % les années précédentes)
- Économiser 3 Md€ sur les médicaments et 2 Md€ sur les arrêts maladie
- Transférer 1,6 Md€ de charges vers les complémentaires santé
La Cour des comptes estime cependant que les hypothèses économiques du gouvernement (croissance de 1 %, masse salariale +2,4 %) sont trop optimistes. Elle met aussi en garde contre l'augmentation du recours aux marchés financiers : la capacité d'emprunt de l'ACOSS passerait de 83 Md€ à 85 Md€.
Qui paie le vrai coût ?
Derrière les chiffres, plusieurs acteurs paient :
- Les salariés : via les cotisations sociales prélevées sur leurs salaires (même si ces cotisations ont été partiellement allégées pour les bas salaires)
- Les employeurs : via les cotisations patronales (partiellement allégées depuis des années)
- Les retraités : via la CSG prélevée sur leurs pensions (la CSG est proportionnelle aux revenus)
- Les consommateurs : via la TVA, qui finance 8 % des recettes de la Sécurité sociale
- Tous les contribuables : via les impôts affectés à la Sécurité sociale
Le PLFSS 2027 prévoit notamment de geler les retraites de base pour 38 % des retraités, celles dépassant 2 034 € brut par mois, ce qui pèse sur le pouvoir d'achat des retraités aux pensions les plus élevées.
Vers une réforme structurelle ?
Le "trou de la Sécu" n'est pas un phénomène nouveau : le déficit n'a pas été comblé depuis 2001. Les causes sont multiples :
- Conjoncture économique : ralentissement de la croissance et de la masse salariale
- Démographie : vieillissement de la population, qui accroît les dépenses de retraite et d'autonomie
- Choix politiques : allègements de cotisations, extension de la couverture maladie, hausse des prestations
La Cour des comptes suggère une taxation "modérée mais progressive" des gros patrimoines et un effort sur la masse salariale de la fonction publique. Mais sans consensus politique, la réduction du déficit reste fragile.
Un problème de financement, pas seulement de dépenses
Le "trou de la Sécu" n'est pas simplement un excès de dépenses : c'est aussi un problème de financement. La Sécurité sociale est devenue un système où l'impôt (CSG, TVA, impôts affectés) finance une part croissante des prestations, tandis que les cotisations sociales baissent.
La dette sociale, absorbée par la CADES, rend ce déficit "invisible" dans le budget de l'État, mais elle augmente la dette publique et son coût.
Sans réforme structurelle, le "trou" risque de continuer à se creuser, d'autant plus que le coût de la dette sociale augmente avec les taux d'intérêt.