La nuit du 15 juillet 2022 : trois vies fauchées sur l'esplanade Cœur de Maine
Avant le scandale du copié-collé, il y a les faits. Ce procès « rejoué » trouve son origine dans la nuit du 15 au 16 juillet 2022, à Angers. Sur l'esplanade Cœur de Maine, un drame d'une violence inouïe a coûté la vie à trois très jeunes hommes. Pour comprendre pourquoi l'annulation du procès a été vécue comme un séisme, il faut d'abord mesurer la gravité du crime qui a saisi la ville et les familles.

Ismaël, Manuolito, Atama : trois prénoms brisés en quelques minutes
Al Khawad Al Zine Sulaymane, 32 ans, Soudanais réfugié en France depuis 2016, est fortement alcoolisé ce soir-là. Il s'en prend à des passants, puis revient avec un couteau de 20 cm. En moins d'une heure, il tue Ismaël Soulemane (16 ans), Manuolito Automalo (18 ans) et Atama Koroa (20 ans). Il blesse également trois autres personnes et agresse sexuellement deux jeunes filles. Les faits sont d'une brutalité rare, même pour une cour d'assises. Le parquet le qualifiera plus tard de dossier « hors norme », le plus grave qu'Angers ait jamais connu.
La scène se déroule en plein centre-ville, sous les yeux de témoins médusés. Les secours arrivent rapidement, mais les trois victimes succombent à leurs blessures. Ismaël, le plus jeune, venait de fêter ses 16 ans deux semaines plus tôt. Manuolito, 18 ans, était un jeune homme discret, passionné de football. Atama, 20 ans, étudiant, était connu pour sa gentillesse. Leurs familles ne se remettront jamais de cette nuit.
Un accusé au parcours traumatique
Le profil de l'accusé ajoute une couche de complexité à l'affaire. Arrivé en France après avoir traversé la Libye et l'Italie, il a obtenu le statut de réfugié en 2018. Son passé est marqué par des traumatismes et une consommation chronique d'alcool, ce qui alimentera le débat sur son discernement lors des procès. Ce mélange de préméditation apparente (il est retourné chercher une arme) et de fragilité psychologique va constituer le cœur des débats – avant que le « copié-collé » ne les fasse dérailler.
Les experts psychiatriques décrivent un homme au parcours chaotique, marqué par des violences subies durant son exil. Mais cette fragilité, la cour devra la peser face à la froideur apparente de l'acte. Le parquet, lui, ne doute pas : l'accusé savait ce qu'il faisait lorsqu'il est parti chercher ce couteau après avoir déjà importuné des passants.
Jour J + 4 : le document qui a tout fait capoter
Le premier procès s'ouvre en octobre 2025. Pendant quatre jours, la cour d'assises de Maine-et-Loire examine les faits. Rien ne laisse présager la tempête. Mais le mercredi 8 octobre, au quatrième jour des débats, le président Xavier Lenoir commet une erreur que les médias qualifieront de « fiasco sans précédent ». Il distribue aux parties un document de travail contenant les questions à soumettre aux jurés. Problème : à la fin du document, la réponse est déjà écrite.

Nathalie Stephan, la mère condamnée dont le document a servi de modèle
Pour gagner du temps, le président a utilisé un fichier d'un précédent procès : celui de Nathalie Stephan, une mère condamnée pour avoir tué ses deux enfants. Il a oublié de supprimer la déclaration de culpabilité et la peine. Le document mentionne donc explicitement « réclusion criminelle à perpétuité » et « 22 ans de période de sûreté » au nom de Sulaymane. Un copier-coller administratif qui transforme un bordereau de travail en pièce à conviction… contre le juge lui-même.
L'affaire Stephan, jugée quelques mois plus tôt dans la même salle, avait marqué les esprits par sa gravité. Mais personne n'aurait imaginé que ce dossier resservirait comme modèle pour un autre procès. Le président Lenoir, magistrat expérimenté, avait simplement voulu gagner du temps en reprenant la trame des questions. Il a oublié l'essentiel : effacer les réponses.
« J'assume ce dysfonctionnement » : les aveux du président Xavier Lenoir
Le président Lenoir ne tente pas de nier. « Ce dysfonctionnement que j'assume n'aurait pas dû se produire », déclare-t-il. Il explique avoir utilisé la fonction « copier-remplacer » d'un ancien document. Mais le mal est fait. Les avocats de la défense, mais aussi certaines parties civiles, saisissent l'incident. La question est immédiate : peut-on continuer à juger un homme alors que le juge a déjà, par erreur, scellé son sort sur un papier ? La réponse est non.
Les débats s'interrompent brutalement. Les avocats se concertent, les visages sont fermés. Certaines parties civiles, déjà éprouvées par quatre jours d'audience, comprennent lentement ce qui se joue. Le président Lenoir, livide, tente de minimiser l'impact, mais il sait que la machine judiciaire vient de dérailler.
« On efface tout » : l'article 802 et le droit à un procès impartial

La décision tombe le 9 octobre 2025. La cour d'assises prononce le renvoi du procès. La formule est brutale : les chefs de cour d'Angers estiment que le document « apparaît de nature à générer un doute quant à l'impartialité objective du président ». Tout est à refaire. Mais comment une simple feuille peut-elle faire capoter des semaines de préparatifs et la douleur des familles ?
Grief et suspicion légitime : les deux mots qui ont renvoyé l'accusé devant une nouvelle cour
En droit pénal français, l'article 802 du code de procédure pénale est clair : une formalité substantielle violée entraîne la nullité si elle cause un grief. Ici, le grief est évident : le juge a préjugé de la culpabilité. Mais au-delà de la lettre de la loi, c'est le principe même de la présomption d'innocence qui est bafoué. Un juré ayant vu ce document n'aurait jamais pu délibérer en toute liberté. La seule solution était d'effacer le tableau et de recommencer à zéro.
La notion de « suspicion légitime » est rarement invoquée dans les annales judiciaires françaises. Elle repose sur l'idée que la justice ne doit pas seulement être impartiale, mais aussi paraître impartiale. Un document pré-rempli de culpabilité, c'est la preuve que l'apparence d'impartialité a été brisée. Peu importe que le président Lenoir ait agi par négligence et non par malveillance : le doute est installé.
Pourquoi l'accusé n'a pas été remis en liberté
Une question taraude le public : si le procès est annulé, l'accusé sort-il ? Non. Le renvoi ne remet pas en cause la détention provisoire. L'avocat des parties civiles, Me Yassine Bouzrou, est clair : « Je préfère largement une audience renvoyée qu'un accusé qui pourrait être remis en liberté. » La justice se trouve dans une impasse temporaire : elle garde l'accusé en prison, mais ne peut pas le juger tout de suite.
Cette situation, bien que juridiquement logique, est difficile à expliquer aux familles. Pour elles, l'accusé reste en cellule tandis que les débats s'arrêtent. Le temps judiciaire s'étire, et avec lui, la douleur. La détention provisoire, normalement conçue comme une mesure exceptionnelle, devient une attente prolongée dans un dossier où la culpabilité ne fait pourtant guère de doute.
« On va devoir tout revivre » : les familles face au supplice du procès
Tandis que les avocats débattent de l'article 802, une autre tragédie se joue sur les bancs des parties civiles. « On va devoir tout revivre », « c'est un scandale », « une honte » : les mots fusent parmi les proches des victimes. Pour eux, le recommencement n'est pas une abstraction juridique, c'est une deuxième condamnation à témoigner, à revoir les images et à affronter le meurtrier.
Petelo Automalo : « On avait mis nos sentiments en veille, les douleurs ressortent »
Petelo Automalo, père de Manuolito, livrera un témoignage glaçant au début du second procès en mars 2026. « C'est un peu moins anxiogène que la première fois, on sait à quoi s'attendre. Mais on avait mis nos sentiments en veille, les douleurs ressortent. » Cette phrase résume le calvaire des familles : un deuil mis en pause par la machine judiciaire, puis brutalement réveillé par une erreur administrative.
Pour Petelo, chaque audience est une plongée dans la nuit du 15 juillet 2022. Il revoit son fils, 18 ans, allongé sur le bitume. Il entend les cris des témoins. Il sent l'odeur de la nuit d'été. Le premier procès, en octobre 2025, avait déjà été une épreuve. Mais au moins, il touchait à sa fin. L'annonce du renvoi, c'est comme si on lui disait que le deuil n'était pas terminé.
« Il nous a tués depuis ce jour-là » : la douleur indicible des proches à la barre
Lors du deuxième procès, la parole des familles est dévastatrice. Le père de Manuolito lance à la cour : « Il nous a tués depuis ce jour-là et on vous demande de ne pas nous tuer une deuxième fois. » La petite amie de la victime raconte son incapacité à retourner sur les lieux. Le frère jumeau d'Atama, le prénom de son frère tatoué dans le cou, avoue avoir pensé à commettre l'irréparable. La justice « rejouée » n'est pas un jeu : c'est une épreuve qui rouvre les plaies les plus profondes.
Ces témoignages, recueillis par les journalistes présents dans la salle, montrent à quel point l'erreur de copier-coller a eu des conséquences humaines. Ce n'est pas seulement un procès qui a été annulé. Ce sont des vies qui ont été remises en suspens. La justice, en voulant se corriger, a infligé une douleur supplémentaire à ceux qui n'avaient déjà que trop souffert.
13 mars 2026 : une présidente, six jours de débats, le même verdict

Le second procès s'ouvre le 13 mars 2026. Une date « porte-malheur » que la presse ne manque pas de relever. Cette fois, c'est la présidente Marie-Cécile Thouzeau qui tient la barre. Son défi est immense : offrir un procès irréprochable après le fiasco du premier. Les regards sont braqués sur elle. Va-t-elle réussir là où son confrère a échoué ?
Marie-Cécile Thouzeau face au défi de l'impartialité absolue
La nouvelle présidente sait que la moindre entorse à la procédure serait explosive. Elle doit gérer une défense qui joue désormais la montre (l'appel est déjà dans les têtes) et des parties civiles épuisées. Les débats durent six jours, intenses, sous haute surveillance médiatique. Le fond du dossier, lui, n'a pas changé : les faits sont reconnus, mais la question du discernement et de la préméditation reste centrale.
Marie-Cécile Thouzeau, magistrate réputée pour sa rigueur, prend soin de chaque détail. Elle vérifie personnellement tous les documents distribués aux parties. Elle rappelle régulièrement les principes du procès équitable. Son objectif : que personne ne puisse remettre en cause la validité de cette seconde audience. La pression est énorme, mais elle tient bon.
Perpétuité confirmée : qu'est-ce que l'altération du discernement a changé
Le 20 mars 2026, le verdict tombe. Al Khawad Al Zine Sulaymane est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d'une période de sûreté de 22 ans, d'une interdiction de port d'arme de 15 ans et d'une interdiction définitive du territoire français. La cour reconnaît une altération de son discernement, mais ne lui accorde pas de diminution de peine. L'avocate générale avait requis la perpétuité en affirmant : « On n'a jamais eu plus grave à Angers. » Le résultat est identique au premier procès avorté. La justice a repris son cours, mais le chemin a été chaotique.
La reconnaissance de l'altération du discernement est un point juridique important. Elle signifie que la cour a estimé que les troubles psychologiques de l'accusé, liés à son passé traumatique et à son alcoolisme chronique, ont affecté sa capacité à contrôler ses actes. Mais cette reconnaissance n'a pas suffi à réduire la peine. Les jurés ont estimé que la gravité des faits, et la préméditation apparente (le retour chercher une arme), justifiaient la peine maximale.
Et maintenant, un troisième procès : le marathon judiciaire s'emballe
Le verdict du second procès aurait dû clore l'histoire. Mais le soir même, la défense annonce faire appel. L'affaire n'est pas finie. En réalité, le « copié-collé » a ouvert une boîte de Pandore procédurale qui pourrait prolonger le supplice de toutes les parties prenantes pendant des années.
L'appel de la défense : « faire valoir les droits » de l'accusé
Me Valérie Castel-Pagès, avocate de l'accusé, justifie cet appel : « Non pas pour ajouter à la souffrance des victimes mais pour faire valoir ses droits. » L'argument est juridique : l'altération du discernement a été reconnue, mais la peine n'a pas été réduite. La défense espère qu'une cour d'assises d'appel ramènera la peine à 30 ans de réclusion. Pour les familles, c'est une douche froide. Un troisième procès se profile à l'horizon.
L'appel en matière criminelle est un droit fondamental de l'accusé. Mais dans ce dossier, il prend une dimension particulière. La défense joue sur le terrain juridique ouvert par l'erreur de procédure initiale. En reconnaissant l'altération du discernement, la cour a donné un argument à la défense pour contester la proportionnalité de la peine. Le troisième procès, s'il a lieu, pourrait donc se concentrer sur la question de la sanction, et non plus sur la culpabilité.
Qui paie l'addition d'une erreur de copier-coller
Au-delà de l'émotion, le contribuable finance cette mécanique qui s'emballe. Un procès d'assises, c'est des semaines de préparation, des frais d'huissiers, de greffe, de sécurité, d'experts, et les indemnités des jurés populaires. Le budget de la justice française est sous tension, et ce « recommencement » a un coût direct estimé à plusieurs centaines de milliers d'euros. La question se pose : doit-on prévoir un mécanisme d'indemnisation pour les familles victimes d'une erreur judiciaire qui n'en est pas une (l'accusé a été reconnu coupable) ? Et qui est responsable : le juge Lenoir ou l'institution qui n'a pas verrouillé le système ?
La question du coût est rarement posée dans les médias, mais elle est réelle. Chaque jour d'audience mobilise des dizaines de professionnels. La sécurité du palais de justice est renforcée. Les expertises psychiatriques et médico-légales sont facturées. Les indemnités des jurés, bien que modestes, s'accumulent. Au total, le second procès a coûté plusieurs centaines de milliers d'euros. Un troisième procès doublerait la note. Et tout cela à cause d'un fichier Word mal nettoyé.
La justice face à la page blanche : leçons d'un fiasco historique
Le feuilleton judiciaire du triple meurtre d'Angers laisse un goût amer. Il démontre que la justice est une machine humaine, donc faillible. Mais il prouve aussi que le système est capable de s'arrêter lui-même lorsqu'il dérape. Pour un public jeune, c'est une leçon de droit en temps réel.
Un incident rarissime qui interroge le système
Tous les observateurs s'accordent : une nullité pour « suspicion légitime » d'impartialité dans une cour d'assises est un fait rarissime, presque sans précédent. Le document pré-rempli de culpabilité est une erreur tellement grossière qu'elle en devient incroyable. Mais elle révèle une vérité gênante : la routine administrative peut grignoter les droits fondamentaux. En matière de procédure pénale, la vigilance ne doit jamais faiblir, même pour un chef de cour.
L'affaire d'Angers a déjà fait jurisprudence dans les facultés de droit. Les étudiants en procédure pénale étudieront ce cas pendant des années. Il illustre parfaitement la tension entre l'efficacité administrative et les garanties procédurales. Le président Lenoir voulait gagner du temps. Il a fini par en perdre des mois, et par coûter des centaines de milliers d'euros à la collectivité.
La confiance dans la justice peut-elle survivre à ce type de recommencement
Le paradoxe d'Angers, c'est que cette annulation renforce la confiance dans le système tout en l'affaiblissant. La justice a montré qu'elle savait reconnaître son erreur et la corriger. C'est une preuve de maturité institutionnelle. Mais pour les familles des victimes et pour l'accusé, ce « reset » a un coût humain dévastateur. Un procès équitable, c'est aussi un procès qui ne laisse pas les plaies ouvertes trop longtemps. L'affaire Sulaymane restera comme un cas d'école : celui où un simple copier-coller a failli faire vaciller l'édifice judiciaire, et où la justice a dû s'effacer pour mieux se reconstruire.
Les leçons de ce fiasco sont multiples. D'abord, la nécessité de sécuriser les documents de travail dans les juridictions. Ensuite, la responsabilité individuelle des magistrats, qui ne peut être diluée dans la routine administrative. Enfin, la nécessité de mieux accompagner les familles de victimes lorsque la procédure s'enlise. Car derrière les débats juridiques, il y a des hommes et des femmes qui pleurent leurs morts, et qui méritent mieux qu'une erreur de copier-coller.
Conclusion : une affaire qui restera dans les annales judiciaires
Le triple meurtre d'Angers et son incroyable feuilleton procédural marqueront durablement l'histoire judiciaire française. Du drame initial sur l'esplanade Cœur de Maine au verdict du 20 mars 2026, en passant par le fiasco du copié-collé, chaque étape a révélé les forces et les faiblesses d'un système de justice confronté à l'erreur humaine.
La condamnation à perpétuité d'Al Khawad Al Zine Sulaymane est conforme à la gravité des faits. Mais le chemin pour y parvenir a été chaotique, coûteux et douloureux pour toutes les parties. L'erreur du président Lenoir, aussi grossière soit-elle, a eu le mérite de rappeler que la justice est d'abord une affaire d'hommes et de femmes, avec leurs imperfections. La décision d'annuler le premier procès, bien que difficile pour les familles, a préservé un principe fondamental : celui du procès équitable.
Reste l'incertitude d'un troisième procès en appel. Les familles des victimes, déjà éprouvées par deux audiences, devront trouver la force de témoigner une nouvelle fois. L'accusé, lui, attendra son sort dans sa cellule. Et la justice, toujours, devra concilier la quête de vérité avec le respect des droits de chacun. Une leçon que le simple copier-coller d'un document Word aura finalement enseignée à tout un pays.