L'histoire de Tesla est celle d'une révolution automobile qui a transformé notre rapport aux véhicules électriques. Fondée en 2003 par deux ingénieurs visionnaires, l'entreprise californienne est devenue en deux décennies le symbole mondial de la transition énergétique dans les transports. Pourtant, en ce début d'année 2026, le constructeur fait face à une crise sans précédent : chute des ventes, concurrence chinoise agressive, manque d'innovation et polémiques incessantes autour de son dirigeant emblématique. Comment Tesla est-elle passée du statut de pionnière adulée à celui d'une entreprise en perte de vitesse ? Retour sur une saga industrielle unique et ses défis actuels.

Les origines révolutionnaires de Tesla
La genèse d'un projet audacieux
L'histoire de Tesla commence le 1er juillet 2003, lorsque Martin Eberhard et Marc Tarpenning fondent Tesla Motors à San Carlos, en Californie. Ces deux entrepreneurs américains partagent une vision commune : prouver que les véhicules électriques peuvent être performants, élégants et désirables. Le choix du nom rend hommage à Nikola Tesla, l'inventeur serbo-américain dont les travaux sur l'électricité ont révolutionné le monde moderne.
Les fondateurs trouvent leur inspiration dans un événement marquant : la destruction programmée des EV1 de General Motors en 2003. GM avait rappelé tous ses véhicules électriques pionniers pour les broyer, une décision qui avait scandalisé les défenseurs de l'environnement. Eberhard et Tarpenning y voient une opportunité historique de combler le vide laissé par les grands constructeurs. Ils sont également influencés par le prototype tzero d'AC Propulsion, une voiture électrique sportive qui démontrait les possibilités techniques de la propulsion par batterie.
L'arrivée d'Elon Musk et le premier financement
En janvier 2004, les fondateurs partent à la recherche de capitaux-risqueurs pour concrétiser leur ambition. Ils rencontrent Elon Musk en février de la même année. L'entrepreneur sud-africain, alors âgé de 32 ans, vient de revendre PayPal à eBay et cherche de nouveaux défis. Il contribue personnellement à 6,5 millions de dollars sur les 7,5 millions de la levée de fonds initiale (Série A) et devient président du conseil d'administration.
Musk nomme Eberhard au poste de directeur général et s'implique activement dans la conception du premier véhicule, la Roadster. Il insiste notamment sur l'utilisation d'une carrosserie en polymère renforcé de fibres de carbone et contribue au style général de la voiture. Ian Wright rejoint l'équipe comme troisième employé, suivi de J.B. Straubel en mai 2004 comme cinquième membre de l'aventure. Un règlement de litige conclu en septembre 2009 permettra finalement à ces cinq personnes – Eberhard, Tarpenning, Wright, Musk et Straubel – de se présenter toutes comme co-fondateurs de l'entreprise.
La montée en puissance stratégique
La Tesla Roadster : une première mondiale
La Tesla Roadster, livrée pour la première fois en février 2008 à Elon Musk lui-même, représente une avancée technologique majeure. C'est le premier véhicule électrique homologué pour la route utilisant des cellules de batterie lithium-ion, avec une autonomie supérieure à 320 kilomètres. Son prix de 109 000 dollars la positionne clairement dans le segment des voitures de sport de luxe.
La Roadster prouve une chose essentielle : les véhicules électriques peuvent offrir des performances exceptionnelles. Elle reçoit d'ailleurs le Global Green 2006 product design award, remis par Mikhaïl Gorbatchev, ainsi que l'Index Design award 2007. Cependant, l'entreprise traverse des turbulences internes importantes. En 2008, Eberhard et Tarpenning quittent l'entreprise, et Musk prend les rênes en tant que directeur général.
Le Master Plan et l'expansion
La stratégie de Tesla repose sur ce que Musk appelle son « Master Plan » : commencer par un véhicule haut de gamme destiné aux early adopters, puis utiliser les revenus générés pour développer des modèles plus abordables destinés au grand public. Cette vision progressive explique le positionnement initial premium de la marque.
Le Model S, lancé en 2012, incarne la deuxième étape de ce plan. Cette berline luxueuse reçoit un accueil critique triomphal et établit Tesla comme un acteur sérieux de l'industrie automobile. Elle démontrée que l'entreprise pouvait concevoir et produire une voiture from scratch, avec un design novateur et des performances remarquables.

L'ascension vers le marché de masse
Les années suivantes voient Tesla concrétiser sa stratégie d'expansion avec le Model 3, lancé en 2017 à un prix d'environ 35 000 dollars, puis le Model Y. Ces modèles permettent à l'entreprise d'atteindre le grand public et de s'imposer comme le leader mondial des véhicules électriques par capitalisation boursière. En 2023, Tesla vend 1,77 million de véhicules dans le monde, se classant au 14e rang mondial tous constructeurs confondus.
Le tournant vers l'intelligence artificielle
La transformation en conglomérat technologique
À partir de 2021, Tesla amorce ce que certains analystes appellent son « Troisième Chapitre ». L'annonce du Tesla Bot, rebaptisé ultérieurement Optimus, marque un changement de cap stratégique majeur. L'entreprise déplace progressivement son focus interne de la fabrication de matériel vers la résolution de ce qu'elle appelle le « Real World AI ».
Cette transformation s'accompagne de développements ambitieux : le superordinateur Dojo, le perfectionnement des réseaux de neurones et l'acquisition massive de talents dans le domaine de l'intelligence artificielle. Tesla cesse d'être perçue uniquement comme un constructeur automobile pour devenir un conglomérat technologique diversifié.
La promesse de la conduite autonome
Le système Full Self-Driving (FSD) représente l'un des paris les plus ambitieux de Tesla. En 2026, le modèle Software-as-a-Service pour le FSD devient un axe stratégique majeur pour les investisseurs. Ce modèle offre des revenus récurrents à haute marge, contrastant avec la nature intensivement capitalistique de la fabrication automobile traditionnelle.
Cependant, cette promesse s'accompagne de controverses importantes. L'entreprise fait l'objet d'enquêtes criminelles et civiles concernant ses allégations de conduite autonome. Les critiques soulignent le déploiement précipité de certaines fonctionnalités comme Autopilot et FSD beta, ainsi que des problèmes de sécurité documentés.
Les signes inquiétants d'un déclin créatif
L'absence de renouvellement du catalogue
L'un des problèmes les plus flagrants de Tesla réside dans l'absence de refonte complète de ses modèles depuis deux décennies. Dans une industrie où les cycles de renouvellement sont généralement courts, cette stagnation apparaît préoccupante. Le Cybertruck, annoncé avec des années de retard, cumule les problèmes de qualité de construction.
Les dépenses de recherche et développement de Tesla ne représentent que 4 à 5% de son chiffre d'affaires, un ratio inférieur de moitié à celui de ses concurrents. Si les dépenses R&D ont atteint un niveau record de 6,4 milliards de dollars en 2024, la production ne semble pas correspondre à cet investissement. Une partie importante de ces ressources est dirigée vers des projets non automobiles.
Les déboires du Cybertruck
Le pickup en acier inoxydable de Tesla illustre parfaitement les difficultés actuelles de l'entreprise. En novembre 2024, un rappel affecte tous les modèles produits entre novembre 2023 et février 2024 : le panneau latéral en acier inoxydable peut se délaminer et se détacher pendant la conduite, créant un danger routier.

Les critiques notent que Tesla utilise parfois des composants non homologués pour un usage automobile. Le design du véhicule, dicté par les préférences esthétiques de Musk, a apparemment compromis les capacités de production. Alors que le PDG affirmait une demande « hors normes » avec « plus d'un million de réservations », les ventes réelles restent très en deçà de ces promesses.
La concurrence chinoise et l'érosion du marché
BYD : le nouveau leader mondial
Le tournant de l'année 2025 marque un changement majeur dans la hiérarchie mondiale des véhicules électriques. La domination chinoise sur le marché de l'électrique s'impose de manière incontestable lorsque BYD ravit à Tesla la couronne mondiale. Le constructeur chinois vend plus de 2,25 millions de véhicules électriques en 2025, contre 1,65 million pour Tesla.
Il s'agit de la deuxième année consécutive de baisse des ventes pour l'entreprise américaine, qui était passée de 1,79 million de véhicules en 2024 à 1,65 million en 2025. Cette érosion s'accompagne d'une chute spectaculaire de la rentabilité : le bénéfice net de Tesla chute de 61% au quatrième trimestre 2025, s'établissant à 840 millions de dollars, soit près de la moitié des attentes des analystes.
La contraction des marges
La marge bénéficiaire de Tesla tombe à 4,9% en 2025, un niveau dramatiquement bas pour une entreprise qui se targuait de marges supérieures à celles des constructeurs traditionnels. Les marges brutes automobiles, excluant les crédits réglementaires, se contractent à environ 14,3% sous l'effet de la concurrence mondiale et des ajustements de prix.
Cette détérioration s'accompagne d'une hausse des charges d'exploitation de 23% tandis que le résultat d'exploitation chute de 38%. L'entreprise doit faire face à une pression sur les prix tout en maintenant des investissements importants dans ses nouveaux projets technologiques.
Les polémiques autour d'Elon Musk
L'impact sur les ventes
Une étude de l'université de Yale publiée récemment quantifie l'impact des actions d'Elon Musk sur les ventes de Tesla. Les chercheurs estiment que le comportement « polarisant et partisan » du dirigeant a réduit les ventes de l'entreprise jusqu'à 1,2 million de véhicules sur trois ans. Son rôle au sein du Department of Government Efficiency (DOGE) et l'acquisition de Twitter ont aliené une partie importante de la clientèle traditionnelle de la marque.
L'impact est particulièrement visible à partir de mi-2022, avec des baisses de ventes concentrées dans les États et comtés démocrates. Or, les données montrent que les électeurs démocrates sont historiquement beaucoup plus enclins à acheter des Tesla que les républicains. Cette polarisation politique d'une marque autrefois transpartisane constitue un défi commercial majeur.
Les distractions du dirigeant
L'implication d'Elon Musk dans de multiples projets – Twitter (rebaptisé X), SpaceX, Neuralink, et désormais le DOGE – soulève des questions sur sa capacité à se consacrer pleinement à Tesla. Certains investisseurs craignent une « distraction du PDG » tandis que d'autres se réjouissent des possibilités de réduction des frictions réglementaires liées à ses connexions politiques.
Le comportement public du dirigeant a également posé des problèmes. En septembre 2018, l'action Tesla chute à son plus bas niveau de l'année peu après que Musk a fumé de la marijuana lors d'une interview télévisée en direct. Plus infamous encore, son tweet annonçant vouloir retirer Tesla de la bourse à 420 dollars avec le « financement sécurisé » lui vaut une amende et l'obligation de démissionner de son poste de président du conseil d'administration.
Les défis techniques et sécuritaires
Les robotaxis et leurs déboires
Le lancement du service de robotaxis à Austin en juin 2025 représente un test grandeur nature pour les ambitions de conduite autonome de Tesla. Cependant, les résultats s'avèrent mitigés. Selon les données transmises aux régulateurs fédéraux, les robotaxis de Tesla ont été impliqués dans 14 accidents à Austin depuis le lancement du service.
Les cinq incidents les plus récents se sont produits en décembre 2025 et janvier 2026. Si aucun décès n'est à déplorer, les collisions ont causé des dommages matériels lorsque les taxi-autonomes ont heurté d'autres véhicules ou des objets fixes. Deux incidents survenus en juillet et octobre 2025 ont entraîné des blessures mineures.
Peu après le lancement du service, la National Highway Traffic Safety Administration (NHTSA) a ouvert une enquête sur plusieurs incidents filmés montrant les robotaxis conduisant de manière erratique, notamment en empruntant le mauvais sens de la circulation et en freinant brusquement.
Les problèmes de qualité récurrents
Tesla fait face à de nombreuses critiques concernant la qualité et la sécurité de ses véhicules. Des centaines de rapports font état d'accélérations soudaines non intentionnelles, de défaillances de freins et de roues s'effondrant en raison de suspensions défectueuses – un phénomène surnommé « whompy wheels » par les critiques.
Certains modèles Tesla souffrent également de problèmes de qualité de construction dus à des tests précipités, entraînant un ratio élevé de véhicules défectueux. L'entreprise a par le passé été critiquée pour ses rappels « discrets », demandant aux clients de signer des accords de non-divulgation.
Les enjeux sociaux et éthiques
Un environnement de travail controversé
Les relations entre Musk, les membres du conseil d'administration, les employés et les syndicats sont complexes et ont contribué à un taux de rotation élevé du personnel. Des employés ont signalé un mauvais traitement et des politiques internes problématiques, entraînant un taux de blessures élevé.
Des allégations de harcèlement sexuel, de racisme et d'activités antisyndicales ont également été rapportées. En février 2022, le California Department of Fair Employment and Housing a poursuivi Tesla pour discrimination envers ses travailleurs noirs. Selon l'organisme, l'usine de Fremont serait un lieu racialement ségrégué où les employés noirs se voient confier les travaux les plus subalternes et physiquement exigeants.
L'affaire SolarCity
Le rachat de SolarCity par Tesla en 2016 a donné lieu à un scandale significatif. Un groupe d'actionnaires a poursuivi Musk, alléguant qu'il avait violé ses obligations fiduciaires et s'était indûment enrichi. Les actionnaires affirmaient que Musk savait que SolarCity était au bord de la faillite avant le rachat et qu'il ne s'était pas correctement récusé du processus décisionnel.
Pour obtenir le soutien des actionnaires, Musk avait dévoilé le Solar Roof en octobre 2016, mais les tuiles solaires présentées se sont révélées être des faux. Bien que le tribunal ait finalement tranché en faveur de Musk en avril 2022, l'affaire a terni l'image de l'entreprise et de son dirigeant.
Les perspectives incertaines pour 2026
Le pari sur les robots humanoïdes
En ce début 2026, Tesla se trouve à l'un des tournants les plus cruciaux de son histoire. L'entreprise mise une partie importante de son avenir sur le projet Optimus, le robot humanoïde annoncé pour 2026. Cette stratégie reflète la conviction de Musk que l'avenir de l'entreprise réside dans l'autonomie et la robotique plutôt que dans la seule fabrication automobile.
Selon les analystes de Wedbush, Tesla prévoit de lancer ses robotaxis dans sept villes américaines au premier semestre 2026 et d'étendre le service à la moitié des États américains d'ici la fin de l'année. Musk a déclaré s'attendre à ce que l'entreprise fabrique finalement « beaucoup plus de Cybercabs que tous ses autres véhicules combinés ».
Les défis financiers et concurrentiels
Les finances de Tesla début 2026 reflètent une entreprise en transition. Si l'entreprise dispose d'une position de trésorerie saine de plus de 30 milliards de dollars, son ratio cours/bénéfice demeure élevé par rapport aux constructeurs automobiles traditionnels. Cette valorisation témoigne de la conviction du marché que les percées en IA de Tesla généreront des rendements exponentiels dans les années à venir.
Cependant, l'investissement de 2 milliards de dollars dans xAI et les dépenses continues pour le développement de projets non automobiles soulèvent des questions sur l'allocation des ressources de l'entreprise. Tesla a d'ailleurs annoncé l'abandon de la production de ses Model S et X, symbolisant la fin d'une époque.
Conclusion
L'histoire de Tesla est celle d'une success story américaine qui a révolutionné l'industrie automobile. Depuis sa fondation en 2003 jusqu'à son apogée comme leader mondial des véhicules électriques, l'entreprise a prouvé que les voitures électriques pouvaient être désirables et performantes. Pourtant, en 2026, Tesla fait face à une confluence de défis sans précédent.
La chute des ventes, la concurrence chinoise agressive incarnée par BYD, le manque criant d'innovation dans la gamme automobile et les polémiques entourant son dirigeant emblématique menacent l'hégémonie de l'entreprise. Le pari ambitieux sur l'intelligence artificielle et la robotique pourrait redéfinir l'avenir de Tesla, mais les résultats restent incertains.
Le déclin créatif de Tesla n'est peut-être pas définitif. L'entreprise dispose encore de ressources financières considérables, d'une base de données unique sur la conduite et d'un écosystème technologique intégré. Reste à savoir si elle pourra surmonter ses défis actuels et retrouver l'esprit d'innovation qui a fait sa grandeur. L'avenir dira si Tesla peut réinventer une nouvelle fois ou si son déclin marque la fin d'une époque révolutionnaire dans l'histoire de l'automobile.