Ce mardi 19 mai 2026, Éric Lombard a profité de son audition devant la commission d'enquête sur la fiscalité des plus hauts patrimoines pour lancer une offensive en règle contre la proposition d'impôt plancher de 2 % portée par l'économiste Gabriel Zucman. L'ancien ministre de l'Économie, qui a quitté Bercy en septembre 2025, a articulé trois griefs principaux – constitutionnalité, exil fiscal, souveraineté – qui ravivent le débat sur la taxation des ultra-riches. Alors que la proposition de loi « Impôt plancher sur le patrimoine des ultra-riches » a déjà été adoptée à l'Assemblée nationale en février 2025, elle bute sur des obstacles juridiques et politiques que Lombard entend bien transformer en muraille infranchissable. Pour les jeunes générations, c'est l'occasion de comprendre pourquoi une mesure soutenue par 86 % des Français selon un sondage IFOP de septembre 2025 peine à voir le jour.

Éric Lombard sonne l'alarme devant la commission d'enquête
L'audition de ce mardi n'était pas une simple formalité. Devant les députés de la commission d'enquête lancée par la gauche pour faire la lumière sur les mécanismes d'évitement fiscal des plus grandes fortunes, Éric Lombard a livré un réquisitoire construit contre la taxe Zucman. Interrogé par le rapporteur Charles de Courson (LIOT), il n'a pas mâché ses mots : le dispositif serait dangereux pour l'économie française, inconstitutionnel, et source d'exil fiscal.
Une audition qui relance le débat sur la fiscalité des ultra-riches
La commission d'enquête, voulue par la gauche, vise à documenter les stratégies d'optimisation qui permettent aux plus riches de payer proportionnellement moins d'impôts que les classes moyennes. En France, le taux effectif d'imposition des milliardaires tourne autour de 0,2 % de leur patrimoine, contre plus de 50 % pour un salarié moyen. Ce constat, posé par Gabriel Zucman dans ses travaux, a conduit au dépôt d'une proposition de loi adoptée par l'Assemblée le 20 février 2025, avant d'être rejetée par le Sénat le 12 juin suivant.
Éric Lombard, en tant qu'ancien ministre, a été entendu pour donner son avis sur le texte. Il en a profité pour décliner point par point les dangers de la taxe, en s'appuyant sur l'avis du Conseil d'État et sur des précédents historiques d'exil fiscal. Ce blocage administratif contraste avec le soutien massif de l'opinion publique : selon l'IFOP, 86 % des Français sont favorables à la mesure, y compris 75 % des électeurs RN et 89 % des sympathisants LR. Le fossé entre volonté populaire et décision politique n'a jamais semblé aussi large.
Les trois angles d'attaque : constitutionnalité, exil fiscal, souveraineté
Le ministre a concentré son tir sur trois terrains bien distincts. D'abord, le droit : la taxe serait « inconstitutionnelle » selon le Conseil d'État, qui pointe une rupture d'égalité devant l'impôt. Ensuite, l'économie : elle provoquerait un exil fiscal des contribuables concernés, avec des conséquences sur l'investissement productif. Enfin, la souveraineté : impossible à mettre en œuvre sans une coordination internationale qui n'existe pas aujourd'hui.
Ces trois arguments, déjà utilisés par le Sénat dans son rapport de juin 2025 rédigé par le rapporteur Emmanuel Capus, sont présentés comme rédhibitoires. Mais sont-ils aussi solides qu'ils le paraissent ? Chacun mérite d'être examiné de près, car derrière les critiques techniques se cache un choix politique : faut-il ou non taxer les ultra-riches ?
Constitutionnalité : le Conseil d'État a-t-il déjà condamné la taxe Zucman ?
L'obstacle juridique est le premier brandi par Lombard. Il rappelle que la « taxe Zucman » a été jugée inconstitutionnelle par le Conseil d'État, qui pointe une rupture d'égalité devant l'impôt. Le problème central réside dans l'absence de plafonnement. Le Conseil constitutionnel exige, pour tout impôt sur le patrimoine supérieur à 0,5 % de la fortune, un plafonnement par rapport aux revenus. Or la proposition fixe un taux plancher de 2 % sans cette soupape, ce qui la rend vulnérable à une censure quasi certaine.
Le flou juridique autour de l'impôt plancher de 2 %
L'impôt est conçu comme un impôt différentiel : il ne s'applique que si les impôts déjà acquittés (impôt sur le revenu, CSG, ISF, etc.) sont inférieurs à 2 % du patrimoine. Concrètement, un milliardaire qui paie déjà l'équivalent de 1,5 % de sa fortune en impôts divers devrait verser un complément de 0,5 %. Cette mécanique complexe soulève des questions d'évaluation et de faisabilité.
Le Conseil d'État a estimé que l'assiette – notamment l'inclusion de l'outil de travail – créait une distorsion entre contribuables. Un chef d'entreprise paierait moins qu'un rentier au patrimoine équivalent, parce que son patrimoine professionnel est moins liquide. D'où une rupture d'égalité devant les charges publiques. Les promoteurs de la taxe répondent que l'outil de travail peut être exclu de l'assiette, mais le gouvernement préfère mettre en avant le risque constitutionnel pour bloquer la mesure.
Quand le Conseil constitutionnel impose des limites
Le rapport du Sénat de juin 2025 est clair : la jurisprudence est bien établie. En 2012, le Conseil constitutionnel a validé un taux de 1,8 % sur le patrimoine, mais uniquement parce qu'un plafonnement existait. Sans lui, un taux de 2 % « s'expose à la censure », selon les termes du rapport.
Gabriel Zucman et ses soutiens assurent que ce plafonnement peut être intégré dans le texte. Rien n'interdit d'ajouter une clause limitant l'impôt à un pourcentage des revenus du contribuable. Mais le gouvernement, plutôt que de proposer des amendements techniques, préfère utiliser l'argument constitutionnel comme un épouvantail. La question est donc moins juridique que politique : si la volonté existe, le texte peut être corrigé.
Risque d'exil fiscal : la Suède et l'ISF comme précédents inquiétants ?
Deuxième cartouche de Lombard : l'exil fiscal. Il cite l'exemple de l'ISF français, qui aurait poussé des milliers de contribuables à quitter le pays avant sa transformation en IFI en 2018. Il évoque aussi la Suède, où un impôt sur les hauts revenus a provoqué une fuite des talents dans les années 1990-2000. Mais les études récentes sont plus nuancées.
Ce que disent les études récentes sur l'impact des surtaxations
Le débat s'appuie sur des données contradictoires. Une étude de l'Institut des politiques publiques (IPP) montre que les taux effectifs des 0,1 % les plus riches atteignent 46 % de leurs revenus, mais tombent à 26 % pour les 0,0002 % les plus fortunés – un creux qui justifie la taxe. Du côté des départs, Bercy chiffre à quelques centaines par an les redevables de l'IFI qui quittent la France, sans impact massif sur les recettes.
Un rapport du Conseil d'analyse économique publié en 2025 va dans le même sens : l'effet réel de l'exil fiscal suite à une hausse des impôts sur les hauts patrimoines est très restreint. L'expatriation supplémentaire toucherait seulement entre 0,02 % et 0,23 % des foyers appartenant au top 1 %. En clair, la fuite d'un ou deux centièmes des ultra-riches est attendue, ce qui relativise grandement les craintes d'un afflux massif vers d'autres juridictions.
Les opposants rétorquent que ces chiffres ne tiennent pas compte des délocalisations de sièges sociaux, plus discrètes mais potentiellement plus dommageables pour l'emploi et l'investissement. Un grand groupe qui transfère son siège à Londres ou à Milan, c'est des centaines de postes de direction qui disparaissent du territoire français.
La fuite des talents : mythe ou réalité économique ?
France Digitale, qui représente les start-up françaises, estime que la taxe Zucman menacerait l'attractivité des jeunes pousses innovantes. L'organisation a publié une analyse critique pointant le risque pour l'innovation et l'emploi. Son argument : la taxe inclut l'outil de travail et pourrait taxer les fondateurs sur leurs parts non encore liquidées, les poussant à s'expatrier vers Londres ou Berlin.
Mais la proposition de loi prévoit d'exclure l'outil de travail, ce que Lombard ignore dans ses attaques. Le débat est donc biaisé par des versions différentes du texte. Les fondateurs de start-up ne seraient pas concernés si leur patrimoine professionnel est exclu de l'assiette. Reste que la simple perspective d'une taxation peut suffire à refroidir les investisseurs étrangers, comme le craignent les entrepreneurs.
Souveraineté fiscale : la taxe Zucman peut-elle s'imposer sans l'Europe ?
Troisième angle, plus politique : la souveraineté. Lombard plaide qu'un tel impôt ne peut fonctionner qu'à l'échelle mondiale, faute de quoi les contribuables déplaceront leurs capitaux vers des paradis fiscaux. Or, l'OCDE n'est pas parvenue à un accord sur la taxation des grandes fortunes, contrairement à l'impôt minimum sur les sociétés (15 %). La proposition Zucman dépendrait donc d'une volonté politique qui, aujourd'hui, fait défaut.
L'échec du pilier II de l'OCDE : un avertissement pour Zucman ?
Le pilier II de l'OCDE, qui instaure une taxe minimale à 15 % sur les bénéfices des multinationales, a été adopté en théorie. Mais son application est chaotique, certains pays traînant des pieds ou trouvant des contournements. Pour un impôt sur la fortune, la coordination serait encore plus ardue. Les États-Unis, avec leur Cour suprême, refusent toute taxation du patrimoine non réalisé, ce qui bloque toute avancée multilatérale.
Gabriel Zucman propose une solution « à la carte » : un impôt minimum mondial que chaque pays applique, avec des mécanismes de retenue à la source pour éviter l'évasion. Concrètement, si un contribuable français détient des actifs en Suisse, la France pourrait prélever la taxe à la source sur les revenus de ces actifs. Mais la faisabilité technique reste incertaine, et les paradis fiscaux ne se laisseront pas faire sans résistance.
L'impôt mondial sur la fortune, une utopie dans un monde de paradis fiscaux ?
Les paradis fiscaux – Suisse, Singapour, îles Caïmans – prospèrent sur la mobilité des capitaux. Un impôt mondial nécessite un échange automatique d'informations et des sanctions crédibles. Les progrès récents, comme le CRS (Common Reporting Standard) et le projet BEPS (Base Erosion and Profit Shifting), montrent que c'est possible. Mais le chemin est long, et chaque avancée se heurte à des blocages politiques.
Lombard utilise cette difficulté pour discréditer la proposition, même si Zucman assure qu'une coalition de pays volontaires peut avancer sans attendre un consensus mondial. L'Union européenne, par exemple, pourrait adopter la taxe à 27, créant un espace de 450 millions d'habitants où les ultra-riches paieraient un minimum. Mais la règle de l'unanimité en matière fiscale rend l'exercice périlleux.
15 à 25 milliards ou seulement 2 à 3 milliards ? Le grand écart des estimations

Le chiffre du rendement est crucial pour juger de l'utilité de la taxe. Zucman estime qu'elle rapporterait entre 15 et 25 milliards d'euros par an en France. Le Sénat, dans son rapport de juin 2025, table plutôt sur 2 à 3 milliards, en raison de l'exil fiscal anticipé et de l'optimisation. Le gouvernement s'aligne sur les chiffres bas pour en minimiser l'intérêt. Ce désaccord colossal reflète des hypothèses opposées sur le comportement des ultra-riches.
Ce que rapporterait vraiment la taxe selon les estimations disponibles
Les écarts viennent de la prise en compte ou non des comportements d'évitement (exil, réorganisation patrimoniale) et de l'assiette retenue. Zucman inclut l'ensemble du patrimoine financier et immobilier, tandis que le Sénat exclut l'outil de travail et applique un taux de fuite de 30 %.
Les calculs sont sensibles à ces hypothèses. Si l'on suppose que 30 % des ultra-riches quittent la France ou réorganisent leur patrimoine pour échapper à la taxe, le rendement chute mécaniquement. Mais si l'exil est limité à 2 %, comme le suggère le Conseil d'analyse économique, les 15 milliards deviennent crédibles. Le rapport du Sénat détaille ces hypothèses et montre comment des choix méthodologiques différents produisent des résultats radicalement opposés.
À quoi serviraient ces milliards ? Services publics, climat, déficit
Pour les jeunes générations, l'enjeu est concret. Une recette de 15 milliards financerait l'équivalent de 150 000 places universitaires supplémentaires ou la moitié du budget de la transition énergétique. La taxe est donc souvent présentée comme un levier de justice fiscale au service des investissements d'avenir. Les associations étudiantes et écologistes y voient une promesse tangible pour financer la rénovation énergétique des logements étudiants, l'augmentation des bourses, ou le recrutement d'enseignants.
En face, le scénario de 2 milliards réduit l'impact à une goutte d'eau dans le budget de l'État, ce qui affaiblit l'argument. Le gouvernement utilise cette incertitude pour justifier son opposition : pourquoi prendre le risque d'un exil fiscal pour un gain aussi modeste ?
Taxe Zucman : un marronnier politique qui divise la classe politique
Au-delà des chiffres et du droit, le débat est profondément politique. La « zucmania » – comme l'appelle Le Figaro – a été activée par la gauche pour occuper l'espace médiatique avant les discussions budgétaires. Pourtant, le soutien populaire est massif, mais le gouvernement et le patronat freinent des quatre fers. Lombard, en attaquant frontalement la mesure, cherche à rassurer les milieux d'affaires tout en se posant en gardien de la rigueur constitutionnelle.
86 % des Français pour, mais le gouvernement freine
Ce paradoxe illustre le décalage entre l'opinion et les élites économiques. La taxe Zucman est populaire parce qu'elle semble rééquilibrer un système perçu comme injuste : les milliardaires paieraient 0,2 % de leur patrimoine quand un salarié en paie 50 % de ses revenus. Mais sa traduction juridique et économique est complexe, ce que les opposants exploitent pour la vider de sa substance.
Le sondage IFOP de septembre 2025 montre une adhésion sur tout l'arc politique : 96 % des sympathisants PS, 92 % des partisans de Renaissance, 75 % des électeurs RN, et 89 % des adhérents LR approuvent la mesure. Rarement une proposition fiscale aura rassemblé aussi largement. Mais dans les allées du pouvoir, le consensus est ailleurs.
La droite et le patronat en embuscade
France Digitale, le Medef et l'UIMM ont plaidé contre la taxe, invoquant le risque pour l'innovation et l'emploi. Lombard, ancien banquier et proche des milieux financiers, incarne cette ligne. Son argumentaire, bien que solide en apparence, repose sur des interprétations contestées du droit et des données économiques.
Le patronat craint un effet domino : si la France taxe les ultra-riches, les investisseurs étrangers pourraient se détourner du pays. Mais cette crainte est-elle fondée ? Les études montrent que les choix de résidence des ménages les plus aisés sont aussi guidés par des facteurs non fiscaux : qualité de vie, système de santé, éducation des enfants. La France reste attractive sur ces plans, même avec une taxe sur les ultra-riches.
Ce que la taxe Zucman changerait concrètement pour les 16-30 ans
Au-delà des joutes politiques, quel impact réel pour les jeunes générations ? Si la taxe rapportait 15 milliards, une partie pourrait financer des mesures clés : rénovation énergétique des logements étudiants, augmentation des bourses, recrutement d'enseignants, investissement dans la recherche climatique. En retour, le risque d'exil fiscal et de départ des start-up pourrait réduire les opportunités d'emploi dans les secteurs innovants.
Financer la transition écologique et l'éducation : le rêve des jeunes générations
Les associations étudiantes et écologistes sont majoritairement favorables à la taxe. L'UNSA la défend comme « une nécessité de justice sociale et fiscale ». Des calculs simples montrent que 15 milliards correspondent à dix ans du budget de l'enseignement supérieur ou à la moitié des investissements prévus pour le climat dans le plan France 2030. Pour des jeunes inquiets de leur avenir, c'est une promesse tangible.
Avec 15 milliards supplémentaires chaque année, on pourrait financer la gratuité des transports pour les étudiants, doubler le nombre de logements sociaux étudiants, ou lancer un grand plan de rénovation thermique des universités. Autant de mesures qui amélioreraient concrètement le quotidien des 16-30 ans.
Et si les start-up et les talents fuyaient la France ?
France Digitale alerte sur le risque de délocalisation des jeunes pousses innovantes. Les fondateurs, souvent taxés sur leurs parts non liquidées, pourraient partir vers Londres ou Berlin. Les diplômés de grandes écoles, attirés par des salaires élevés, suivraient. Ce risque est réel si la taxe n'est pas coordonnée au niveau européen.
Mais l'argument est parfois utilisé pour bloquer toute réforme, même celle qui cible seulement les 0,1 % les plus riches. La plupart des start-up ne sont pas concernées par un seuil de 100 millions d'euros de patrimoine. Et les fondateurs qui atteignent ce niveau ont déjà les moyens de payer un impôt de 2 % sans compromettre leur entreprise. Le débat mérite d'être posé sans tomber dans la caricature.
Conclusion : un débat loin d'être clos, malgré les obstacles juridiques
Les trois arguments de Lombard – constitutionnalité, exil fiscal, souveraineté – forment un barrage apparemment infranchissable. Pourtant, chacun peut être nuancé : le défaut de plafonnement est réparable, les précédents d'exil ne sont pas des fatalités, et le multilatéralisme progresse, lentement mais sûrement.
Le vrai blocage est politique. Le gouvernement ne veut pas d'une mesure que la droite et le patronat rejettent, même si l'opinion la soutient massivement. Pour les jeunes générations, c'est un symbole de l'écart entre les promesses de justice fiscale et la réalité des choix politiques. La taxe Zucman ne verra probablement pas le jour sous sa forme actuelle, mais son débat aura au moins posé la question de la contribution des ultra-riches au financement du bien commun.
Les 16-30 ans, qui hériteront des dettes publiques et des défis climatiques, ont tout intérêt à suivre ce dossier de près. Car au-delà des joutes entre ministres et économistes, c'est bien de leur avenir qu'il s'agit.