Cinq ans après l'assassinat de Samuel Paty, un collectif d'une centaine de professeurs et d'universitaires relance le débat avec une exigence claire : faire entrer le professeur d'histoire-géographie au Panthéon. Portée par la sœur de la victime et des personnalités politiques de tous bords, cette demande dépasse le simple hommage. Elle pose une question vertigineuse sur ce que la République doit à ceux qui enseignent ses valeurs au prix de leur vie. Entre symbolique monumentale et réalité des classes, le dossier est loin d'être simple.

Pourquoi panthéoniser Samuel Paty ? La pétition à 24 000 signatures
Le mardi 31 mars 2026, dans un café parisien chargé d'histoire, un collectif a officiellement lancé sa campagne pour la panthéonisation de Samuel Paty. Deux jours plus tard, le 2 avril, Le Figaro publiait la tribune signée par les initiateurs. En quelques heures, la pétition dépassait les 24 000 signatures, un chiffre qui force le débat public à se saisir du sujet. Ce timing n'est pas anodin. Nous sommes à quelques mois des commémorations d'octobre 2025, qui avaient marqué le cinquième anniversaire de l'assassinat, et le collectif s'inscrit dans une séquence mémorielle précise qui a commencé bien avant avril 2026.
Un café du Croissant comme point de départ symbolique
Le choix du café du Croissant, dans le 2e arrondissement de Paris, n'a rien d'anodin. C'est précisément à cet endroit que Jean Jaurès a été assassiné le 31 juillet 1914. En sélectionnant ce lieu pour lancer leur appel, les membres du collectif inscrivent délibérément Samuel Paty dans une généalogie républicaine, celle des figures frappées pour leurs convictions. Le message est implicite mais limpide : comme Jaurès tombé pour ses idées de paix, Samuel Paty est tombé pour ses idées de liberté. Le 31 mars 2026, date du lancement, puis le 2 avril avec la parution de la tribune dans Le Figaro, forment une séquence médiatique calculée pour maximiser l'impact à l'approche du débat public.
D'octobre 2025 à avril 2026 : la mémoire de Samuel Paty s'organise
Loin d'être un coup médiatique sorti de nulle part, cette demande de panthéonisation s'inscrit dans la continuité d'un travail de fond mené depuis des mois. Le 16 octobre 2025, Unité Laïque organisait un hommage réunissant près de 300 personnes, en partenariat avec le Barreau des Avocats de Paris et la Mairie du 9e arrondissement. Au programme de cette soirée : des discours de personnalités engagées comme Delphine Bürkli, maire du 9e arrondissement, Jean-Pierre Sakoun, président d'Unité Laïque, et Alain Jakubowicz, président d'honneur de la LICRA, mais surtout des représentations théâtrales réalisées par des élèves de première du lycée Camille-Claudel de Palaiseau. Mickaëlle Paty, sœur de Samuel, y avait pris la parole. De cet événement à la pétition d'avril 2026, il y a une continuité logique. Le collectif a construit sa légitimité sur le terrain, en rassemblant d'abord la communauté éducative, avant de porter sa demande sur la scène politique et médiatique nationale.
Une pétition qui dépasse le cadre scolaire
La pétition sur Change.org ne s'adresse pas qu'aux enseignants. En dépassant les 24 000 signatures en quelques heures, elle touche un public beaucoup plus large, bien au-delà des cercles habituels de la défense de la laïcité. Ce rythme de collecte, inhabituel pour ce type de demande mémorielle, indique que l'affaire Samuel Paty n'est pas perçue comme un dossier strictement scolaire mais comme une question de société. La vitesse de la mobilisation suggère que le traumatisme d'octobre 2020 reste vif dans une partie de l'opinion, et que la demande de reconnaissance institutionnelle a mûri pendant cinq ans dans le silence des consciences individuelles avant de s'exprimer publiquement.
Qui soutient la panthéonisation de Samuel Paty ? Un collectif transpartisan inédit
Qui se cache derrière cette pétition ? La composition du collectif est sans doute son argument le plus fort. Fondé par quatre personnes aux profils très différents, il a su élargir sa base de soutien bien au-delà du cercle habituel des défenseurs de la laïcité. La pétition affiche aujourd'hui des signatures qui brouillent tous les clivages politiques usuels, une rareté dans le paysage français contemporain.
La sœur, la prof d'histoire et la chercheuse : un trio à la tête du collectif
Le noyau dur du collectif compte quatre figures. Gaëlle Paty, sœur de Samuel, apporte une légitimité familiale et émotionnelle irremplaçable. Joëlle Alazard, présidente de l'association des professeurs d'histoire-géographie, représente le monde enseignant dans sa chair. Christophe Capuano, historien, et Valérie Igounet, chercheuse spécialisée dans l'étude du racisme et de l'antisémitisme, apportent une caution intellectuelle et académique. Aucun de ces quatre fondateurs n'est un politicien de carrière. Ce sont des acteurs de l'éducation et de la recherche, des personnes dont la vie professionnelle se déroule dans les amphis, les salles de classe et les archives. Cette composition donne au collectif une crédibilité que n'aurait pas un groupe de parlementaires lancés dans une opération de communication.

Chevènement et Vallaud-Belkacem signent ensemble : ce que cette alliance improbable dit sur le sujet
C'est dans la liste des signataires que le collectif produit son effet le plus saisissant. Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de l'Éducation nationale sous Mitterrand, figure de la gauche souverainiste, signe aux côtés de Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre de l'Éducation sous Hollande, souvent associée à une gauche plus sociale-libérale. Claude Bartolone, ancien président de l'Assemblée nationale, complète ce front transpartisan. Ces deux ministres de l'Éducation nationale, issus de bords opposés, n'avaient jamais été vus sur la même ligne de signature. La figure de Samuel Paty parvient ce tour de force de créer un consensus là où le débat sur la laïcité divise habituellement. Reste une question que le collectif ne soulève pas : qui ne signe pas ? Les absences sont parfois aussi révélatrices que les présences, et le silence de certaines figures de droite comme de gauche mérite attention.
Des profs et des universitaires, pas des politiciens
Le collectif revendique une composition d'environ une centaine de professeurs et d'universitaires. Cette dimension purement civile est essentielle pour comprendre la nature de la démarche. Il ne s'agit pas d'une manœuvre parlementaire ni d'une initiative pilotée depuis un ministère. Le terreau de la pétition, c'est la salle des professeurs, l'amphithéâtre universitaire, la bibliothèque de recherche. C'est précisément cet ancrage professionnel qui rend le message si difficile à ignorer pour le pouvoir politique : quand ceux qui enseignent chaque jour disent qu'un des leurs mérite le Panthéon, le débat sort de l'arène politicienne pour entrer dans celui de la légitimité intellectuelle et morale.
Quels arguments avancer pour Samuel Paty au Panthéon ?
Au-delà des signatures, le collectif avance un argumentaire structuré en quatre points, exposé dans la tribune du Figaro. Samuel Paty incarnerait les Lumières face à l'obscurantisme. Sa panthéonisation reconnaîtrait le courage discret des milliers de professeurs qui transmettent chaque jour les valeurs républicaines. Elle affirmerait que la liberté pédagogique est intouchable et que toute atteinte à un enseignant engage l'État. Enfin, elle offrirait à la nation une figure rassembleuse, contemporaine, capable de parler au-delà des clivages. C'est sur franceinfo que Joëlle Alazard a formulé l'argument le plus percutant du collectif.
« Cinq ans après, l'émotion s'est décantée » : la stratégie temporelle du collectif
L'une des critiques récurrentes adressées aux panthéonisations est celle de la précipitation sous le coup de l'émotion. Le collectif y a répondu par avance en attendant cinq ans. Interrogée sur franceinfo, Joëlle Alazard a expliqué ce choix : « Cinq ans après, le temps nous semble venu. L'émotion s'est décantée. » Cette stratégie temporelle n'est pas qu'un artifice rhétorique. Elle s'inscrit dans la logique des entrées récentes au Panthéon. Missak Manouchian a été panthéonisé en février 2024, soit quatre-vingts ans après son exécution. Germaine Tillion y est entrée en 2015, cinquante-deux ans après sa mort. Même si le délai est plus court pour Samuel Paty, le collectif veut s'inscrire dans une temporalité de la réflexion plutôt que de l'immédiateté émotionnelle.
Baudin, Germaine Tillion, Missak Manouchian : avec qui le collectif compare-t-il Samuel Paty ?
Joëlle Alazard a explicitement comparé Samuel Paty à Alphonse Baudin, ce député de l'opposition républicaine tué sur une barricade lors du coup d'État du 2 décembre 1851. Comme lui, dit-elle, Samuel Paty « est mort pour ses idées, pour la République » et « jusqu'à la fin, malgré les menaces, malgré les pressions, il a continué à faire cours, il a continué à transmettre. » Le parallèle avec Manouchian ou Tillion est plus implicite mais bien présent : des individus ordinaires devenus symboles par la manière dont ils ont affronté la mort. La question reste ouverte : un professeur en classe est-il comparable à un résistant fusillé ou un martyr politique ? Le collectif répond oui, en élargissant la notion d'engagement au-delà de la seule action militaire ou politique partisane.
Quatre arguments pour convaincre l'opinion publique
Le collectif a structuré sa tribune autour de quatre piliers argumentatifs soigneusement articulés. Le premier est d'ordre historique : Samuel Paty incarnait les valeurs des Lumières face à l'obscurantisme, et le Panthéon est précisément conçu pour honorer ce type de combat. Le deuxième est d'ordre social : reconnaître un professeur, c'est reconnaître le courage discret de milliers d'enseignants qui, chaque jour, font tenir la promesse républicaine dans des conditions parfois difficiles. Le troisième est juridique et politique : affirmer que la liberté pédagogique est intouchable et que toute atteinte à un enseignant engage l'État tout entier. Le quatrième, enfin, est d'opportunité : offrir à la nation une figure rassembleuse et contemporaine, capable de dépasser les clivages qui paralysent la vie publique. Ces quatre angles forment un édifice argumentatif complet, conçu pour résister aux objections habituelles.
Pourquoi le ministre de l'Éducation refuse-t-il Samuel Paty au Panthéon ?
À ce plaidoyer quasi unanime, une voix fait exception. Édouard Geffray, ministre de l'Éducation nationale, a déclaré sur RTL le 1er avril 2026 ne pas être favorable, « à titre personnel », à l'entrée de Samuel Paty au Panthéon. Cette prise de position crée la tension centrale du débat : peut-on panthéoniser une victime ?
« Un très grand symbole, mais… » : décrypter la réserve du ministre de l'Éducation
La formulation d'Édouard Geffray est remarquable de précision diplomatique. Il commence par reconnaître : « Samuel Paty, c'est un très grand symbole pour nous tous. » Puis vient le « mais » structurant : « Malheureusement, ça s'est fait à son corps défendant. Il a été victime d'un crime abominable. » Le ministre oppose ensuite une conception restrictive du Panthéon, lieu « plutôt dédié à ceux qui sciemment, par leur création, leur engagement, ont marqué l'histoire de la nation. » Le « à titre personnel » qui ouvre sa déclaration est une clause de protection classique : il ne engage pas nécessairement la position gouvernementale officielle. Mais le fond du raisonnement est clair. Geffray ne désavoue pas Samuel Paty. Il oppose une conception du Panthéon qui exclut ceux qui n'ont pas choisi leur destin de héros.
Victor Hugo, Marie Curie, Jean Moulin : les critères invisibles de la panthéonisation
Pourtant, la frontière entre « ceux qui font l'Histoire » et « ceux qui la subissent » est poreuse, et Geffray le sait. Victor Hugo n'a pas « sciemment » cherché à devenir un symbole républicain en partant en exil. Marie Curie n'a pas conçu sa recherche comme un acte politique. Jean Moulin a été arrêté, torturé, mort sans que l'on puisse dire qu'il ait « choisi » sa fin dans le sens où Geffray l'entend. Chaque panthéonisation est aussi une construction politique, une sélection rétrospective qui transforme un parcours en grand récit national. Le refus de Geffray n'est donc pas neutre : il révèle une tension permanente entre le Panthéon comme temple des héros conscients et le Panthéon comme miroir des blessures de la nation. Ce débat renvoie à des questions qui dépassent largement le cas Samuel Paty et qui rappellent, par certains côtés, les polémiques mémorielles qui entourent d'autres symboles républicains abîmés, comme on a pu le voir avec les croix gammées tracées place de la République.
Le « à titre personnel » du ministre : que cache cette formule ?
La formule utilisée par Édouard Geffray mérite un examen attentif. En déclarant s'opposer à la panthéonisation « à titre personnel », le ministre laisse délibérément ouverte la porte à une évolution de la position gouvernementale. Cette précaution verbale est courante dans la communication ministérielle : elle permet de ne pas enfermer l'exécutif dans une ligne ferme tout en signalant une réserve réelle. Mais dans le contexte spécifique de ce dossier, elle peut aussi se lire comme une manière de ne pas froisser ouvertement un collectif qui rassemble des personnalités politiques du propre camp du gouvernement, comme Najat Vallaud-Belkacem. Le flou calculé de cette formule laisse planer une incertitude sur la position finale de l'État, et c'est sans doute voulu.
Autocensure et laïcité à l'école : ce que le Panthéon ne résout pas
Le débat sur la panthéonisation de Samuel Paty occupe l'espace médiatique. Mais sur le terrain, dans les salles de classe, la réalité est tout autre. Les chiffres disponibles dessinent un tableau préoccupant que ni les tribunes ni les pétitions ne suffisent à changer. Un sondage IFOP réalisé en mai 2023 pour le Comité National d'Action Laïque révèle une situation qui devrait, à elle seule, provoquer un choc collectif bien plus fort qu'une entrée au Panthéon.
48 % d'autocensure chez les profs en 2023 : le chiffre alarmant
Selon ce sondage IFOP, 48 % des enseignants déclarent s'être autocensurés dans l'enseignement de la laïcité, de l'esprit critique ou de la liberté d'expression pour éviter des incidents. Ce chiffre est en hausse de 11 points par rapport à 2018. Concrètement, qu'est-ce que cela veut dire ? Un professeur d'EMC (Enseignement moral et civique) qui hésite à montrer une caricature de Charlie Hebdo lors d'un cours sur la liberté d'expression. Un enseignant d'histoire qui contourne le chapitre sur la Révolution française pour éviter les questions sur la déchristianisation. Un professeur de lettres qui renonce à étudier un texte de Voltaire parce qu'il craint des réactions de certaines familles. C'est cette autocensure silencieuse, quotidienne, invisible dans les statistiques officielles, qui constitue la vraie défaite de l'idée républicaine. Et aucun monument ne peut y remédier.
Des formations qui progressent, des profs qui hésitent encore : le paradoxe laïque
Le sondage IFOP révèle pourtant une donnée positive : les formations sur la laïcité se sont nettement améliorées. 67 % des enseignants ayant reçu une formation initiale estiment qu'elle est de bonne qualité, soit une hausse de 20 points par rapport à 2018. La proportion de ceux ayant bénéficié d'une formation continue a triplé, atteignant 19 %. Comment expliquer alors que l'autocensure monte en parallèle ? Le paradoxe est apparent mais logique. La formation donne des outils intellectuels, mais elle ne supprime ni le sentiment d'isolement, ni la peur des conséquences personnelles, ni le risque perçu d'une confrontation avec des parents ou des élèves. Un professeur peut très bien savoir, en théorie, ce qu'il a le droit d'enseigner et choisir de ne pas le faire par pragmatisme. La formation informe, mais elle ne protège pas. Ce qui manque, c'est le soutien institutionnel au moment où la tension monte dans la classe, pas après.
Les contestations d'enseignements en hausse de 25 points : un climat qui se dégrade
Le sondage IFOP livre un autre chiffre alarmant : 53 % des enseignants indiquent que des enseignements font l'objet de contestations dans leur établissement, un chiffre en hausse de 25 points par rapport à 2018. Dans les REP (réseaux d'éducation prioritaire), ce taux atteint 69 %. Par ailleurs, 57 % des enseignants affirment que la loi de 2004 sur les signes religieux fait l'objet de contestation. Ces données brossent le portrait d'un système éducatif sous pression croissante, où le contenu même des cours est devenu un terrain de conflit. Le document L'Idée républicaine publié par le ministère de l'Éducation nationale constatait d'ailleurs ce phénomène, évoquant « une recrudescence des contestations et des instrumentalisations du principe de la laïcité » ainsi que « le refus de certains enseignements sur fond de revendications communautaires ». Les chiffres de l'IFOP confirment, deux ans plus tard, que la tendance ne s'est pas inversée.
Comment les lycéens de 2026 perçoivent-ils Samuel Paty ?
Il y a un angle que le débat médiatique néglige presque totalement : celui de la réception chez les jeunes. En 2020, quand Samuel Paty a été assassiné, les lycéens d'aujourd'hui étaient au collège, souvent en sixième ou cinquième. Cinq ans plus tard, que représente ce nom pour eux ? Comment le geste de la panthéonisation serait-il perçu par ceux qui n'ont connu Samuel Paty qu'à travers un cours d'EMC, une minute de silence imposée, peut-être un paragraphe dans un manuel ?
« On a fait une minute de silence en 4ème » : la mémoire scolaire entre rituel et appropriation
L'affaire Samuel Paty a été « traitée » dans les collèges de manière très inégale à partir d'octobre 2020. Dans certains établissements, il y a eu des minutes de silence, des interventions de la Vie scolaire, des débats en classe. Dans d'autres, le sujet a été soigneusement évité, précisément par les mécanismes d'autocensure que le sondage IFOP met en lumière. Pour un élève qui avait 11 ou 12 ans en 2020, l'événement a pu rester abstrait, lointain, confondu avec d'autres actualités tragiques. Cinq ans plus tard, en terminale, que reste-t-il de cette expérience ? Probablement peu de chose de précis. Le nom « Samuel Paty » évoque un professeur assassiné, mais sans la chair du personnage, sans la connaissance de qui il était au quotidien. La mémoire scolaire fonctionne ainsi : les rituels commémoratifs produisent une reconnaissance formelle plus qu'une véritable appropriation intime.
Du marbre du Panthéon aux murs du collège : pourquoi l'inscription monumentale peut créer de la distance
C'est ici que le risque de la panthéonisation devient tangible. Transformer Samuel Paty en figure panthéonisée, c'est le figer en « martyr institutionnel ». Un homme au Panthéon, c'est du marbre, une inscription dorée, un cortège solennel. Or la force symbolique de Samuel Paty réside précisément dans sa banalité. C'était un professeur normal, dans un collège normal de banlieue, qui faisait son cours d'EMC comme des milliers de collègues le font chaque semaine. Le plaquer sur un fronton monumental risque de créer une distance avec les jeunes qui, justement, ont besoin de se dire que ce qui est arrivé à Samuel Paty pouvait arriver à n'importe quel prof de n'importe quel collège. La proximité géographique et sociale est le cœur du message, pas la grandeur solennelle. Ce mécanisme de distanciation n'est pas nouveau en France, où les débats sur la liberté d'expression, comme autour de l'affaire Rima Hassan, montrent régulièrement à quel point les symboles peuvent devenir des objets de conflit plus que de rassemblement.
Les élèves de Camille-Claudel ont joué Samuel Paty sur scène : et alors ?
C'est pourquoi l'hommage du 16 octobre 2025 organisé par Unité Laïque offre peut-être une piste plus féconde que la panthéonisation. Ce soir-là, des élèves de première du lycée Camille-Claudel de Palaiseau ont monté des représentations théâtrales sur Samuel Paty. Des adolescents de 16 ans ont incarné, sur scène, un professeur assassiné. Ce geste d'appropriation par le jeu, par les pairs, par la création artistique, produit une proximité que le monument ne peut pas générer. Quand un lycéen joue Samuel Paty, il ne contemple pas un héros lointain : il essaie de comprendre de l'intérieur ce que c'est qu'un professeur qui continue à faire cours malgré les menaces. Cette forme de transmission, horizontale et vivante, atteint peut-être exactement ce que le collectif recherche : faire de Samuel Paty une figure qui « parle » aux jeunes. Mais elle le fait sans marbre, sans cérémonie d'État, sans le dispositif solennel qui caractérise les entrées au Panthéon.

Que révèle le silence des syndicats sur les priorités du terrain ?
Un élément frappe dans cette séquence : l'absence de réactions officielles des principaux syndicats d'enseignants et des associations lycéennes dans les sources disponibles sur la panthéonisation. Ni le SNES, premier syndicat du secondaire, ni le SNUipp pour le primaire, ni la FIDL ou l'UNL du côté des lycéens, n'ont publié de communiqué soutenant ou rejetant la demande du collectif. Ce silence n'est probablement pas un hasard et mérite qu'on s'y arrête.
Le SNES et la FIDL se taisent : un indicateur de décalage
Ce silence traduit sans doute des priorités différentes : les syndicats sont mobilisés sur les conditions de travail, les salaires, les effectifs, la violence scolaire. La question du Panthéon, pour eux, relève du domaine symbolique et n'apporte rien aux revendications qu'ils portent au quotidien. Quand un enseignant se plaint du manque de moyens dans son collège, la panthéonisation d'un collègue assassiné six ans plus tôt ne répond pas à son problème concret. Ce silence est en lui-même un indicateur puissant du décalage entre le débat public et les attentes du terrain. Les syndicats ne sont pas indifférents à la mémoire de Samuel Paty, mais ils refusent probablement d'instrumentaliser cette mémoire pour un geste symbolique alors qu'ils estiment que l'essentiel se joue ailleurs.
Le symbole contre le concret : une opposition qui structure le monde enseignant
Cette tension entre le symbolique et le concret structure en réalité une grande partie des débats dans l'Éducation nationale. D'un côté, il y a ceux qui pensent que les symboles comptent, que la panthéonisation envoie un signal fort aux enseignants comme à ceux qui voudraient les intimider. De l'autre, il y a ceux qui estiment que les symboles sont des pis-aller quand les moyens manquent, les classes sont surchargées et la violence progresse. Les deux positions ne sont pas inconciliables, mais dans le contexte de tension actuel, elles s'opposent. Le silence des syndicats place le débat dans une perspective salutaire : il rappelle que la question n'est pas seulement de savoir si Samuel Paty mérite le Panthéon, mais de savoir si ce geste changerait quoi que ce soit à la réalité vécue par les enseignants en 2026.
Samuel Paty au Panthéon : le symbole protège-t-il vraiment les profs ?
Faut-il panthéoniser Samuel Paty ? À ce stade, la réponse divise même ceux qui partagent les mêmes valeurs républicaines. D'un côté, un collectif légitime, transpartisan, porté par la famille, qui voit dans ce geste le moyen d'affirmer que la liberté pédagogique est inviolable. De l'autre, un ministre qui rappelle que le Panthéon récompense un engagement conscient et non un destin subi. Entre les deux, un terrain où presque un professeur sur deux s'autocensure, où les contestations d'enseignements progressent de 25 points en cinq ans, où le silence des syndicats en dit long sur les vraies priorités.
La panthéonisation de Samuel Paty serait un geste fort, certes. Mais elle ne changera rien au quotidien d'un professeur qui hésite, seul dans sa classe, à montrer une caricature. Ce que les enseignants attendent, c'est une protection juridique renforcée qui ne soit pas seulement théorique. C'est des moyens dans les collèges difficiles, un soutien immédiat quand un incident éclate, une hiérarchie qui ne laisse pas le prof seul face aux pressions. Ce que les lycéens attendent, c'est peut-être qu'on leur parle de Samuel Paty comme d'un homme et non comme d'une statue. Entre le besoin de symboles et le besoin de sécurité réelle, la République n'a pas encore tranché. Et c'est peut-être là, dans cet entre-deux, que réside le vrai défi.