L'enseigne Bayer en relief sur la façade vitrée d'un bâtiment sous un ciel dégagé.
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Roundup : Bayer propose 7,25 milliards pour solder les litiges aux États-Unis

Bayer propose 7,25 milliards de dollars pour solder les litiges Roundup aux États-Unis. Entre drames humains, batailles scientifiques et divergences juridiques avec l'Europe, analyse d'une crise industrielle majeure.

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Derrière les communiqués financiers optimistes et les soubresauts de la Bourse de Francfort, l'affaire Roundup raconte d'abord une tragédie humaine. Ce ne sont pas simplement des lignes comptables ou des provisions juridiques qui sont en jeu, mais des vies brisées par des cancers dévastateurs et des familles épuisées par des années de combat judiciaire. Pour comprendre l'ampleur du séisme qui secoue le géant allemand de l'agrochimie et pourquoi ce dernier s'apprête à débourser des sommes colossales, il faut d'abord regarder les visages de ceux qui se battent en justice. Ces histoires ne sont pas des anecdotes isolées ; elles sont le fondement d'une crise majeure qui dure depuis bientôt une décennie et qui a coûté à l'entreprise bien plus que de simples dividendes.

L'enseigne Bayer en relief sur la façade vitrée d'un bâtiment sous un ciel dégagé.
L'enseigne Bayer en relief sur la façade vitrée d'un bâtiment sous un ciel dégagé. — (source)

Dewayne Johnson, John Barton, Teri McCall : les visages derrière les 65 000 plaintes

Si Bayer cherche aujourd'hui à payer une fortune pour « tourner la page », c'est parce que des jurys américains ont été bouleversés par le sort de victimes comme Dewayne Johnson, John Barton ou Teri McCall. Leurs parcours, marqués par une exposition massive et prolongée à l'herbicide, ont ouvert une brèche juridique que la multinationale tente désormais de colmater à coups de milliards. Ces plaignants incarnent les dizaines de milliers de dossiers qui pèsent sur le groupe, chacun racontant une histoire de confiance trahie et de maladie cruelle. Sans ces témoignages poignants, l'histoire financière de Bayer n'aurait jamais pris cette tournure dramatique.

« Je me battrai jusqu'à mon dernier souffle » : l'employé d'école de Californie

Une irritation cutanée sur la cheville, illustrée ici comme une réaction au Roundup.
Une irritation cutanée sur la cheville, illustrée ici comme une réaction au Roundup. — Tael / CC BY-SA 3.0 / (source)

Tout a commencé par Dewayne Johnson. En 2018, cet Américain de 46 ans, père de deux garçons, est devenu la première personne à obtenir gain de cause contre Monsanto devant un tribunal civil. Agent d'entretien dans les écoles de Benicia, en Californie, il a passé des années à pulvériser du Roundup et du Ranger Pro sur les terrains de sport pour éliminer les mauvaises herbes. C'est un travail routinier, qu'il effectuait parfois deux fois par jour, convaincu que les produits vendus dans le commerce étaient sûrs pour les enfants qui jouaient là quelques minutes plus tard.

Le diagnostic est tombé en 2014 : un lymphome non hodgkiniens en phase terminale. Un cancer agressif du système lymphatique qui a ravagé son corps, recouvrant sa peau de lésions. Lors de son procès, son témoignage a été d'une force rare. Il a expliqué que s'il avait su que les produits étaient dangereux, il n'aurait « jamais vaporisé du Ranger Pro dans des écoles ». Sa détermination, affirmant qu'il « se battrait jusqu'à son dernier souffle », a marqué les esprits et préparé le terrain pour des milliers d'autres plaintes. Ce verdict historique, qui a reconnu la responsabilité de Monsanto, a agi comme un détonateur, prouvant que l'herbicide le plus utilisé au monde pouvait être mortel pour ceux qui le manipulaient sans protection adéquate.

L'agriculteur et la veuve : cinquante ans de Roundup sur les champs de coton

Agriculteur en vert et jeans assis sur son tracteur à l'intérieur d'une structure agricole.
Agriculteur en vert et jeans assis sur son tracteur à l'intérieur d'une structure agricole. — (source)

À l'image de Dewayne Johnson, d'autres profils illustrent que l'exposition au glyphosate n'est pas un accident, mais parfois un mode de vie agricole entier. C'est le cas de John Barton, agriculteur de troisième génération. Pendant un demi-siècle, cet homme a déversé des milliers de litres de Roundup sur ses champs de coton. Il a utilisé l'herbicide en suivant scrupuleusement les préconisations, persuadé de faire son travail comme ses aïeux, sans jamais imaginer que son outil de travail pouvait être un poison. En 2015, l'irréparable s'est produit : un diagnostic de lymphome non hodgkinien de stade 3.

Son témoignage résonne avec celui de Teri McCall, dont le mari, Jack, est mort en décembre 2015, seulement trois mois après l'annonce de sa maladie. Jack a utilisé du Roundup dans sa ferme pendant trente ans, sans aucune protection particulière. Teri raconte la souffrance immense de son mari et sa propre incompréhension face à l'absence d'avertissement. Elle affirme ne « vouloir voir personne d'autre souffrir » comme lui et souligne que contrairement au discours rassurant de Monsanto, le Roundup n'est pas un produit anodin.

Une boîte de Pandore judiciaire ouverte par les émotions

Ces histoires, celle de l'agriculteur condamné par son labeur et celle de la veuve laissée seule, montrent que l'épidémie de lymphomes a touché le cœur même de l'Amérique rurale. Ces victimes ne cherchent pas seulement une indemnisation ; elles demandent des comptes sur des années de dissimulation supposée. Le pouvoir de ces témoignages réside dans leur capacité à humaniser une controverse scientifique complexe. Face à des jurys populaires, la narration de la souffrance individuelle a souvent pesé plus lourd que les études épidémiologiques abstraites. C'est ce qui a poussé Bayer à rechercher une solution de sortie financière : plutôt que de risquer de nouveaux verdicts catastrophiques motivés par l'émotion, le groupe préfère payer une somme forfaitaire, aussi colossale soit-elle, pour éteindre les feux judiciaires.

Des activistes déroulent une banderole 'Les pesticides nous tuent' devant un bâtiment Bayer.
Des activistes déroulent une banderole 'Les pesticides nous tuent' devant un bâtiment Bayer. — (source)

7,25 milliards de dollars sur 21 ans : l'anatomie du deal de la dernière chance

Face à cette marée humaine et judiciaire, la réponse de Bayer a été brutale et financière. Le 17 février 2026, l'entreprise a annoncé un projet d'accord collectif historique de 7,25 milliards de dollars pour tenter de solder les litiges en cours et futurs liés au Roundup aux États-Unis. Cette somme vertigineuse, qui équivaut à environ 6,1 milliards d'euros, n'est pas un acte de charité, mais une opération de survie purement comptable. Elle s'inscrit dans une longue suite de pertes abyssales pour le groupe allemand depuis le rachat hasardeux de Monsanto en 2018, une opération qui, avec le recul, apparaît comme un piège financier.

Un chèque étalé sur deux décennies pour solder 65 000 dossiers

L'accord proposé par Bayer est une mécanique complexe destinée à apaiser les marchés et à refermer le volet judiciaire américain. Concrètement, il couvre les personnes qui ont été exposées au Roundup avant le 17 février 2026 et qui ont été diagnostiquées avec un lymphome non hodgkinien dans les 16 années suivant leur exposition. La particularité de ce « deal » réside dans sa portée : contrairement à l'accord de 2020, celui-ci englobe non seulement les plaintes existantes, mais aussi les demandes futures. C'est une clause essentielle pour Bayer, qui cherche à se prémunir contre une nouvelle vague de procès dans les années à venir, évitant ainsi que chaque nouveau diagnostic ne se transforme en procès.

Des produits Roundup en vente sur les rayons d'un magasin de jardinage.
Des produits Roundup en vente sur les rayons d'un magasin de jardinage. — (source)

Cependant, le groupe ne versera pas cette somme en une seule fois. Les paiements sont étalés sur 21 ans, avec une structure dégressive et plafonnée annuellement. Le gros des versements, environ 60 à 70 % des montants, est prévu durant les cinq premières années. Cet étalement permet à Bayer de ne pas asphyxier sa trésorerie immédiate, mais il lie aussi financièrement l'entreprise à son passif pendant deux décennies. En échange, les plaignants acceptent de renoncer à de nouveaux procès, un pari risqué pour les malades qui espéraient peut-être des verdicts plus cléments de la part de jurys émus par leur situation.

63 milliards de rachat, 80 % de bourse en moins : le bilan désastreux du mariage Bayer-Monsanto

Le siège de Bayer AG à Leverkusen, un ensemble industriel moderne intégré à un parc paysager.
Le siège de Bayer AG à Leverkusen, un ensemble industriel moderne intégré à un parc paysager. — (source)

Pour saisir l'urgence chez Bayer, il faut replacer cet accord dans la perspective financière désastreuse du rachat de Monsanto. En 2018, le groupe allemand avait déboursé 63 milliards de dollars pour acquérir le spécialiste américain des OGM. À l'époque, les dirigeants voyaient là une opportunité de devenir un champion mondial de l'agrochimie. Aujourd'hui, ce mariage est perçu comme l'une des pires opérations de l'histoire industrielle récente.

Depuis 2018, Bayer a déjà versé environ 10 milliards de dollars en indemnités et frais de justice liés au Roundup. Avec ces 7,25 milliards supplémentaires, le coût total du contentieux dépasse les 17 milliards de dollars. C'est plus que le chiffre d'affaires annuel de certaines divisions du groupe. L'action Bayer a littéralement été dévastée en Bourse : elle a perdu environ 80 % de sa valeur depuis l'acquisition de Monsanto. L'exercice 2025 a été le pire depuis des années, avec une perte nette de 3,6 milliards d'euros, en hausse de 42 % par rapport à 2024. Cette dégringolade est due en grande partie à des charges exceptionnelles de 7,5 milliards d'euros liées aux poursuites.

« Ça ne fonctionnera pas à moins qu'il y ait une clôture » : la stratégie du PDG

Bill Anderson, arrivé à la tête de Bayer en 2023, a compris que l'enjeu dépassait le simple cadre financier. L'incertitude judiciaire « a tourmenté l'entreprise pendant des années », a-t-il déclaré lors de l'annonce des résultats, ajoutant que ce règlement offre à l'entreprise une « voie vers la clôture ». Sa stratégie est claire : il faut éliminer ce nuage noir qui plane sur l'entreprise pour lui permettre de redevenir attractif pour les investisseurs.

Pour 2026, Bayer prévoit encore un flux de trésorerie disponible négatif, signe que l'hémorragie n'est pas totalement tarie. Le groupe espère néanmoins générer 2 milliards d'euros d'économies pour redresser la barre et se concentrer à nouveau sur ses activités pharmaceutiques. Cet accord à 7,25 milliards est donc le coût à payer pour acheter cette « clôture » tant espérée. C'est une tentative de désamorcer une bombe à retardement qui menace l'existence même de l'entreprise. Sans cette sortie de crise par la porte financière, Bayer risquait de se retrouver en état de faiblesse chronique, incapable d'investir ou d'innover.

Vue aérienne du siège de Bayer AG à Leverkusen, avec son bâtiment circulaire au logo central et sa toiture vitrée.
Vue aérienne du siège de Bayer AG à Leverkusen, avec son bâtiment circulaire au logo central et sa toiture vitrée. — (source)

« Aucune reconnaissance de faute » : quand payer des milliards n'est pas avouer

L'aspect le plus paradoxal de cet accord massif est la position officielle de Bayer. En acceptant de débourser plus de 17 milliards de dollars au total pour régler les litiges liés au Roundup, l'entreprise ne cède pour autant aucun pouce de terrain sur le fond scientifique. Bayer maintient fermement que le glyphosate est sans danger. Cette dichotomie entre l'argent versé et les mots prononcés interroge sur la notion moderne de responsabilité d'entreprise et sur la valeur d'une reconnaissance qui n'a jamais lieu.

Le déni officiel de Bayer : « Ces mesures sont prises uniquement pour contenir les litiges »

Dans tous ses communiqués, Bayer martèle le même message : les accords conclus avec les plaignants « ne comportent aucune reconnaissance de responsabilité ou de faute ». L'entreprise insiste sur le fait que ces mesures sont prises « uniquement pour contenir les litiges ». Pour le groupe, il s'agit d'une décision rationnelle de gestion des risques, et non d'un aveu de culpabilité. Bayer continue d'affirmer que le glyphosate est sûr et que les études scientifiques majeures, notamment celles des agences de régulation américaines et européennes, le valident.

Logo de Bayer mis en avant dans un présentoir circulaire avec une main saisissant un produit.
Logo de Bayer mis en avant dans un présentoir circulaire avec une main saisissant un produit. — (source)

Cette position juridique est calculée. Admettre la faute, même implicitement, ouvrirait la porte à des poursuites encore plus nombreuses et potentiellement illimitées de la part de personnes qui n'ont pas encore développé de maladie mais qui s'inquiètent pour leur avenir. C'est une ligne de défense étroite : payer pour faire taire les critiques juridiques, tout en continuant à clamer l'innocence. C'est un classique des stratégies de défense des grandes corporations, mais qui peut sembler choquant pour l'opinion publique. Quel signal envoie-t-on en effet quand on verse une somme colossale, équivalente au budget d'un petit État, pour un produit que l'on prétend totalement inoffensif ?

Payer sans dire coupable : une stratégie juridique devenue industrie

Néanmoins, Bayer ne fait pas figure d'exception avec cette situation ; elle est devenue une pratique standard pour les mastodontes industriels américains face aux risques sanitaires. Ce précédent s'est d'ailleurs manifesté dans le secteur du tabac, où les producteurs de cigarettes ont accepté de verser plusieurs centaines de milliards de dollars au titre du « Master Settlement Agreement » des années 1990 tout en niant pendant longtemps la nocivité de leurs produits. On l'a vu plus récemment avec les opioïdes, où des laboratoires comme Purdue Pharma ont accepté des faillites organisées et des paiements massifs pour régler des accusations de leur avoir contribué à une crise sanitaire majeure.

La même logique s'applique à d'autres produits chimiques. La question n'est plus tant de savoir « ce produit est-il vraiment dangereux ? », mais « combien coûte le risque d'être condamné face à un jury populaire ? ». C'est une mathématique froide et cynique. Le coût d'une condamnation massive ou d'un accord global est évalué en fonction du coût de la défense juridique indéfinie. Si l'indemnisation est inférieure au coût de la guerre juridique, on paie. Cela marque une évolution inquiétante de la responsabilité corporate, où la vérité scientifique est subordonnée aux calculs actuariels.

Le logo iconique de Bayer, avec ses croix et ses anneaux colorés, en gros plan.
Le logo iconique de Bayer, avec ses croix et ses anneaux colorés, en gros plan. — (source)

La clôture financière contre la vérité scientifique

Cette stratégie du « règlement sans aveu » permet aux entreprises de contrôler le récit médiatique. En payant, elles font disparaître les affaires des pages des journaux, les remplaçant par des communiqués sur la « reprise de l'activité » ou les « perspectives de croissance ». Pour Bayer, cet accord est une manière de verrouiller le passé : une fois les 7,25 milliards payés, l'espoir est que l'histoire du Roundup devienne un vieux dossier archivé, plutôt qu'un sujet d'actualité brûlant. C'est une forme de révisionnisme corporatif : on efface les conséquences par un chèque, sans jamais avoir à répondre de la cause. Pour les victimes, cela crée un sentiment de justice à deux vitesses, où l'argent, aussi élevé soit-il, ne répare jamais la perte de santé ni l'absence de reconnaissance morale.

Des milliards pour les Américains, rien pour Théo Grataloup : la justice à deux vitesses

L'accord proposé par Bayer concerne exclusivement les tribunaux américains. Cette limitation géographique met en lumière une disparité flagrante dans l'accès à la justice et à la reconnaissance des dommages liés au glyphosate. Aux États-Unis, les victimes obtiennent des dédommagements substantiels, même s'ils ne sont jamais assez élevés pour compenser la perte de santé. En France, le tableau est radicalement différent, comme l'illustre tragiquement le cas de la famille Grataloup, qui se heurte à un mur judiciaire.

Un bidon de 5 litres de Roundup Power 2.0, un produit contenant du glyphosate.
Un bidon de 5 litres de Roundup Power 2.0, un produit contenant du glyphosate. — (source)

Théo Grataloup, né avec des malformations, et la justice française qui dédouane Bayer

L'histoire de Théo Grataloup est bouleversante de simplicité et de douleur. En août 2006, sa mère, Sabine, utilise un herbicide contenant du glyphosate, commercialisé sous le nom de Glyper, pour désherber sa carrière d'équitation. À ce moment-là, elle ignore qu'elle est enceinte. Elle agit en toute confiance, se souvenant d'une publicité vantant l'innocuité du produit. Or, cette période correspond à la fenêtre critique de développement embryonnaire. Comme l'a expliqué sa mère en justice, cette phase correspond à la formation de l'œsophage et du larynx.

Théo naît le 2 mai 2007 avec de graves malformations de l'œsophage, du larynx et du système respiratoire. Des décennies de chirurgies et de souffrances l'attendent. La famille Grataloup s'est battue pendant sept ans devant les tribunaux français pour obtenir la reconnaissance d'un lien entre l'exposition au glyphosate et les malformations de Théo. En juillet 2025, le tribunal de Vienne, en Isère, a rendu son verdict : Bayer n'est pas responsable. Les juges ont estimé qu'il manquait une « preuve scientifique » formelle pour établir ce lien. C'est un coup de massue pour la famille qui, contrairement aux plaignants américains, ne recevra aucun dédommagement de la part du géant de l'agrochimie.

Bouteille de Roundup 3 Plus désherbant jardin installée près de plantes en pleine terre.
Bouteille de Roundup 3 Plus désherbant jardin installée près de plantes en pleine terre. — (source)

Pourquoi le même produit provoque des condamnations aux USA et des acquittements en France

Comment expliquer qu'un même produit puisse faire l'objet de condamnations massives aux États-Unis et d'acquittements en France ? La réponse réside dans les profondes différences de structure juridique et scientifique entre les deux pays. Aux États-Unis, les procès se déroulent devant des jurys populaires. Ces jurys ne sont pas liés par des avis administratifs ; ils peuvent se baser sur la « prépondérance des preuves ». De plus, les avocats des plaignants ont pu accéder aux documents internes de Monsanto, révélant parfois des stratégies de communication douteuses ou des inquiétudes internes sur la toxicité.

En France, le système est beaucoup plus rigide et centré sur l'expertise. La charge de la preuve repose entièrement sur la victime, ce qui est quasi impossible à réunir pour un produit comme le glyphosate. Les juges s'appuient principalement sur les avis des agences sanitaires comme l'ANSES ou l'EFSA. Ces agences, basées souvent sur des études fournies par les industriels, concluent à l'absence de preuve formelle de cancérogénicité ou de tératogénicité. En l'absence de consensus scientifique « officiel », la justice française se montre extrêmement réticente à condamner. C'est ce qu'on appelle le « verrouillage scientifique » : tant que les institutions ne disent pas « dangereux », la justice civile n'ose pas trancher en faveur du plaignant.

Une bouteille de Roundup 360 Plus avec étiquetage en polonais sur fond flou.
Une bouteille de Roundup 360 Plus avec étiquetage en polonais sur fond flou. — (source)

Glyphosate autorisé jusqu'en 2033 en Europe : l'impasse politique

Cette impasse judiciaire est renforcée par une impasse politique au niveau européen. Malgré des alertes répétées et une immense mobilisation citoyenne, l'Union européenne a décidé de renouveler l'autorisation de ce produit pour dix ans, fixant l'échéance au 15 décembre 2033. Ce choix est justifié par les évaluations de l'EFSA et de l'ECHA, organismes qui ont conclu séparément qu'il n'y a « pas de justification scientifique ou juridique pour une interdiction ».

En France, la position a fluctué sans jamais aboutir à une véritable interdiction effective. Le pays a voté contre le renouvellement en 2017, mais s'est abstenu en 2023, faute de majorité pour bloquer le texte au Conseil de l'UE. Ce verrouillage réglementaire européen protège indirectement Bayer d'un scandale de l'ampleur de celui observé aux États-Unis. Tant que le produit reste légal et homologué par les agences, Bayer peut continuer à le vendre et dispose d'un argument défensif solide devant les tribunaux français. C'est un contraste saisissant : d'un côté de l'Atlantique, on paie des milliards pour des erreurs passées ; de l'autre, on autorise la poursuite de l'usage du produit.

Cancérigène probable ou sans danger : comment le même glyphosate divise la science

Une bouteille de concentré Roundup tenue en main, montrant l'étiquetage allemand.
Une bouteille de concentré Roundup tenue en main, montrant l'étiquetage allemand. — (source)

Au cœur de ces divergences juridiques et politiques se trouve un désaccord scientifique profond qui perdure depuis des années. La molécule de glyphosate, pourtant simple chimiquement, est devenue l'objet de l'une des plus grandes controverses sanitaires mondiales. Comment une même substance peut-elle être considérée comme « probablement cancérigène » par certains experts et totalement sûre par d'autres ? La réponse ne réside pas seulement dans la chimie, mais dans la manière dont on évalue le risque.

Le CIRC de l'OMS contre l'EFSA : deux agences, deux vérités (depuis 2015)

Le point de bascule de cette controverse remonte à mars 2015. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui est l'agence de l'Organisation mondiale de la santé dédiée à l'identification des agents cancérigènes, a classé le glyphosate comme « probablement cancérigène pour l'humain » (groupe 2A). Ce classement s'appuyait sur une analyse d'études épidémiologiques montrant un lien statistique entre l'exposition à l'herbicide et l'augmentation des cas de lymphomes non hodgkiniens. C'est cette conclusion qui a déclenché la première vague de procès en Californie.

Pourtant, quelques mois plus tard, l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) publiait une conclusion diamétralement opposée, statuant que le glyphosate est « improbablement cancérigène ». Comment expliquer un tel écart ? La différence réside dans la méthodologie. Le CIRC évalue le « danger intrinsèque » : est-ce que la molécule peut causer le cancer, potentiellement, quelles que soient les conditions d'exposition ? L'EFSA, elle, évalue le « risque » : est-ce que les doses réelles auxquelles les gens sont exposés (agriculteurs, consommateurs) sont suffisantes pour déclencher un cancer ? C'est la distinction classique entre la possibilité théorique de l'effet toxique et sa probabilité dans la vie réelle. Mais pour les malades et leurs familles, cette distinction sémantique a peu d'importance face à la réalité de la maladie.

L'étude Ramazzini de juin 2025 : le nouveau coup de pression scientifique

Le débat scientifique est loin d'être figé, et de nouvelles publications continuent de relancer la polémique. En juin 2025, l'Institut Ramazzini, un institut de recherche indépendant italien, a publié les résultats du « Global Glyphosate Study » dans la revue Environmental Health. Cette étude, menée sur plus de 1000 rats exposés à des doses faibles mais réalistes de glyphosate, a montré un lien significatif entre l'exposition et l'apparition de certains types de cancers. Ce qui marque cette étude, c'est que les doses utilisées étaient celles considérées comme sûres par la réglementation européenne.

Des flacons de Roundup exposés, illustrant un article du média Reporterre.
Des flacons de Roundup exposés, illustrant un article du média Reporterre. — (source)

La portée de cette étude est telle que la Commission européenne a officiellement demandé à l'ECHA et à l'EFSA d'évaluer ces nouvelles données. C'est une reconnaissance implicite que la science évolue. Cette étude Ramazzini est particulièrement surveillée car elle contourne certaines critiques faites aux études précédentes, notamment en travaillant sur des cohortes importantes et sur la durée de vie complète des animaux. Si les agences européennes venaient à réviser leur copie suite à cette étude, cela pourrait bouleverser l'équilibre fragile qui maintient l'autorisation du glyphosate en Europe.

ANSES, ECHA, EFSA : pourquoi les agences européennes ne changent pas de ligne

Malgré ces nouvelles études, le mur des agences européennes semble difficile à ébranler. En France, l'ANSES avait conclu en 2016 que le niveau de preuve de cancérogénicité était « limité », insuffisant pour proposer un classement formel. Au niveau européen, l'ECHA a maintenu en 2017, puis confirmé en 2022, qu'il n'y a « pas de justification scientifique ou juridique pour une interdiction ». Le rapport de l'EFSA de 2023 est allé dans le même sens, n'identifiant « aucun domaine critique de préoccupation » pour la santé humaine.

Pourquoi cette résilience ? Une critique formulée par l'association Générations Futures pointe une anomalie majeure dans le processus d'évaluation : selon leur analyse bibliométrique, 99 % des études sur la toxicité du glyphosate disponibles dans la littérature scientifique sont jugées « non pertinentes » ou « non fiables » par les rapports préliminaires européens. Les agences se baseraient quasi exclusivement sur les données soumises par les industriels lors de la demande d'homologation, délaissant la littérature académique indépendante. C'est ce « biais de sélection » qui nourrit la méfiance du public et des associations. Pour les critiques du système, les agences évaluent la sécurité d'un produit en se basant sur les tests choisis par son fabricant, ce qui ressemble à une forme d'auto-contrôle.

Monsanto c. Durnell à la Cour suprême : le joker qui pourrait tout bouleverser

Alors que Bayer espère finaliser son accord collectif cet été, une autre épée de Damoclès pend au-dessus de sa tête : la Cour suprême des États-Unis. Depuis janvier 2026, les plus hauts juges du pays ont accepté d'examiner le recours de Bayer dans l'affaire Monsanto c. Durnell. Cette procédure pourrait offrir à Bayer un « joker » juridique inespéré, potentiellement plus puissant que l'accord financier lui-même, en redéfinissant les règles du jeu judiciaire américain.

John Durnell et les 1,25 million de dollars qui pourraient changer le droit américain

L'affaire Durnell est emblématique des milliers de contentieux auxquels Bayer fait face. John Durnell, comme Dewayne Johnson, a développé un lymphome non hodgkinien après avoir utilisé du Roundup pendant des années pour désherber son quartier. En 2023, un jury du Missouri lui a accordé 1,25 million de dollars de dommages-intérêts, jugeant que Monsanto n'avait pas averti les consommateurs des risques. Bayer a fait appel, perdant plusieurs échelons de juridiction, jusqu'à porter l'affaire devant la Cour suprême.

Le logo circulaire Bayer illuminé la nuit devant un bâtiment aux fenêtres allumées.
Le logo circulaire Bayer illuminé la nuit devant un bâtiment aux fenêtres allumées. — (source)

Ce que Bayer demande aux juges n'est pas de réexaminer la toxicité du glyphosate, mais de se prononcer sur un point purement technique de droit : la préemption fédérale. Bayer soutient que l'étiquette de son produit a été validée par l'EPA, l'agence environnementale américaine. Selon la loi FIFRA, les États ne devraient pas avoir le droit d'imposer des avertissements supplémentaires ou de condamner une entreprise pour défaut d'information si l'étiquette fédérale est conforme. Si la Cour suprême donne raison à Bayer, cela signifierait que l'approbation fédérale constitue un bouclier absolu contre les lois des États. Ce serait un changement de paradigme juridique majeur.

L'argument de Bayer : l'étiquette fédérale contre les lois des États

L'argument central de Bayer repose sur l'idée que les réglementations doivent être harmonisées au niveau fédéral pour éviter le chaos où un produit est légal dans un État et condamné dans le voisin. L'entreprise invoque la loi FIFRA qui interdit aux États d'imposer des exigences d'étiquetage « différentes de ou additionnelles à » celles approuvées par l'EPA. Pour les avocats de Bayer, les jurys du Missouri ou de la Californie ne devraient pas pouvoir dicter la politique de sécurité nationale en exigeant un avertissement « cancérigène » que l'agence fédérale n'a pas jugé nécessaire.

Cependant, les avocats de John Durnell arguent que l'affaire est différente. Ils soulignent que Durnell ne s'est pas seulement fié à l'étiquette, mais aussi aux publicités de Monsanto qui présentaient le produit comme plus sûr que de l'eau salée. Or, la publicité ne relève pas de la régulation fédérale de l'étiquetage. Si la Cour suprême suit Bayer, elle pourrait néanmoins laisser la porte ouverte à des poursuites basées sur la publicité mensongère, limitant ainsi l'impact de la victoire potentielle. Toutefois, une victoire de Bayer serait un coup de maître pour désamorcer les procès futurs basés sur le « défaut d'avertissement ».

Le 9 juillet 2026 : double échéance pour l'avenir de Bayer

Le destin de Bayer cet été se jouera sur deux tableaux distincts mais convergents. D'abord, le tribunal de Saint-Louis doit rendre sa décision finale sur l'approbation de l'accord collectif. Actuellement, l'accord a reçu une « approbation préliminaire » début mars 2026, mais l'ultime validation juridique est attendue pour l'été 2026. C'est la validation formelle qui permettra de débloquer les fonds des 7,25 milliards de dollars. Pour que l'accord soit valide, une très forte majorité de plaignants doit y avoir adhéré.

Quasiment au même moment, la Cour suprême des États-Unis rendra son arrêt dans l'affaire Durnell, attendu pour la fin de l'été 2026. Si la Cour suprême donne raison à Bayer, l'entreprise se retrouvera dans une position de force inédite : elle aura acheté la paix avec les plaignants actuels via l'accord collectif, tout en obtenant une protection fédérale contre les futures poursuites. À l'inverse, si la Haute Cour rejette le recours, Bayer n'aura plus d'autre choix que d'honorer son accord financier et de continuer à se battre au cas par cas devant les juridictions des États. C'est un été qui sera décisif pour la stratégie de survie du groupe allemand.

Le panneau circulaire Bayer installé à l'extérieur d'un site industriel.
Le panneau circulaire Bayer installé à l'extérieur d'un site industriel. — (source)

17 milliards de dollars plus tard, le Roundup a-t-il changé quoi que ce soit à l'agrochimie ?

L'annonce du projet d'accord à 7,25 milliards de dollars par Bayer ne marque pas la fin de l'histoire du Roundup, mais plutôt un chapitre sombre de la gestion des risques industriels. Alors que l'entreprise tente de clore le volet judiciaire américain pour assurer sa survie financière, les victimes en Europe, comme la famille Grataloup, se heurtent à un mur de silence et de dénis scientifiques. La divergence entre la justice américaine, sensible aux preuves humaines, et la justice européenne, enfermée dans le verrouillage réglementaire, crée une inégalité de traitement difficile à justifier.

De l'ami du jardinier au symbole de l'impunité corporate

Bilan du parcours du Roundup : produit vendu comme inoffensif pendant des décennies, classé cancérigène probable par l'OMS, condamné par des jurys américains, et pourtant toujours en vente en Europe jusqu'en 2033. Le contraste entre l'image marketing originelle et la réalité judiciaire est le résumé de l'affaire. Les 17 milliards de dollars versés par Bayer représentent une somme astronomique, mais ils ne réparent pas les vies brisées de Dewayne Johnson, de John Barton ou de la famille Grataloup. Ils ne répondent pas non plus à la question fondamentale de la sécurité sanitaire pour les générations futures, agriculteurs ou particuliers, qui continueront d'utiliser ces produits.

Le vrai prix du Roundup n'est pas dans le chèque de Bayer

En définitive, un dédommagement de plus de 17 milliards de dollars au total suffit-il à redéfinir la responsabilité des géants de l'agrochimie, ou s'agit-il simplement du prix à payer pour poursuivre comme avant ? L'été 2026, avec les décisions de la Cour suprême des États-Unis et du tribunal de Saint-Louis, sera crucial. Mais quelle que soit l'issue, le vrai défi pour notre société reste de s'assurer que la santé publique et l'environnement ne soient pas traités comme une simple variable d'ajustement comptable dans les stratégies des multinationales. La question n'est plus de savoir combien Bayer va payer, mais comment nous pouvons empêcher qu'un tel scénario ne se reproduise.

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Questions fréquentes

Quel est le montant de l'accord Bayer ?

Bayer a proposé un accord historique de 7,25 milliards de dollars pour solder les litiges liés au Roundup aux États-Unis.

Pourquoi Bayer verse-t-il ces milliards ?

L'entreprise cherche à clodre le volet judiciaire et à se prémunir contre de futures plaintes, tout en évitant de reconnaître une faute.

Quelle différence entre justice US et France ?

Les jurys américains condamnent souvent sur l'émotion et la prépondérance des preuves, tandis que la justice française exige une preuve scientifique formelle.

Le glyphosate est-il cancérigène ?

Le CIRC le classe comme « probablement cancérigène », alors que les agences européennes comme l'EFSA jugent le risque improbable aux doses réglementaires.

Sources

  1. Bayer, toujours plombé par l’affaire du Roundup, espère une fin rapide des litiges · lemonde.fr
  2. anses.fr · anses.fr
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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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