Le 9 mars 2026, quelques jours avant le premier tour des municipales, trois économistes de HEC Paris publiaient une enquête sur le vote des salariés du privé. Elle montre que le RN y est devenu la première préférence partisane, cadres compris. De ce résultat, beaucoup ont tiré une conclusion plus large : le RN ne serait plus le parti des ouvriers, mais celui du salariat dans son ensemble. Les chiffres, eux, disent quelque chose de plus étroit - et de plus intéressant.

Ce que l'enquête a réellement mesuré
L'étude "La politique au travail : vécu en entreprise et fractures politiques des salariés en France" repose sur un échantillon de 3 909 salariés du privé, interrogés en 2024 et 2025 sur leurs préférences politiques, leurs conditions de travail, leur satisfaction, leur confiance dans l'entreprise et envers leurs collègues, leur trajectoire salariale.
Trois résultats structurent l'étude. D'abord, 25,5 % de ces salariés déclarent voter RN : le parti arrive en tête des formations politiques, derrière toutefois les 33 % qui se déclarent sans proximité partisane. Ensuite, chez les cadres, le RN atteint 14 %, à égalité avec Renaissance : il y est aussi le premier parti. Enfin, cette progression s'expliquerait en grande partie par des facteurs subjectifs - la confiance envers les autres, la satisfaction de vie - qui se construisent largement au travail.
C'est dans l'entretien accordé au Monde que Yann Algan, coauteur avec Antonin Bergeaud et Camille Frouard, formule le constat que le quotidien a mis en titre : "Il y a quelques années, nous pensions que le vote RN était celui des classes malheureuses. Ce n'est plus le cas." Dans le même entretien, il résume le mécanisme : "Dans l'entreprise, le salarié qui vote RN se sent seul et se défie davantage de ses collègues." Dans Le Figaro, il précise la comparaison : la satisfaction au travail des électeurs RN est inférieure à celle des électeurs de Renaissance, mais supérieure à celle des électeurs de la gauche radicale.
Quatorze pour cent, ce n'est pas une conquête
"Premier parti chez les cadres" : la formule est exacte, la lecture qu'on en fait l'est moins. Être en tête à 14 %, à égalité avec un autre parti, est un effet de la fragmentation politique, pas le signe d'une domination. Dans un paysage éclaté en cinq ou six blocs, on peut arriver premier avec un électorat sur sept.
Surtout, le chiffre se retourne contre la thèse de l'embourgeoisement. Les cadres votent RN à 14 % quand l'ensemble des salariés du privé vote RN à 25,5 % : la catégorie la mieux payée du salariat vote donc nettement moins que la moyenne pour le parti d'extrême droite, presque deux fois moins. Le RN y est premier parce que les autres y sont plus faibles, pas parce que les cadres s'y sont déplacés en masse.
Le gradient national, lui, reste massif. Aux législatives de 2024, le RN recueillait 57 % des voix ouvrières, contre 21 % pour le Nouveau Front populaire, et 44 % chez les employés, contre 30 % au NFP. Le diplôme reste le clivage le plus tranchant : aux européennes de 2024, Ipsos mesurait 43 % de votes RN chez les électeurs sans baccalauréat, contre 15 % chez les diplômés du supérieur. Les catégories les plus précaires - chômeurs, ouvriers, bas revenus - demeurent les plus favorables au RN.
À cela s'ajoutent les limites de l'échantillon, qu'il faut garder en tête avant d'en tirer des conclusions sur la France entière. L'enquête porte sur des salariés du privé : elle exclut par construction les chômeurs, les retraités, les fonctionnaires et les indépendants. Les cadres n'y représentent qu'une fraction des 3 909 répondants : le fameux 14 % repose sur un sous-groupe réduit, avec la marge d'incertitude correspondante. Le vote est déclaré, non observé dans l'urne. Par ailleurs, une enquête menée auprès du privé ne dit rien d'un secteur public où, en 2024, la progression du RN a été aussi forte, selon les travaux de Sciences Po.
Le vrai déplacement est du côté de la droite
Reste que quelque chose a bougé, et les municipales de mars 2026 en donnent une image plus juste que les courbes de catégories socioprofessionnelles. Dans les cent plus grandes villes, le RN s'est heurté au premier tour à "une résistance inattendue de la droite traditionnelle" ; il a commencé à supplanter celle-ci dans certaines d'entre elles, analyse le sociologue Patrick Lehingue pour Mediapart. Le titre de l'entretien résume son analyse : le RN a "phagocyté l'électorat classique de la droite".
Cette lecture est cohérente avec ce qu'a montré le scrutin : des reports alternés entre candidats LR et RN pour battre la gauche, une porosité croissante entre les deux électorats de droite, mais des gains RN très inégalement répartis sur le territoire. Plusieurs maires RN sortants ont été réélus dès le premier tour, parfois avec des scores élevés, et le parti a commencé à déloger la droite traditionnelle dans certaines grandes villes.
Autrement dit : le RN grandit moins en montant l'échelle sociale qu'en récupérant les électeurs d'une droite en ruine - petits notables, retraités, classes moyennes de communes périurbaines et rurales. Cette substitution explique à la fois un électorat plus divers socialement et un noyau qui reste massivement ouvrier et peu diplômé. Les deux constats ne se contredisent pas : ils ne mesurent pas la même chose.
Le travail, nouvelle ligne de fracture
L'apport le plus solide de l'étude n'est d'ailleurs pas là. Il est dans l'idée que l'entreprise est devenue un lieu où se fabrique du politique. Isolement, défiance envers les collègues, faible reconnaissance : ces ressentis pèsent sur le rapport au vote, et pas seulement le niveau de salaire. Dans l'entretien qu'il a accordé à L'Express, Yann Algan relève ainsi que le salarié RN dit préférer les petites équipes quand celui de LFI plébiscite le télétravail.
Pour ceux qui entrent dans la vie active, ce constat est concret. Le premier emploi, le bureau partagé, le manager distant, la période d'essai : c'est là que se forment des jugements sur la société, bien avant les meetings.
Mais il faut résister à deux tentations. La première est de transformer une corrélation en causalité : une enquête transversale ne dit pas si c'est l'isolement au travail qui produit le vote, ou si un tempérament défiant produit à la fois l'isolement et le vote. La seconde est de faire dire à l'étude ce qu'elle ne dit pas. Si la souffrance au travail expliquait le vote RN, les électeurs RN seraient les plus malheureux au travail : Algan constate au contraire qu'ils se déclarent plus satisfaits au travail que les électeurs de la gauche radicale, mais moins que ceux de Renaissance. Le vécu au travail éclaire donc une disposition générale à voter contre le système, pas le choix précis du RN.
Il y a enfin une fragilité de comparaison. Les travaux qu'il a menés avec Daniel Cohen il y a une dizaine d'années portaient sur le malheur déclaré ; ceux-ci mesurent la satisfaction au travail. Comparer deux époques à partir d'indicateurs différents n'autorise pas à conclure que l'électorat RN s'est "reclassé". Ce qui a changé, c'est aussi ce qu'on mesure.
La question "le RN a-t-il changé de classe sociale ?" rate donc l'essentiel. Le parti n'a pas conquis les catégories aisées : il a hérité de la droite et consolidé un électorat populaire, dans un pays où le diplôme pèse plus que la fiche de paie. Que ce soit au bureau ou dans l'isoloir, la vraie ligne de fracture n'est pas entre ceux qui gagnent beaucoup et ceux qui gagnent peu, mais entre ceux qui se sentent encore liés aux autres et ceux qui ne font plus confiance.