Revolut a publié le 24 mars 2026 son rapport annuel 2025 : 2,3 milliards de dollars de bénéfice avant impôt, un chiffre qui en fait l'une des fintech les plus rentables au monde. Quelques jours plus tôt, le 11 mars, l'entreprise avait franchi un autre cap en sortant de la phase de "mobilisation" qui retenait depuis vingt mois sa licence bancaire britannique. Les deux annonces forment une seule histoire : avec une banque complète dans son marché domestique, Revolut dispose enfin du socle réglementaire qui lui manquait pour élargir ses activités de crédit au Royaume-Uni - à condition qu'elle choisisse de s'en servir.

Reste une question que les communiqués ne résolvent pas : l'entreprise va-t-elle réellement prêter, ou continuer à gagner de l'argent en faisant travailler ailleurs l'argent de ses clients ?
Un record avant impôt, pas un bénéfice net
Les chiffres publiés par Revolut sont massifs. Le bénéfice avant impôt progresse de 57 % à 2,3 milliards de dollars, soit 1,7 milliard de livres, pour une marge de 38 % contre 35 % un an plus tôt. Le chiffre d'affaires du groupe monte de 46 % à 6 milliards de dollars, et l'entreprise enregistre une cinquième année consécutive de rentabilité nette. Les encours clients bondissent de 66 % à 67,5 milliards de dollars, la base de clients particuliers atteint 68,3 millions en fin d'année, et les volumes traités grimpent de 65 % à 1,7 billion de dollars.
Une précision s'impose, parce qu'elle change la lecture : les 2,3 milliards de dollars sont un bénéfice avant impôt. Revolut parle, elle, d'une "cinquième année de rentabilité nette" sans publier dans son communiqué le montant du bénéfice net de 2025. Des prévisions de la direction, rapportées par la presse financière, avancent 3,5 milliards de dollars de bénéfice net pour 2026 - mais ce sont des projections de gestion, pas des résultats atteints. Parler de "bénéfice de 2,3 milliards de dollars" sans le qualifier serait donc imprécis.
Le directeur financier Victor Stinga impute la marge de 38 % au "pilotage financier discipliné". Onze lignes de produit génèrent désormais chacune plus de 135 millions de dollars de revenus annuels, et Revolut Business pèse 16 % des recettes : le groupe n'est plus dépendant d'un seul moteur, ce qui est précisément ce qu'un régulateur regarde quand une entreprise demande une licence.
Ce qui finance vraiment Revolut aujourd'hui
Revolut gagne de l'argent avec les frais de change, les abonnements premium, les paiements marchands, les cartes, la banque pour entreprises, et surtout - ces dernières années - l'activité "wealth", c'est-à-dire l'achat d'actions et d'actifs numériques. Le Financial Times a rapporté que cette activité avait dégagé 506 millions de livres de revenus en 2024, près de quatre fois le niveau de 2023, et Reuters rapporte que les revenus de l'activité "wealth" ont bondi de 300 % en 2025, tirés par l'emballement spéculatif autour des cryptomonnaies.

Autrement dit : le record de 2025 n'est pas celui d'une banque qui a prêté beaucoup. C'est celui d'une plateforme de paiements et d'investissement qui a su monétiser l'usage quotidien de 68 millions de clients, dans un environnement de taux encore favorable.
Vingt mois d'attente pour une licence
Le versant réglementaire de l'histoire est plus lent que les résultats financiers.
Revolut a obtenu une licence bancaire britannique restreinte en juillet 2024, puis a passé vingt mois en phase de mobilisation, pendant laquelle les dépôts étaient plafonnés. En mars 2026, la Prudential Regulation Authority a approuvé la sortie de cette phase, ce qui a permis à Revolut Bank UK Ltd de lancer ses activités en tant que banque. Le déploiement des comptes courants a ensuite commencé progressivement - un premier groupe de clients, puis un élargissement au fil des semaines - et la migration des clients existants vers la nouvelle banque doit s'étaler sur plusieurs mois. La banque compte 13 millions de clients au Royaume-Uni et ses dépôts éligibles peuvent désormais être protégés par le FSCS. L'entreprise a annoncé en parallèle un investissement de 3 milliards de livres et la création de 1 000 emplois à Londres.

Ce retard n'était pas qu'une lenteur administrative : Reuters a relayé, en octobre 2025, un article du Financial Times selon lequel la licence était retenue par des interrogations sur les contrôles de risque mondiaux d'un groupe qui grandit partout à la fois.
Francesca Carlesi, directrice de la banque britannique, a déclaré que cette licence "pose les fondations de notre prochaine étape : l'élargissement de notre offre, y compris le crédit". La communication officielle annonce donc une direction, pas un produit.
Un portefeuille de prêts encore mince - et c'est là l'enjeu
La lecture la plus utile tient dans un écart : 67,5 milliards de dollars d'encours clients contre, selon une analyse sectorielle, un portefeuille de prêts de l'ordre de 2,9 milliards de dollars, en croissance d'environ 120 %, pour des revenus d'intérêts estimés à 974 millions de dollars. Revolut ne détaille pas ces montants dans son communiqué de résultats ; le rapport annuel complet doit en être la référence.
Si ces ordres de grandeur sont confirmés, la conséquence est claire, et c'est une interprétation, pas un chiffre publié : la très grande majorité des 67,5 milliards de dollars déposés par les clients ne travaille pas dans le crédit. Elle produit des revenus parce qu'elle est conservée, placée ou utilisée comme fonds de roulement - pas parce qu'elle est prêtée à des ménages ou à des entreprises.
C'est précisément ce qui rend l'annonce des prêts britanniques intéressante. Déployer cartes de crédit, prêts et découverts au Royaume-Uni ne serait pas l'extension d'un métier maîtrisé : ce serait l'entrée dans une activité avec ses propres risques - défaillances, provisions, exigences de fonds propres, suivi des arriérés - au moment exact où les régulateurs ont montré qu'ils ralentiraient l'entreprise si les contrôles internes ne suivaient pas. Des sources du secteur rapportées par la presse spécialisée indiquent par ailleurs que Revolut entendrait maintenir le crédit à une faible fraction de ses dépôts.
Aucun volume de crédit britannique, aucun calendrier, aucun taux, aucun segment cible d'emprunteurs n'a été publié. Il n'existe donc pas, aujourd'hui, de "plan de prêts" chiffré à présenter.
La condition que l'entreprise doit tenir
La contrepartie du record se trouve ailleurs, du côté du superviseur européen.
En juillet 2025, la Banque centrale européenne a suspendu les lancements de nouveaux produits de Revolut dans l'espace économique européen et demandé une évaluation indépendante de ses fonctions risques, conformité et juridique, avec une validation interne et une appréciation du conseil d'administration exigées pour tout lancement futur. L'activité européenne du groupe est supervisée depuis Francfort et Vilnius.
Cette mesure n'est pas une sanction financière : c'est un arrêt de la cadence. Elle dit aux marchés qu'un modèle dont la rentabilité dépend de la vitesse de déploiement peut être ralenti par son superviseur. Elle dit aussi aux investisseurs que la prochaine étape de croissance - le crédit, les marchés américains, l'introduction en bourse - dépend d'un facteur non financier : la capacité du groupe à prouver que ses contrôles tiennent avec 80 millions de clients et des dizaines de pays.
La question que pose l'introduction en bourse
Le contexte boursier donne à cette contrainte son prix.
Une vente secondaire de juillet 2026 a valorisé Revolut à 115 milliards de dollars, contre 75 milliards en novembre 2025. Selon le Financial Times, relayé par Reuters, l'entreprise vise jusqu'à 200 milliards de dollars à son introduction en bourse ; la presse financière estime qu'une cotation n'interviendrait pas avant 2028. Nik Storonsky a longtemps écarté toute cotation à Londres, jugeant l'idée irrationnelle ; il a évoqué en septembre 2026, aux Échos, un double listing Londres/Nasdaq, avant de déclarer en octobre 2026 qu'il privilégiait désormais une cotation principalement aux États-Unis.
Sur le plan financier, Revolut n'a plus grand-chose à prouver : marges élevées, revenus diversifiés, cinquième exercice consécutif bénéficiaire. Ce qu'elle doit encore démontrer, c'est la conversion. Transformer 67,5 milliards de dépôts et 80 millions d'utilisateurs en un portefeuille de crédit significatif, sans que la croissance déborde les contrôles - c'est là que se joue le passage de la fintech performante à la banque mondiale qu'elle dit vouloir devenir.
La question qui compte n'est donc plus "combien Revolut gagne-t-elle", mais "combien Revolut va-t-elle prêter, à qui, et à quelle vitesse les régulateurs la laisseront-elle faire".