Le 29 juin 2026, 847 600 candidats au brevet des collèges tombent sur une question d'histoire qui semble anodine. « Présentez les caractéristiques du régime de Vichy », leur demande le sujet. Cette formulation, pourtant classique, déclenche une polémique nationale qui remonte jusqu'au ministre de l'Éducation nationale. Édouard Geffray a dû monter à la tribune de l'Assemblée nationale le 1er juillet pour trancher : l'expression « régime de Vichy » ne sera pas modifiée dans les programmes scolaires. Retour sur un débat où chaque mot pèse son poids de mémoire.
Une question de brevet met le feu aux poudres

Le point de départ de la querelle ne se trouve ni dans une salle de réunion ministérielle ni dans un colloque d'historiens, mais sur la copie de centaines de milliers de collégiens. L'épreuve d'histoire-géographie-EMC du brevet 2026 demande aux élèves de troisième de mobiliser leurs connaissances sur la Seconde Guerre mondiale. La consigne est précise : présenter les caractéristiques du régime de Vichy, puis expliquer comment la Résistance a lutté pour rétablir la République. Rien que de très habituel pour un exercice d'examen, conforme aux programmes en vigueur depuis des années.
Mais le mot « Vichy » heurte. Pas les élèves, ni les professeurs, mais le maire de la ville elle-même. Frédéric Aguilera (LR) voit dans cette formulation une stigmatisation persistante de sa commune. Il choisit de ne pas laisser passer cette énième association entre le nom de sa ville et la collaboration.

847 600 collégiens face au sujet piège
Le sujet du brevet est un exercice classique qui demande aux élèves de troisième de maîtriser la chronologie de la Seconde Guerre mondiale. Pour les candidats, c'est une question technique parmi d'autres, notée sur quelques points. Mais pour la ville de Vichy, c'est la énième fois que son nom est accolé à la collaboration, à l'antisémitisme d'État et à la trahison nationale.
Le décalage est frappant entre l'ordinaire d'un examen et la charge explosive du mot « Vichy ». Les 847 600 candidats ne se doutent pas, en remplissant leur copie, qu'ils sont au cœur d'une polémique qui va enflammer les médias et remonter jusqu'au sommet de l'État. L'épreuve s'est tenue le lundi 29 juin 2026, et dès le lendemain, la lettre ouverte du maire circule dans les rédactions.
La lettre ouverte d'un maire qui en a assez
Frédéric Aguilera ne mâche pas ses mots. Dans sa lettre adressée au ministre de l'Éducation nationale, il demande de faire évoluer « les programmes et les sujets d'examen afin que nos enfants apprennent l'histoire sans que le nom d'une ville soit utilisé comme un repoussoir ». Le maire ne se contente pas d'une réaction à chaud : il s'inscrit dans une stratégie de long terme.
Sa ville lutte depuis des décennies contre cette association infamante. En 2019 déjà, Aguilera avait interpellé Emmanuel Macron après un tweet du président évoquant les « heures sombres de Vichy ». Cette fois, il choisit le terrain scolaire, estimant que l'école est le lieu où se forge la mémoire collective. Sa lettre force le ministre à sortir de son silence et à prendre une position publique forte en plein été, au cœur de la session parlementaire.
Ce que Geffray a vraiment dit à l'Assemblée
Le 1er juillet 2026, lors des questions au gouvernement, le député de l'Allier Nicolas Ray interpelle directement Édouard Geffray. La réponse du ministre est cinglante, argumentée et fait immédiatement les gros titres. Geffray ne laisse aucune ambiguïté : l'expression « régime de Vichy » restera dans les programmes scolaires.
Le ministre pose une distinction fondamentale : l'école enseigne ce que la science historique a établi, elle n'invente pas des catégories pour accommoder les sensibilités politiques ou locales. Il s'oppose frontalement à l'idée d'un décret ministériel qui changerait un terme historique.
« La terminologie des historiens n'a pas vocation à être modifiée par l'Éducation nationale »
La citation exacte de Geffray est sans appel : « Le régime de Vichy est qualifié comme tel par les historiens, d'ailleurs à l'époque aussi par le général de Gaulle (…), donc on n'est pas sur une nomenclature nouvelle. » Le ministre enfonce le clou : « La terminologie utilisée par les historiens n'a pas vocation à être modifiée par les seuls programmes de l'Éducation nationale. »
Cette position repose sur une conception classique du rôle de l'école : transmettre le savoir établi par la communauté scientifique, non le réviser en fonction des demandes locales. Geffray rappelle que le terme « régime de Vichy » n'est pas une invention récente des manuels scolaires, mais une convention historique utilisée depuis l'époque même des faits, y compris par ceux qui combattaient le gouvernement de Pétain.
Bataille de Verdun, accords de Munich : les précédents invoqués
Pour appuyer son raisonnement, Geffray utilise une analogie pédagogique forte : « une convention historique assez banale que d'associer un lieu géographique à un événement qui s'y est produit ». Il cite pêle-mêle la bataille de Verdun, la bataille de Dunkerque, les accords de Munich ou les lois de Nuremberg.
Aucune de ces localités ne demande le changement de nom. Personne ne suggère de rebaptiser la bataille de Verdun en « bataille de la Meuse » pour éviter de stigmatiser la ville. Personne ne propose de renommer les accords de Munich en « accords germano-britanniques de 1938 » pour ménager la capitale bavaroise.
L'argument est-il pertinent ? Il permet en tout cas au ministre d'éviter le fond du problème : la différence de nature entre un lieu de bataille et un lieu de pouvoir criminel. Verdun est un champ de bataille où des soldats sont morts. Vichy est une ville qui a abrité un gouvernement ayant collaboré avec les nazis et organisé la persécution des Juifs. La charge symbolique n'est pas la même.
« État français » ou « Régime de Vichy » : ce que disent vraiment les historiens
Avant de trancher entre les deux termes, il faut comprendre d'où ils viennent. La querelle n'est pas nouvelle : elle oppose depuis des décennies ceux qui veulent utiliser le nom officiel du régime et ceux qui préfèrent une appellation qui marque la rupture avec la légalité républicaine.
Le choix des mots n'est jamais neutre en histoire. Chaque dénomination porte une charge politique et mémorielle que les historiens connaissent bien.
10 juillet 1940 : la République s'éteint, « l'État français » s'affiche
Revenons au geste fondateur du régime. Le 10 juillet 1940, l'Assemblée nationale vote les pleins pouvoirs constituants à Philippe Pétain. La mention « République française » disparaît des actes officiels, immédiatement remplacée par « État français ». L'expression n'est donc pas une étiquette forgée après coup par des opposants, mais le nom officiel que le régime s'est choisi.
Ce choix n'est pas anodin. En se présentant comme « État français », le gouvernement de Pétain revendique une légitimité étatique et une continuité institutionnelle avec la République qu'il vient de détruire. Il se présente comme le seul État légitime de France, niant l'existence de la France libre et de tous les mouvements de résistance.
Le problème historique est là : utiliser « État français » revient à adopter le vocabulaire du régime lui-même, à entrer dans sa propre narration. C'est précisément ce que refusent la plupart des historiens.
Pourquoi les manuels d'histoire préfèrent « régime de Vichy »
Les historiens, d'Olivier Wieviorka à Henry Rousso, s'accordent sur un point : « régime de Vichy » est une terminologie forgée par la communauté scientifique pour qualifier un pouvoir autoritaire et collaborationniste. L'appellation « régime » souligne la rupture avec la légalité républicaine. Il ne s'agit pas d'un « État » car l'État de droit a été suspendu, les libertés fondamentales abolies, et la Constitution républicaine remplacée par des actes constitutionnels dictatoriaux.
Le toponyme « Vichy » permet de situer spatialement ce régime, mais aussi de marquer qu'il s'agit d'un pouvoir localisé, lié à la défaite et à l'occupation. Ce n'est pas un gouvernement libre et souverain représentant toute la France : c'est un régime qui ne contrôle même pas l'intégralité du territoire métropolitain, puisque le Nord et l'Ouest sont occupés par les Allemands.
Le terme « régime de Vichy » ancre immédiatement la période dans une parenthèse autoritaire et illégitime, ce qui rend la narration plus claire pour des collégiens. Le gain pédagogique du changement serait quasi nul, voire négatif.
Vichy face à son passé : le combat d'un maire pour redorer l'image de sa ville
Si le débat semble technique, il a un impact très concret pour les 25 000 habitants de Vichy. La ville paie un lourd tribut symbolique : la marque « Vichy » est devenue synonyme de trahison, ce qui complique l'attraction d'investisseurs ou de touristes internationaux.
Derrière la demande de changement de nom, il y a un vrai problème d'image. La ville paie le stigmate, et le changement de nom lui bénéficierait directement en termes de développement économique et touristique.
De Claude Malhuret à Frédéric Aguilera : vingt ans de lutte contre l'étiquette
Le combat municipal n'est pas né avec la polémique du brevet. Dès 2019, Frédéric Aguilera interpelle Emmanuel Macron après un tweet du président évoquant les « heures sombres de Vichy ». Avant lui, Claude Malhuret, maire de 1989 à 2017, était régulièrement monté au créneau dans les médias pour défendre l'image de sa ville.
La constance de cette revendication montre qu'il ne s'agit pas d'un coup de communication, mais d'une préoccupation récurrente pour une ville qui n'en peut plus de servir de raccourci historique. Chaque commémoration, chaque documentaire, chaque manuel scolaire rappelle le poids de ce passé.
Propositions de loi et amendements : les tentatives politiques pour forcer le changement
Le combat n'est pas que verbal. Des propositions de loi ont été déposées à l'Assemblée nationale pour contraindre l'État à changer sa communication. Gérard Charasse (PRG) demande en 1999 puis en 2003 de supprimer les références à Vichy dans les communications publiques. En 2023, des députés LR et MoDem déposent un amendement en ce sens.
Ces tentatives ont toutes échoué, mais elles montrent que la bataille est politique et récurrente. Chaque nouvelle génération d'élus locaux reprend le flambeau, espérant que le contexte sera plus favorable. Le brevet 2026 leur a offert une nouvelle tribune.
Changer le nom, changer le cours ? Ce qui se joue vraiment dans les manuels
La question centrale pour le public cible – les 16-25 ans – est la suivante : est-ce que le fait de remplacer « régime de Vichy » par « État français » dans les programmes changerait concrètement ce qu'ils apprennent ?
La réponse des historiens est claire : oui, mais en pire. Le changement risquerait de créer des confusions pédagogiques graves.
Programmes, manuels, copie du bac : le parcours d'un mot dans l'éducation
Si une modification des programmes était décidée, elle passerait par le Conseil supérieur des programmes, puis par un arrêté au Bulletin officiel. Les éditeurs devraient réimprimer les manuels, avec un coût estimé en millions d'euros pour la refonte des chapitres sur la Seconde Guerre mondiale.
Mais le plus long serait le travail des enseignants : déconstruire la rupture épistémologique pour les élèves. Expliquer pourquoi on utilise soudain un terme différent, pourquoi ce qui était « régime de Vichy » devient « État français », et ce que cela change à la compréhension de la période.
Ce que les élèves apprendraient avec le nouveau terme
Simulons une leçon avec « État français » à la place de « régime de Vichy ». Le risque identifié par les historiens est une confusion avec la République. « L'État français a collaboré… quel État ? Le nôtre ? Celui d'aujourd'hui ? » Pour un collégien de troisième, la distinction entre l'État républicain légitime et l'« État français » illégitime de Pétain est difficile à saisir.
À l'inverse, « régime de Vichy » ancre immédiatement la période dans une parenthèse autoritaire. Le mot « régime » évoque un pouvoir dictatorial, une rupture avec les principes républicains. Le toponyme « Vichy » situe géographiquement ce pouvoir et rappelle qu'il ne contrôlait qu'une partie du territoire.
Le gain pédagogique du changement est quasi nul, voire négatif. Les enseignants devraient passer plus de temps à expliquer le changement de vocabulaire qu'à enseigner les faits historiques eux-mêmes.
Derrière le mot, la responsabilité de l'État : ce que le débat révèle
Le débat dépasse la simple querelle de vocabulaire. Il touche à la question la plus sensible : celle de la responsabilité de l'État français dans les crimes de la collaboration.
La résistance au changement de nom vient surtout du refus d'utiliser le terme officiel du régime, car ce serait reconnaître a posteriori une forme de légitimité à l'« État français ». Le général de Gaulle lui-même n'a jamais utilisé cette expression officielle.
Le général de Gaulle contre « l'État français » : une question de légitimité
Geffray a habilement cité de Gaulle à l'appui de sa position. En effet, le général parlait du « soi-disant gouvernement de Vichy » ou du « régime de Vichy », refusant par principe de légitimer l'entité qui détenait le pouvoir. Pour la France libre, il n'y avait qu'un seul État légitime, et ce n'était pas celui de Pétain.
Le terme choisi est donc un marqueur politique fort. Employer « État français », c'est se placer dans la continuité narrative de Vichy, c'est adopter le vocabulaire que le régime s'est donné pour se légitimer. C'est précisément ce que refusent les historiens et le ministre.
Rafle du Vel' d'Hiv' : qui a ordonné les crimes ?
Concrétisons le débat par un exemple que les élèves étudient : la rafle du Vel' d'Hiv' des 16 et 17 juillet 1942. Elle a été planifiée et exécutée par la police française, sous l'autorité du gouvernement de Laval. Parler du « régime de Vichy » ou de « l'État français » change-t-il la nature de cette responsabilité ?
Le député Nicolas Ray le dit explicitement : « Parler de régime de Vichy est une facilité qui permet à l'État d'effacer sa responsabilité, car c'est bien l'État français qui a engagé une politique de collaboration. » Pour lui, utiliser « État français » aurait le mérite de rappeler que ce sont les institutions de la France qui ont commis ces crimes, même si elles étaient illégitimes.
À l'inverse, « régime de Vichy » peut sembler attribuer la faute à un groupe restreint, à une parenthèse autoritaire, plutôt qu'à l'appareil d'État lui-même. C'est un argument fort, que Geffray n'a pas totalement balayé, même s'il a choisi de maintenir le statu quo.
Mémoire ou histoire : pourquoi les mots ont un poids en classe
Le débat ne porte pas seulement sur le passé, mais sur ce que la société française choisit de transmettre aux jeunes générations. Geffray a tranché pour une conception classique de l'école : transmettre la science historique, sans céder aux pressions politiques ou mémorielles.
Mais la polémique révèle que l'histoire n'est jamais neutre et que chaque mot porte une charge émotionnelle et politique. C'est une leçon en soi pour les élèves : comprendre qu'en histoire, nommer un objet, c'est déjà l'interpréter.
1940-2026 : ce que la querelle des mots enseigne sur notre époque
Le débat sur Vichy n'est pas un cas isolé. Il s'inscrit dans les « guerres de mémoire » qui traversent la France : statues déboulonnées, querelles sur la colonisation, polémiques sur les noms de rue. Chaque société doit trouver un équilibre entre la fidélité aux faits historiques et la prise en compte des sensibilités contemporaines.
La position forte du ministre, soutenue par la communauté historienne, replace l'exigence de vérité factuelle au cœur de l'enseignement. Mais la persistance de la demande montre que l'histoire n'est jamais totalement « passée » : elle continue de faire mal, et les mots sont les instruments de cette douleur.
Le rôle de l'école est de former des citoyens capables de comprendre la complexité des mots et des périodes historiques, plutôt que de les simplifier par des décrets. C'est ce qu'a rappelé Édouard Geffray en refusant de modifier les programmes. Mais la polémique, elle, ne s'éteindra pas de sitôt.
Conclusion : un débat de mots qui en dit long sur la mémoire collective
La polémique du brevet 2026 aura au moins eu un mérite : remettre sur le devant de la scène une question que beaucoup croyaient réglée. Le choix entre « régime de Vichy » et « État français » n'est pas anodin. Il engage la manière dont la France se souvient de l'une des périodes les plus sombres de son histoire.
Édouard Geffray a tranché en faveur du statu quo, s'appuyant sur l'autorité des historiens et sur la nécessité de maintenir une nomenclature claire pour les élèves. Sa décision est cohérente avec la mission de l'école : transmettre un savoir établi, non le réviser au gré des sensibilités.
Mais la demande du maire de Vichy, Frédéric Aguilera, ne peut être balayée d'un revers de main. Elle exprime une souffrance réelle, celle d'une ville qui porte le poids d'un passé qu'elle n'a pas choisi et qui freine son développement. Entre la rigueur historique et la réparation symbolique, la frontière est mince.
Le débat dépasse largement le cadre scolaire. Il interroge la capacité d'une société à regarder son passé en face tout en permettant aux lieux marqués par l'histoire de se reconstruire. Les 847 600 candidats au brevet ne le savent peut-être pas, mais en répondant à leur sujet d'histoire, ils ont participé à un moment où la France s'est interrogée sur elle-même.