Un prix 2026 pour un économiste qui chiffre le coût du dérèglement
Adrien Bilal, 35 ans, ancien polytechnicien et docteur en économie de Princeton, a reçu le Prix du meilleur jeune économiste 2026, décerné par Le Monde et le Cercle des économistes. Professeur assistant à Harvard puis Stanford, il se spécialise dans l'économie du climat et de l'espace.

Ce qui lui vaut ce prix, ce ne sont pas ses titres mais ses chiffres. Avec Douglas Känzig, il publie dans le Quarterly Journal of Economics — l'une des cinq revues d'économie les plus prestigieuses au monde — des estimations qui réévaluent drastiquement le coût économique du réchauffement.
Leur conclusion principale : un réchauffement de 1°C réduit le PIB mondial de plus de 20 % à long terme. Sans le réchauffement, « nous serions 20 à 25 % plus riches », résume Bilal. Et dans un scénario de dérèglement non freiné, les pertes atteindraient 50 % du PIB mondial d'ici 2100.
Ces chiffres transforment le coût social du carbone — le dommage économique causé par une tonne de CO₂ émise — en un indicateur alarmant : plus de 1 200 dollars par tonne, soit environ 1 000 euros. Les estimations précédentes, notamment celles de l'économiste Nobel William Nordhaus ou du rapport Stern, situaient ce coût entre 100 et 150 euros par tonne.
Pourquoi ces chiffres sont si différents des estimations habituelles
L'innovation de Bilal et Känzig réside dans leur variable climatique. Les études antérieures — celle de Nordhaus, du GIEC ou du rapport Stern — utilisaient les températures locales par pays. Ces études concluaient à des pertes de PIB modestes, de 1 à 2 % par degré de réchauffement.
Bilal et Känzig ont choisi d'utiliser la température globale moyenne. Ce choix change tout. Les températures locales masquent les événements climatiques extrêmes qui frappent le système mondial : canicules, inondations, perturbations agricoles à grande échelle. La variabilité de la température mondiale, même minime — de l'ordre de 0,1 °C —, révèle des corrélations beaucoup plus fortes avec le PIB.
Les mécanismes identifiés sont précis. Une hausse de 1°C de la température mondiale entraîne une baisse de productivité de 2,5 % et une augmentation de la dépréciation du capital de 0,3 point de pourcentage. Les pays chauds et à faible revenu subissent des dommages proportionnellement plus élevés.
Cette méthode produit des estimations six à dix fois supérieures à celles admises jusqu'ici dans la littérature économique. Elle s'inscrit dans un courant de recherche qui cherche à mieux intégrer les chocs systémiques — à l'instar des travaux chiffrant les dommages climatiques causés par les États-Unis depuis 1990, estimés à 10 000 milliards de dollars (read more).
Un coût qui se traduit en euros, en emplois et en choix de vie pour les Français
Christian Gollier, professeur à l'École d'économie de Toulouse, a traduit ces résultats en termes concrets pour un citoyen français. En prenant 9 tonnes de CO₂ émises par an par habitant et en les multipliant par le coût social du carbone de 1 000 euros, il obtient 9 000 euros de dommages climatiques futurs par an. Sur une vie, cela représente environ 1 million d'euros par Français. Pour 69 millions d'habitants, le total dépasse 600 milliards d'euros par an — plus de 20 % du PIB.

Traduit au niveau de la consommation courante, le calcul de Gollier indique que chaque litre d'essence devrait supporter une taxe supplémentaire de 2,50 euros pour refléter ces dommages. C'est un ordre de grandeur bien au-delà de la taxe carbone actuelle.
Bilal lui-même recommande une taxe carbone de 1 200 dollars la tonne. L'écart avec la politique fiscale actuelle illustre le décalage entre la réalité économique estimée par ses travaux et les instruments existants. Des études américaines complémentaires, menées avec Esteban Rossi-Hansberg, modélisent les effets du réchauffement à l'échelle des comtés : 26 % du capital physique et 27 % de la population se trouvent dans les zones les plus exposées. L'anticipation du climat joue un rôle décisif dans les décisions de migration et d'investissement immobilier (read more).
Pour les jeunes adultes français, ces travaux posent des questions directes. Les choix de localisation professionnelle, le secteur d'activité, l'immobilier : tous ces arbitrages se prennent dans un contexte où le coût de l'inaction climatique pourrait atteindre des niveaux inédits. Le réchauffement ne crée pas seulement des perdants lointains — il modifie les conditions économiques dans lesquelles chaque génération construit son avenir.
Une méthode contestée, un débat à venir
Christian Gollier, professeur à l'École d'économie de Toulouse, qualifie l'analyse de Bilal et Känzig de « fragile ». Sa critique porte sur la méthode : extrapoler un lien statistique observé sur des variations de température de l'ordre de 0,1 °C pour le projeter à +1 °C revient, selon lui, à extrapoler une tendance à partir d'un échantillon trop étroit. Il qualifie le résultat de « point aberrant » par rapport aux estimations antérieures (Nordhaus, Stern, GIEC) et prévoit une « controverse qui fera rage dans la profession ».
Adrien Bilal, de son côté, défend ses résultats. Il rappelle que son modèle capture mieux les dommages systémiques grâce à l'utilisation de la température globale, et il recommande une taxe carbone de 1 200 dollars la tonne, soit environ 1 000 euros, pour réfléchir à l'urgence d'agir. Cette recommandation, bien que basée sur ses estimations contestées, souligne l'importance d'intégrer les coûts climatiques dans les politiques publiques.
Le débat reste ouvert dans la communauté scientifique. La publication dans le Quarterly Journal of Economics valide la rigueur méthodologique, mais les critiques de Gollier et d'autres montrent que le consensus n'est pas encore atteint. Cette incertitude est précisément ce qui rend les travaux de Bilal essentiels : ils poussent à réévaluer les hypothèses et à préparer des stratégies d'adaptation robustes.
Pour les jeunes adultes français, cette controverse a des implications concrètes. Les modèles, bien qu'extrapolés des États-Unis, suggèrent que l'anticipation des impacts climatiques peut influencer les choix de localisation, de carrière et d'investissement immobilier. Par exemple, des zones exposées à des températures extrêmes pourraient voir leur attractivité diminuer, incitant à repenser les trajectoires professionnelles vers des secteurs plus résilients, comme les énergies renouvelables ou l'adaptation urbaine. Le coût de l'inaction, s'il est aussi élevé que le suggère Bilal, pourrait peser sur le pouvoir d'achat et les opportunités d'emploi, rendant les décisions d'adaptation d'autant plus cruciales.
Le débat sur le coût du climat ne se résume pas à des chiffres. Il engage l'avenir des choix collectifs et individuels, où la prudence et l'innovation doivent cohabiter.