Une étude publiée le 25 mars 2026 dans la revue Nature et menée par Marshall Burke, chercheur à l’Université de Stanford, établit un chiffre vertigineux : les émissions de gaz à effet de serre des États-Unis depuis 1990 ont infligé 10 000 milliards de dollars de pertes économiques à l’économie mondiale. Ce montant dépasse de loin le PIB annuel de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni réunis. L’étude, intitulée « Quantifying climate loss and damage consistent with a social cost of carbon », ne se contente pas d’aligner des zéros : elle construit une chaîne de causalité rigoureuse entre chaque tonne de CO₂ émise par les Américains et la destruction de richesse constatée partout dans le monde, y compris aux États-Unis.

L’ardoise chiffrée de l’Amérique : 10 000 milliards de dégâts climatiques depuis 1990
Comment passe-t-on d’un nuage de CO₂ à une facture de 10 000 milliards de dollars ? La réponse tient dans une méthodologie qui combine trois briques : les inventaires d’émissions américains, un modèle climatique et un modèle économique. Marshall Burke et son équipe ont compilé les rejets de dioxyde de carbone des États-Unis depuis 1990, année de référence choisie parce qu’elle correspond au premier rapport du GIEC et au début d’une couverture fiable des données. Ces émissions ont ensuite été injectées dans le modèle climatique FaIR, qui simule la hausse des températures mondiales attribuable à chaque pays. La troisième étape est la plus délicate : un modèle statistique reliant, pays par pays, les variations de température aux variations de PIB, calibré sur les projections CMIP6.
L’équation de Burke : de la tonne de CO₂ à la chute du PIB mondial
Le cœur de la démonstration repose sur le coût social du carbone, un outil économique qui chiffre le dommage marginal d’une tonne supplémentaire de CO₂. L’étude de Burke actualise ce coût de manière dynamique : une tonne émise en 1990 a généré environ 180 dollars de pertes en 2020, mais ce même chiffre grimpe à 1 015 dollars pour une tonne émise en 2020, et pourrait atteindre 1 840 dollars d’ici 2100. Cette progression traduit le fait que chaque tonne supplémentaire aggrave un réchauffement déjà engagé, rendant les dégâts plus coûteux à mesure que les systèmes économiques et naturels s’approchent de seuils critiques.
« These are huge numbers », a commenté Marshall Burke dans un entretien au Guardian. L’auteur principal insiste sur le caractère conservateur de l’estimation : le modèle ne capture que les pertes de PIB, pas les souffrances humaines, les migrations forcées, l’effondrement de la biodiversité ou les points de bascule climatique. La rigueur de la méthode a été saluée par les pairs, mais elle repose sur des hypothèses discutables pour certains économistes, notamment le taux d’actualisation choisi pour ramener les pertes futures en valeur présente.
Un plancher, pas un plafond : pourquoi le vrai coût est bien plus élevé
L’étude exclut délibérément plusieurs catégories de dommages. Les pertes non marchandes — santé publique, déplacements de populations, perte de services écosystémiques, extinction d’espèces — ne sont pas comptabilisées. Les auteurs de Stanford insistent : 10 000 milliards est une estimation conservatrice. Un contre-argument fréquent, « ils exagèrent », se heurte à une réalité méthodologique : le chiffre réel se situe probablement bien au-dessus.
La répartition des dégâts mérite aussi l’attention. Environ 30 % des pertes, soit près de 2 970 milliards de dollars, ont été subis par les États-Unis eux-mêmes. Autrement dit, le premier pollueur historique est aussi l’une des premières victimes de ses propres émissions. La Chine arrive en deuxième position des émetteurs avec 8 700 milliards de dollars de dommages globaux, suivie de l’Union européenne avec 6 420 milliards. Mais c’est bien la facture américaine qui domine le débat, parce qu’elle cumule volume historique et refus persistant de reconnaître une dette climatique.

L’Europe paie l’addition américaine : 1 400 milliards de dollars de pertes
L’étude attribue précisément 1 390 milliards de dollars — environ 1 210 milliards d’euros — de dommages à l’Union européenne à cause des seules émissions américaines. Ce n’est pas une abstraction comptable : ce sont les canicules françaises, les sécheresses ibériques, les inondations allemandes, les incendies grecs. Chaque fraction de degré de réchauffement amplifiée par les émissions US a un coût marginal mesurable en PIB, et l’Europe, située dans une zone tempérée où les infrastructures sont peu adaptées aux extrêmes, paie un tribut disproportionné.

Canicules, sécheresses, inondations : relier les catastrophes françaises aux émissions US
L’étude ne dit pas « cette canicule est due aux États-Unis », mais elle quantifie la part du réchauffement mondial attribuable aux émissions américaines. Pour la France, cela signifie que des événements comme la sécheresse de 2022 — plus de 10 milliards d’euros de pertes agricoles — ou les inondations de 2024 dans les Hauts-de-France portent une signature américaine. Le mécanisme est simple : les émissions US ont contribué à élever la température moyenne globale d’environ 0,2 °C depuis 1990. Cette hausse supplémentaire augmente la probabilité et l’intensité des vagues de chaleur, allonge les périodes de sécheresse et charge l’atmosphère en vapeur d’eau, ce qui rend les pluies plus violentes.
Le lien entre les émissions d’un pays et les catastrophes d’un autre pays n’est pas une nouveauté scientifique — le GIEC le documente depuis des années — mais l’étude de Burke lui donne un prix. Un prix que les Européens paient déjà sous forme de primes d’assurance en hausse, de récoltes perdues et de digues à construire.
« 783 milliards d’euros de pertes en Europe » : le parallèle glaçant avec l’étude
Euronews rappelle que les seuls événements extrêmes enregistrés en Europe entre 1980 et 2023 ont coûté 783 milliards d’euros. L’estimation de Burke pour la part due aux États-Unis sur une période plus courte — 1990 à 2026 — dépasse déjà ce montant avec 1 210 milliards d’euros. La comparaison est frappante : le coût des catastrophes climatiques européennes sur 43 ans est inférieur à la seule part imputable aux émissions américaines sur 36 ans.
C’est la preuve que les coûts s’accélèrent. Les années 2020 ont été marquées par une succession de records : canicule de 2022 au Royaume-Uni, inondations de la vallée de l’Ahr en Allemagne en 2021, méga-incendies en Grèce en 2023. Chaque événement pèse davantage que le précédent, et la part américaine dans ce fardeau ne cesse de croître. L’étude de Burke donne une mesure chiffrée de ce que les Européens ressentent déjà dans leur quotidien.

Aux Sables-d’Olonne, l’assurance fuit devant la facture climatique
Le passage du macro au micro est brutal. Si les 10 000 milliards de dollars de dommages globaux semblent abstraits, le cas des Sables-d’Olonne en Vendée montre comment la facture climatique se matérialise concrètement dans une commune française. En février 2024, le quotidien Le Monde rapportait que la municipalité, confrontée à la multiplication des tempêtes et à la montée des eaux, avait décidé de s’« auto-assurer » après que les compagnies d’assurance eurent refusé de couvrir ses infrastructures.
La ville qui s’auto-assure : le cas Sables-d’Olonne comme avertissement pour la France
La chronique est édifiante. En octobre 2023, la tempête Céline détruit les sanitaires du remblai, le célèbre front de mer de la station balnéaire. Les dégâts sont importants, mais ce n’est pas le plus inquiétant : lorsque la mairie cherche à souscrire une nouvelle police d’assurance, les assureurs opposent une fin de non-recevoir. « Les élus locaux, nous sommes vraiment en première ligne du changement climatique », confie Yannick Moreau, maire divers droite de la commune, au journaliste du Monde.
La municipalité n’a pas le choix : elle met en place un fonds d’auto-assurance, c’est-à-dire qu’elle provisionne elle-même les sommes nécessaires pour réparer les dégâts futurs. Ce micro-conflit préfigure ce qui attend des centaines de communes littorales ou inondables en France. L’étude de Burke donne une cause lointaine mais réelle à ce sinistre local : les émissions américaines ont contribué au réchauffement qui alimente les tempêtes plus violentes, et ce sont les contribuables sablais qui paient l’addition.
Surprime Cat Nat, impôts locaux, loyers : comment l’addition climatique t’arrive déjà
Le système français d’assurance des catastrophes naturelles, dit « Cat Nat », fonctionne sur un principe de solidarité nationale. Une surprime obligatoire est prélevée sur chaque contrat d’assurance habitation et automobile, et le régime est censé couvrir les sinistres reconnus. Mais le système est chroniquement déficitaire : les tempêtes, inondations et sécheresses se multiplient, et les réserves financières s’épuisent. En 2025, le gouvernement a annoncé une hausse de la surprime Cat Nat, qui pèse directement sur le porte-monnaie des ménages.
L’État compense aussi via le budget général, donc via l’impôt sur le revenu et la TVA. Si les 10 000 milliards de dollars de dommages américains ne sont pas compensés par les États-Unis, la charge repose entièrement sur les mécanismes domestiques. La hausse des primes d’assurance, la flambée des impôts locaux dans les communes exposées, l’augmentation des loyers dans les zones non inondables : tous ces phénomènes sont des canaux par lesquels la facture climatique américaine arrive dans le quotidien des Français. L’étude de Burke ne fait que chiffrer ce que les Sablais expérimentent déjà.
De la COP aux tribunaux : comment faire payer les 10 000 milliards ?
Une fois la facture établie, la question logique est : pourquoi les Américains ne paient-ils pas ? Les mécanismes existants, à l’ONU et dans l’Union européenne, sont explorés ici. L’étude de Burke arrive dans un contexte politique tendu : le 12 février 2026, les États-Unis ont officiellement refusé de participer au nouveau cycle de négociations climatiques, un événement que notre rédaction a qualifié de « jour de la trahison climatique » dans notre article dédié.
Le fonds pertes et préjudices : 100 milliards de promesses contre 10 000 milliards de dégâts
Le fonds « Loss and Damage » (pertes et préjudices), adopté à la COP29 après des années de blocage, était censé répondre à l’injustice fondamentale : les pays les plus vulnérables, qui ont le moins contribué au réchauffement, en subissent les conséquences les plus graves. Les promesses de dons atteignent quelques centaines de millions de dollars, avec un objectif théorique de 100 milliards par an d’ici 2030.

Mettons ces chiffres en regard des 10 000 milliards de dollars de dommages passés imputables aux seuls États-Unis. Le décalage est tel que l’étude de Burke devient un argument politique massif : les mécanismes volontaires ou multilatéraux sont totalement inadaptés à l’échelle du préjudice. Même si le fonds atteignait son objectif de 100 milliards par an, il faudrait un siècle pour couvrir les seuls dommages américains des 36 dernières années — sans compter les émissions chinoises, européennes ou indiennes.
Le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), représailles ou justice ?
Le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), ou CBAM en anglais, est un outil européen qui taxe les importations sur leur contenu carbone. Officiellement, il vise à éviter les « fuites de carbone » — des entreprises européennes délocalisant leur production dans des pays aux normes environnementales plus laxistes. Mais il peut aussi être interprété comme un mécanisme de recouvrement de la dette climatique.
Si les États-Unis refusent de payer dans les enceintes onusiennes, l’Union européenne peut faire payer le CO₂ américain à ses frontières. Un importateur européen de gaz naturel liquéfié américain, par exemple, devrait acheter des certificats carbone correspondant aux émissions générées par l’extraction et le transport de ce gaz. La controverse est vive : certains y voient un protectionnisme déguisé, d’autres une forme de justice climatique. La position officielle française, portée par le gouvernement, pousse pour un MACF renforcé, capable de prendre en compte non seulement les émissions directes mais aussi l’empreinte carbone historique des produits.
L’impayé climatique : la génération Z face à la montagne de dettes
Et si les États-Unis ne paient pas, et si les mécanismes de compensation restent insuffisants ? La facture ne disparaît pas : elle s’accumule. L’étude de Burke montre un effet boule de neige implacable, transformant la dette climatique en intérêts composés qui pèsent de plus en plus lourd sur les jeunes générations.
1 840 dollars la tonne en 2100 : l’explosion du coût social du carbone
La donnée clé de l’étude est l’évolution du coût social du carbone. Une tonne de CO₂ émise en 1990 valait environ 180 dollars de dommages. En 2020, ce chiffre est passé à 1 015 dollars. Et d’ici 2100, il pourrait atteindre 1 840 dollars. Chaque année d’inaction américaine — refus de réduire les émissions, refus de payer la compensation — fait bondir le coût marginal du dioxyde de carbone.
Pourquoi cette explosion ? Parce que le réchauffement est cumulatif : plus on accumule de CO₂ dans l’atmosphère, plus chaque tonne supplémentaire aggrave des dommages déjà importants. Les effets de seuil — fonte des glaces, dépérissement des forêts, acidification des océans — rendent les dégâts non linéaires. Une illustration mathématique sobre mais frappante : si les États-Unis avaient payé 180 dollars par tonne en 1990 pour leurs émissions de l’époque, la facture aurait été de quelques centaines de milliards. En attendant 2026, la même tonne coûte six fois plus cher.
Écoles, hôpitaux ou digues : le dilemme budgétaire d’un État français qui fait face seul
Concrètement pour la France, l’argent pour l’adaptation — digues, canaux de drainage, urbanisme résilient, climatisation des écoles, renforcement des réseaux électriques — doit sortir du budget de l’État ou des collectivités locales. Sans compensation américaine, cet argent est prélevé sur les services publics, les aides sociales ou les investissements d’avenir.
Le débat budgétaire français, marqué par la loi de finances et les coupes dans les dépenses publiques, illustre ce dilemme. Chaque euro dépensé pour renforcer une digue en Vendée est un euro qui ne va pas à l’éducation, à la santé ou à la transition énergétique. C’est le transfert pur de dette climatique vers les jeunes contribuables français : ils paieront, sous forme d’impôts plus élevés ou de services publics réduits, une facture qu’ils n’ont pas générée. L’étude de Burke donne un nom et un chiffre à cette injustice intergénérationnelle.
Conclusion : Le prix de l’inaction ou la promesse d’une justice climatique
L’étude de Marshall Burke n’est pas un simple chiffre : c’est une photographie du prix de l’inaction. 10 000 milliards de dollars de dommages imputables aux seules émissions américaines depuis 1990, c’est le coût cumulé du refus de reconnaître une dette climatique. C’est aussi la preuve que les pollueurs historiques ne peuvent pas indéfiniment externaliser leur facture.
La génération actuelle doit choisir entre payer la facture climatique — sous forme d’investissements massifs dans l’adaptation et la réparation — ou subir un monde invivable. Aucun pays ne peut ignorer cette ardoise, surtout si les États-Unis ne la reconnaissent pas. Les mécanismes de justice climatique, qu’ils passent par les tribunaux, les négociations onusiennes ou les outils commerciaux comme le MACF, sont encore balbutiants face à l’ampleur du préjudice. Mais l’étude de Burke leur donne une assise chiffrée, solide, incontestable. Le débat n’est plus de savoir si les États-Unis doivent payer, mais comment et combien.