Le 17 juin 2026, la secrétaire d’État de Californie, Shirley Weber, a officialisé ce que beaucoup redoutaient dans les tours de verre de la Silicon Valley : la proposition d’impôt sur les milliardaires californiens est qualifiée pour le scrutin du 3 novembre. Portée par une coalition inédite de syndicats d’infirmiers et d’économistes de renom, cette mesure vise à taxer à 5 % la fortune nette des résidents californiens dont la richesse dépasse le milliard de dollars. Avec 1,6 million de signatures récoltées, soit près du double du seuil requis, le texte s’impose comme l’un des enjeux les plus explosifs de l’année électorale.

1,6 million de signatures et une date : le 3 novembre
Le décor est planté. La proposition, officiellement intitulée « One-Time Wealth Tax for State-Funded Health Care Programs Initiative », a suivi un parcours fulgurant qui a pris de court les grandes fortunes de l’État. Ce n’est pas un simple débat intellectuel entre économistes : c’est une bombe politique programmée pour exploser dans les urnes dans moins de cinq mois.
Le parcours express d’une bombe politique
Tout commence en décembre 2025, lorsque le texte est déposé auprès du procureur général de Californie, Rob Bonta. Dès le mois suivant, le « snapshot » fiscal du 1er janvier 2026 déclenche une alerte parmi les ultra-riches : la mesure propose de se baser sur la résidence à cette date précise, soit dix mois avant le vote. En avril 2026, le syndicat SEIU-UHW annonce avoir collecté 1,6 million de signatures, alors que 874 641 étaient requises. Le 17 juin 2026, la secrétaire d’État Shirley Weber confirme la qualification officielle pour le scrutin de novembre.
Cette vitesse est inédite. Habituellement, les initiatives populaires mettent des années à rassembler les signatures nécessaires. Ici, tout s’est joué en cinq mois, porté par une mobilisation sans précédent des travailleurs de la santé et des étudiants. Les milliardaires californiens, qui pensaient avoir le temps d’organiser leur défense, se retrouvent acculés.

Le « snapshot » du 1er janvier : une rétroactivité qui défie les conventions
Le mécanisme central de la proposition est aussi son point le plus controversé. L’impôt se base sur la résidence au 1er janvier 2026, mais la valeur taxable est mesurée au 31 décembre 2026. Concrètement, cela signifie que les milliardaires sont techniquement redevables au moment même où ils voteront sur la mesure.
La Tax Foundation, un think tank fiscal conservateur, a vivement critiqué cette disposition. Dans une analyse détaillée, ses experts soulignent que la rétroactivité du texte le rend vulnérable sur le plan constitutionnel. Les rédacteurs de l’initiative ont anticipé ces critiques : le texte inclut des clauses de sévérabilité qui demandent aux tribunaux de modifier les dispositions contestées plutôt que d’invalider l’ensemble de la mesure. Mais pour les opposants, c’est un aveu de faiblesse juridique.
100 milliards de dollars : anatomie de l’impôt qui fait trembler les très grandes fortunes
Derrière les débats juridiques se cache une réalité chiffrée qui donne le vertige. La proposition prévoit un prélèvement unique de 5 % sur la fortune nette dépassant le milliard de dollars. Les partisans estiment que cela rapporterait environ 100 milliards de dollars, payables en cinq annuités de 20 milliards chacune.
5 % sur la fortune au-delà d’un milliard : pourquoi ce seuil est une bombe
Pour comprendre l’impact de cette taxe, prenons un exemple concret. Jensen Huang, le PDG de Nvidia, est valorisé à environ 159 milliards de dollars. Sous le régime de cette taxe, il devrait verser près de 8 milliards de dollars. Interrogé sur la question, Huang a déclaré être « parfaitement à l’aise » avec cette perspective et n’avoir « pas pensé une seconde » à quitter la Californie.
La Californie compte entre 200 et 239 milliardaires, dont la fortune cumulée atteint environ 2 000 milliards de dollars. Leur richesse a bondi de 144 % entre 2023 et 2025. Mais le chiffre le plus frappant concerne la concentration : quatre personnes seulement — Larry Page, Sergey Brin, Mark Zuckerberg et Jensen Huang — détiennent 43 % de la richesse totale des milliardaires californiens, soit 882 milliards de dollars concentrés entre quatre individus. !PROTECTED_2
Pour les partisans de la taxe, cette hyper-concentration justifie amplement le prélèvement. « Ceux qui ont prospéré en Californie peuvent investir un peu plus pour l’État », résume Mayra Castañeda, une travailleuse de la santé qui milite pour la proposition.
20 milliards par an : le trésor de guerre des hôpitaux et des écoles californiennes
La répartition des recettes est claire : 90 % pour la santé, 10 % pour l’éducation (K-14, soit l’équivalent du lycée et des premières années d’université) et l’aide alimentaire. Ce choix n’est pas anodin. Il répond directement aux coupes massives opérées par le « Big Beautiful Bill » (H.R.1) adopté en juillet 2025 sous la présidence Trump.
Ce texte fédéral a réduit les impôts des plus riches tout en taillant dans Medicaid et d’autres programmes sociaux. Pour la Californie, cela se traduit par une perte d’environ 100 milliards de dollars de financement fédéral pour la santé. Les hôpitaux ferment, et jusqu’à 145 000 emplois de soignants sont menacés.
Les 20 milliards annuels promis par la taxe viendraient compenser ces pertes. Pour les jeunes adultes qui entrent sur le marché du travail ou poursuivent leurs études, c’est une bouée de sauvetage concrète. L’argent servirait à maintenir les services d’urgence ouverts, à financer les écoles publiques et à distribuer des repas aux étudiants précaires.
Sergey Brin contre les infirmières : le duel qui résume la bataille
Cette proposition cristallise un affrontement entre deux Californies. D’un côté, les syndicats d’infirmiers et les économistes progressistes. De l’autre, les géants de la tech et leurs alliés politiques. Le tout sur fond de malaise au sein du Parti démocrate.
Sergey Brin, le premier de cordée des opposants
Le cofondateur de Google, Sergey Brin, est devenu le visage de l’opposition. Il a versé plus de 45 millions de dollars au Super PAC « Building a Better California », qui lutte contre la proposition. Eric Schmidt, l’ancien PDG de Google, a ajouté 3 millions de dollars à cette cagnotte.
Le cas de Brin illustre parfaitement le conflit d’intérêts entre la puissance technologique et la volonté de régulation fiscale. Sa fortune personnelle est estimée à 243 milliards de dollars. Sous le régime de la taxe, il devrait verser environ 12 milliards de dollars. Une somme qui, pour ses opposants, est dérisoire au regard de ses moyens. Comme le dit Liz Perlman, une dirigeante syndicale californienne : « Être taxé comme n’importe quel autre résident ne fera pas de mal aux milliardaires. Ça ne réduira pas le nombre de yachts sur lesquels ils font du ski nautique, mais ça aidera nos hôpitaux. »

Gavin Newsom et le malaise démocrate face à l’impôt
Le gouverneur démocrate Gavin Newsom occupe une position paradoxale. Progressiste sur de nombreux sujets, il s’oppose frontalement à cette mesure portée par l’aile gauche de son propre parti. Il a qualifié la proposition de « vraiment dommageable pour l’État ».
Newsom mène une campagne de dernière minute pour empêcher la mesure d’arriver jusqu’au vote. Selon des informations de Bloomberg, il aurait assuré à un important donateur démocrate que la taxe serait négociée avant la date limite du 25 juin. Son argument principal : la crainte de voir fuir les contribuables les plus riches, ce qui fragiliserait le budget californien à long terme.
Cette position met en lumière les tensions au sein du Parti démocrate entre l’aile progressiste, qui veut taxer les ultra-riches, et l’aile modérée, qui craint les conséquences économiques d’un tel prélèvement.
Bernie Sanders et les infirmières : l’armée des invisibles face aux milliards
En face, les soutiens de la mesure ne manquent pas de poids politique. Bernie Sanders a fait de cette proposition l’un de ses chevaux de bataille. Sur X, il a tweeté : « La Californie propose une taxe de 5 % sur la fortune de 200 milliardaires valant 2 000 milliards de dollars pour protéger les soins de santé de 3 millions de personnes. Faisons-le — et obligeons enfin les milliardaires à payer leur juste part. » ![]()
Les infirmières et les travailleurs de la santé constituent la base militante du mouvement. Mayra Castañeda, qui soigne les patients dans un hôpital californien, résume le sentiment de nombreux soutiens : « Les milliardaires ultra-riches ont vu leurs fortunes exploser, même si le prix de l’essence, du loyer et de la nourriture augmentait. Nous disons que ceux qui ont prospéré ici, en Californie, peuvent se permettre d’investir un peu plus pour maintenir la Californie en bonne santé. »
La grande fuite : Zuckerberg à Miami, Page à Palm Beach
L’argument le plus puissant des opposants est celui de l’exode fiscal. Si les milliardaires quittent la Californie, disent-ils, l’État perdra non seulement les recettes de la taxe, mais aussi les impôts sur le revenu qu’ils paient déjà. Les faits semblent leur donner raison.
Les nouvelles villas de l’exil fiscal
Mark Zuckerberg a acheté une villa à 170 millions de dollars en Floride en février 2026. Larry Page a transféré des sociétés et acquis pour 173 millions de dollars de biens immobiliers à Miami. Sergey Brin, comme on l’a vu, a déjà pris ses distances.

Le mécanisme est simple : pour échapper à l’impôt, ces milliardaires doivent prouver qu’ils ne sont plus résidents californiens au 1er janvier 2026. Mais la Tax Foundation suggère que la date butoir pourrait être contournée par un départ anticipé, même après le 1er janvier. Les rédacteurs de l’initiative eux-mêmes semblent peu confiants : le texte inclut des clauses alternatives d’apportionnement au cas où la disposition sur la résidence serait invalidée par les tribunaux.
L’argument des 25 ans qui fait vaciller les opposants
Les économistes Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, coauteurs de la proposition, ont publié une tribune dans le New York Times pour répondre à l’argument de l’exode. Leur raisonnement est implacable : puisque les milliardaires évitent déjà l’impôt sur le revenu sur la majeure partie de leurs gains (grâce aux plus-values non réalisées et aux stratégies d’optimisation), même s’ils quittent tous la Californie, il faudrait 25 ans pour que la perte de leurs futurs impôts dépasse le gain immédiat de la taxe unique de 5 %.
En d’autres termes, la Californie a tout à gagner, même à court terme. Les 100 milliards de dollars encaissés immédiatement compensent largement les pertes futures, même dans le scénario le plus pessimiste.
Le talon d’Achille juridique de la proposition
Reste le problème juridique. La Tax Foundation souligne que la résidence au 1er janvier 2026 est contestable en raison de sa rétroactivité. Les rédacteurs ont intégré des clauses de sévérabilité pour sauver la mesure si les tribunaux invalident certaines parties. Mais le sort de l’impôt pourrait bien se jouer devant les juges après le vote, quel que soit le résultat des urnes.
De Paris à Sacramento : la « taxe Zucman » comme boussole mondiale
Ce débat dépasse largement les frontières de la Californie. Il s’inscrit dans un mouvement global de contestation de l’évasion fiscale des ultra-riches, porté notamment par l’économiste français Gabriel Zucman.
Gabriel Zucman, l’homme qui a fait le pont entre la France et la Californie
Gabriel Zucman, économiste français installé à Berkeley, a coécrit la proposition californienne avec Emmanuel Saez. Mais son ambition est mondiale. En 2024, il a présenté au G20, à la demande du président brésilien Lula, une proposition de taxe minimale de 2 % sur la fortune des milliardaires du monde entier. Cette mesure pourrait rapporter entre 200 et 250 milliards de dollars par an, prélevés sur environ 3 000 personnes.
Zucman voit dans la Californie un laboratoire grandeur nature. Si la mesure passe, elle démontrera qu’une taxation des ultra-riches est techniquement et politiquement possible. Si elle échoue, cela donnera des arguments à ceux qui jugent ces propositions irréalistes.
Taxe Zucman en France : adoptée à l’Assemblée, rejetée au Sénat
Le parallèle avec la France est frappant. La « taxe Zucman » française, qui visait les fortunes supérieures à 100 millions d’euros à un taux de 2 %, a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale en février 2025. Mais elle a été rejetée par le Sénat en juin 2025, puis écartée du budget 2026 en octobre de la même année.
L’échec français contraste avec le succès procédural californien. Pourtant, les débats sont les mêmes : efficacité économique, constitutionnalité, risque de fuite des capitaux. La différence tient peut-être au contexte politique : en Californie, la mesure est portée par un mouvement populaire appuyé par des syndicats puissants, alors qu’en France, elle est restée confinée aux cercles parlementaires.
13 335 riches non imposables : l’anomalie française qui éclaire le débat américain
Un scandale fiscal français récent éclaire ce débat. Le ministre David Amiel a révélé que 13 335 contribuables français déclarant plus d’un million d’euros de revenus annuels ne paient aucun impôt sur le revenu. Cette anomalie, analysée en détail dans notre article sur les 13 335 riches non imposables, résonne directement avec la promesse californienne.
De chaque côté de l’Atlantique, la question est la même : pourquoi les ultra-riches parviennent-ils à échapper à l’impôt, et comment les faire contribuer ? La Californie pourrait apporter une réponse concrète dès novembre.
Hôpitaux, jobs, fac : ce que la taxe change concrètement pour les moins de 25 ans
Pour les jeunes Californiens, cette proposition n’est pas une abstraction. Elle touche directement leur quotidien, leurs études et leur avenir professionnel.
Le spectre des 145 000 emplois soignants qui pèse sur le vote
La perte d’environ 100 milliards de dollars de fonds fédéraux menace directement les hôpitaux californiens. Les coupes du « Big Beautiful Bill » de Trump se traduisent par des fermetures de services d’urgence et des licenciements massifs. Jusqu’à 145 000 emplois de soignants sont en jeu.
Les jeunes travailleurs de la santé — infirmiers, aides-soignants, techniciens — sont en première ligne. Beaucoup viennent d’entrer sur le marché du travail et se retrouvent confrontés à l’insécurité de l’emploi. La taxe promet de sauver ces postes. C’est un argument concret qui parle aux jeunes qui débutent leur carrière dans des métiers sous tension.
De l’université gratuite à l’assiette : les promesses concrètes de la taxe pour les jeunes
Les 10 % des recettes dédiés à l’éducation (K-14) et à l’aide alimentaire ne sont pas négligeables. Pour une génération confrontée à la hausse des loyers, des frais de scolarité et de l’inflation alimentaire, ces investissements sont cruciaux.
Concrètement, la taxe financerait les premières années d’études supérieures (les community colleges et les universités publiques) et des programmes de distribution de repas dans les écoles. C’est la promesse d’un État qui protège ses jeunes, financé par ceux qui ont le plus profité de la croissance économique californienne.
Le verdict des urnes : un tremplin vers un impôt mondial ou une impasse historique
Le 3 novembre 2026, les Californiens rendront leur verdict. Quelle que soit l’issue, ce vote aura des répercussions bien au-delà des frontières de l’État.
L’effet domino : si la Californie réussit, le monde suivra-t-il ?
Le précédent du Massachusetts est instructif. Cet État a adopté un impôt sur les hauts revenus (la « millionaire tax ») et a vu son modèle discuté au niveau national. Un succès en Californie, le cinquième État du monde par son PIB, créerait un précédent immense.
Si la mesure passe, elle donnerait un poids politique énorme aux propositions de taxation mondiale des milliardaires portées par le G20. Les économistes Saez et Zucman pourraient utiliser ce succès pour pousser leurs idées au niveau international. À l’inverse, un échec californien serait un coup d’arrêt sévère pour ces ambitions.
« Oligarchs du 18e siècle » : le cri de ralliement d’une génération pour l’impôt mondial
Bernie Sanders a qualifié les milliardaires d’« oligarques du 18e siècle ». Cette formule choc résume l’enjeu générationnel du scrutin. Le vote californien de novembre 2026 n’est pas qu’un choix fiscal : c’est un référendum sur la justice sociale.
La génération 2026, confrontée à des inégalités records, regarde ce scrutin comme un signal. Les sondages montrent que les jeunes votent de plus en plus, et que la justice fiscale est l’une de leurs priorités. Si la taxe passe, ce sera la preuve que la mobilisation citoyenne peut faire plier les intérêts les plus puissants. Si elle échoue, ce sera la démonstration que l’argent des milliardaires peut encore acheter les élections.
Conclusion : un scrutin décisif pour la fiscalité mondiale
Le 3 novembre 2026 restera une date clé dans l’histoire de la fiscalité mondiale. Les yeux du monde entier sont tournés vers la Californie, où se joue un test grandeur nature de la taxation des ultra-riches.
L’issue du vote dépendra de plusieurs facteurs : la capacité des opposants à convaincre les électeurs que l’exode fiscal est une menace réelle, la mobilisation des syndicats et des jeunes, et la position ambiguë de Gavin Newsom, qui tente de négocier en coulisses pour enterrer la mesure avant même qu’elle n’atteigne les urnes.
Quoi qu’il arrive, ce scrutin a déjà changé la donne. Pour la première fois, une grande puissance économique propose de taxer directement la fortune des milliardaires, et non leurs revenus. Le précédent est posé, et il sera difficile à ignorer, quel que soit le résultat du vote. La question n’est plus de savoir si la taxation des ultra-riches est possible, mais quand et comment elle deviendra réalité.