Illustration d'un livre entouré de barbelés en lien avec la censure littéraire.
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Polémique « Corps à cœur » : accusation d'apologie de la pédocriminalité

Accusé d'apologie de la pédocriminalité, le livre « Corps à cœur » est retiré par Amazon après une pétition virale. Plongée au cœur d'une polémique juridique qui défie la liberté de création.

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Le monde de l'édition numérique, et plus particulièrement celui de la romance auto-éditée, est secoué par une polémique d'une ampleur inédite. En février 2026, un roman intitulé « Corps à cœur », signé Jessie Auryann, se retrouve au centre d'une tempête médiatique et juridique, suscitant l'indignation générale. Ce qui devait être une œuvre de fiction, nichée dans le sous-genre de la « dark romance », est désormais accusé de franchir les limites de la législation française sur la protection de l'enfance. Entre liberté de création et interdit moral, l'affaire soulève des questions brûlantes sur la responsabilité des auteurs et des plateformes à l'ère du numérique.

Illustration d'un livre entouré de barbelés en lien avec la censure littéraire.
Illustration d'un livre entouré de barbelés en lien avec la censure littéraire. — (source)

« Des scènes d'une atrocité sans nom » : ce que contient exactement « Corps à cœur »

Au cœur de cette tempête se trouve un ouvrage qui, de l'aveu même de ses détracteurs, propose un contenu d'une violence rare. Le livre, initialement publié en deux tomes respectivement en 2023 et juin 2024, a été regroupé en une intégrale en février 2025, diffusé massivement sur Amazon. Il s'inscrit dans la mouvance de la dark romance, un genre littéraire qui explore les zones d'ombre des relations amoureuses, souvent marquées par des dynamiques de pouvoir, des traumatismes et des interdits. Cependant, « Corps à cœur » semble avoir pulvérisé les codes habituels du genre en choisissant un point de vue narratif qui a glacé les lecteurs et les associations de protection de l'enfance.

Jessie Auryann, « mère au foyer de trois enfants » autrice de dark romance

L'autrice, Jessie Auryann, se présente comme une « mère au foyer de trois enfants » originaire des Pays de la Loire. Comme de nombreux écrivains émergents à l'ère du livre numérique, elle a choisi la voie de l'auto-édition pour faire connaître ses textes, contournant ainsi les filtres traditionnels des maisons d'édition. Le premier tome de « Corps à cœur » est donc sorti directement sur les plateformes de vente en ligne en 2023, sans passer par le circuit classique de la validation éditoriale. Ce mode de publication directe offre une liberté créative totale, mais expose également les auteurs à des dérives potentielles lorsqu'aucun comité de lecture ne vient valider ou censurer le contenu. Le positionnement initial du livre, celui d'une romance sombre visant un public averti, a rapidement été débordé par la nature extrême des thèmes abordés dans le récit.

Femme souriante en veste grise sur fond bleu.
Femme souriante en veste grise sur fond bleu. — (source)

Du point de vue de l'agresseur : ce que dénoncent les lecteurs

La particularité la plus choquante de « Corps à cœur » réside dans son choix narratif. Le roman adopte en effet le point de vue interne d'un agresseur sexuel, décrivant avec précision des scènes d'actes pédocriminels sur des enfants en bas âge, voire des nouveau-nés. Contrairement à une œuvre qui dénoncerait l'horreur de l'acte par le récit de la victime ou par une narration distanciée, le lecteur est ici plongé dans l'intimité psychique du bourreau. Plusieurs témoignages de lecteurs ont rapporté avoir été profondément mal à l'aise face à des descriptions érotisées de violences sur des mineurs. L'absence de distanciation narrative a conduit certains internautes à qualifier le livre de véritable « mode d'emploi pour pédocriminels », estimant que le texte traversait la frontière entre la fiction et l'incitation au crime.

Les avertissements de l'autrice : un bouclier suffisant ?

Il est important de noter que l'ouvrage était commercialisé avec des avertissements explicites. Jessie Auryann avait pris soin d'alerter les lecteurs potentiels sur la présence de « descriptions de situations traumatisantes », d'« expériences psychologiques intenses » et de « thématiques sensibles ». Dans son propos liminaire, l'autrice affirmait vouloir briser le « silence » autour des affaires de pédocriminalité, se positionnant en témoin engagé. Ces mentions, courantes dans le genre de la dark romance sous l'appellation de « trigger warnings », visent habituellement à prévenir le lectrice susceptible d'être déstabilisée par certains sujets. La question qui se pose aujourd'hui est de savoir si de simples avertissements suffisent à exonérer une œuvre de sa responsabilité morale et juridique lorsque le contenu abordé touche à l'interdiction absolue de la représentation pédopornographique.

80 000 signatures en trois jours : l'embrasement viral d'une pétition Change.org

La prise de conscience du grand public ne s'est pas faite par les canaux littéraires traditionnels, mais par la force frappeuse des réseaux sociaux. En quelques jours à peine, ce qui était au départ une alerte lancée par quelques lecteurs sur les réseaux sociaux s'est mué en un mouvement citoyen massif. Une pétition hébergée sur la plateforme Change.org a littéralement explosé les compteurs, témoignant de l'émotion suscitée par l'affaire au sein de la société française. Cette mobilisation rapide et sans précédent illustre la puissance de l'opinion numérique capable de forcer les autorités et les plateformes commerciales à réagir quasi instantanément.

« Une ligne rouge éthique et légale » : les arguments de la pétition

Intitulée « Pour le retrait de l'ouvrage Corps à cœur », la pétition a récolté plus de 80 000 signatures en seulement trois jours, un score rarement atteint aussi rapidement pour une affaire littéraire. Le texte des pétitionnaires soutient que la liberté de création, bien qu'étant un droit fondamental, ne saurait servir de « bouclier » pour diffuser des contenus illicites. Les signataires affirment que l'ouvrage franchit « une ligne rouge éthique et légale qui nécessite une intervention immédiate ». Sur le plan juridique, la pétition invoque l'article 227-23 du Code pénal, qui réprime la diffusion de représentations pornographiques de mineurs, ainsi que la loi du 17 juin 1998 et ses renforcements de 2021 visant à protéger les mineurs des messages violents ou à caractère sexuel. L'argument central repose sur la confusion, volontaire ou non, entre une « transgression artistique » acceptable et une « apologie de l'illégal » punie par la loi.

L'autrice Sonia Cotten au Salon du livre de l'Abitibi-Témiscamingue en 2023.
L'autrice Sonia Cotten au Salon du livre de l'Abitibi-Témiscamingue en 2023. — LouisEricG / CC BY-SA 4.0 / (source)

Quand BookTok s'en mêle : l'effet amplificateur des réseaux sociaux

L'accélération de la polémique doit beaucoup à l'écosystème du « BookTok », ce sous-groupe de l'application TikTok dédié aux livres. C'est sur cette plateforme, particulièrement prisée par les 15-30 ans, que les premières vidéos de lecteurs choqués sont apparues, partageant des extraits du livre pour alerter la communauté. L'effet de viralité a été immédiat : le hashtag lié à l'ouvrage a cumulé des millions de vues, transformant une critique littéraire en un buzz national. Cependant, cet engouement a eu un effet pervers paradoxal. La notoriété suscitée par l'indignation a propulsé le livre dans le haut des classements de ventes sur Amazon, illustrant le côté glauque de l'économie de l'attention où la polémique, même négative, finit par servir de publicité. Ce phénomène soulève également la question de l'exposition involontaire de mineurs à ces contenus sur les plateformes numériques, un sujet déjà traité dans nos analyses sur les dangers du numérique.

Sarah El Haïry et le retrait d'Amazon : l'État et le marché face au livre

Face à l'ampleur du scandale, les réactions institutionnelles et commerciales n'ont pas tardé. L'État s'est saisi du dossier avec fermeté, marquant une volonté politique claire de ne pas laisser l'impunité prévaloir au nom de la liberté artistique. De son côté, le géant du e-commerce a dû arbitrer entre sa politique de tolérance pour les contenus auto-édités et les risques réputationnels liés à la vente d'un livre potentiellement illégal. Cette séquence marque le passage d'une polémique communautaire à une affaire d'État, illustrant la tension croissante entre la régulation a posteriori de la justice et la régulation a priori des plateformes privées.

« On ne peut pas tout écrire au nom de la dark romance » : l'intervention de Sarah El Haïry

Le mardi 24 février 2026, Sarah El Haïry, haute-commissaire à l'enfance, a officiellement annoncé avoir saisi la plateforme Pharos et le parquet de Paris. Pharos est la plateforme nationale de signalement de contenus illicites sur internet, un outil majeur dans la lutte contre les crimes en ligne. Dans un communiqué, la représentante de l'État a tranché : « On ne peut pas tout écrire au nom de la “dark romance” ». Cette déclaration marque un coup d'arrêt symbolique important, rappelant que le label générique d'un genre littéraire ne protège pas des poursuites judiciaires. L'intervention de la haute-commissaire souligne la priorité gouvernementale de protection des mineurs face aux dérives potentielles de la création en ligne, positionnant l'État en garant de l'ordre moral et légal dans l'espace numérique.

Portrait d'une personne aux cheveux noirs portant une veste sombre.
Portrait d'une personne aux cheveux noirs portant une veste sombre. — (source)

Amazon retire le livre : un acte commercial, pas juridique

Dans la foulée de l'annonce gouvernementale, Amazon a décidé de retirer le livre de sa plateforme de vente. Il est crucial de préciser que ce retrait a été effectué par le géant américain de son propre chef, sans attendre de décision de justice formelle. Cette action relève donc d'une décision commerciale et de « modération de contenu » plutôt que d'une exécution judiciaire. Amazon, disposant de conditions générales d'utilisation strictes concernant les contenus indésirables ou illégaux, a préféré couper court à la polémique pour protéger son image. Cependant, ce retrait pose question : la plateforme agit-elle comme un juge de fait ? Si Amazon a agi rapidement, d'autres librairies numériques ou physiques auraient-elles eu le même réflexe ? Cet événement met en lumière le pouvoir immense détenu par les plateformes de diffusion sur l'accessibilité des œuvres, un pouvoir qui s'exerce souvent en dehors de tout cadre légal contradictoire.

Face à l'inceste porte plainte : « l'inceste fait vendre »

L'escalade judiciaire s'est poursuivie le 6 mars 2026 avec le dépôt de plainte de l'association Face à l'inceste. Cette organisation, qui lutte activement contre les violences sexuelles subies par les enfants, a décidé de porter l'affaire devant la justice criminelle. La plainte vise notamment le chef d'accusation de « fixation, enregistrement, diffusion, offre, transmission, détention ou consultation habituelle d'images ou représentations pornographiques mettant en scène un mineur », ainsi que la « diffusion de messages pornographiques pouvant être perçus ou vus par un mineur ». Me Laure Boutron Marmion, avocate de l'association, a dénoncé avec force la situation, soulignant : « Voir ce livre se glisser en top des ventes en quelques heures montre encore à quel point l'inceste fait vendre, ce qui est une glaçante vérité ». Ce passage devant le tribunal pourrait désormais définir si la littérature de fiction peut tomber sous le coup des lois anti-pédopornographie.

« Le droit de heurter, de choquer ou d'inquiéter » : la riposte juridique de l'autrice

Face à cette tornade médiatique et judiciaire, Jessie Auryann n'est pas restée silencieuse. Jeudi 26 février 2026, par la voix de son avocat, l'autrice a annoncé à son tour porter plainte, retournant l'accusation de harcèlement contre ses détracteurs. Cette contre-attaque juridique vise à replacer le débat sur le terrain de la liberté d'expression et de la protection de l'auteur face à la vindicte populaire. Elle permet également d'entendre une autre version de l'histoire, celle d'une autrice qui se sent victime d'une cabale numérique ayant mal interprété, selon elle, ses intentions artistiques.

Personne en col roulé et veste devant un fond bleu.
Personne en col roulé et veste devant un fond bleu. — (source)

Menaces de mort et doxxing : le coût humain de la polémique

La défense de Jessie Auryann met l'accent sur le « déferlement de haine » dont elle a été la cible suite à la viralité de l'affaire. Au-delà des critiques littéraires, l'autrice aurait subi des menaces de mort directes, des injures graves et, pire encore, une divulgation de ses données personnelles (doxxing). Son adresse, des détails sur sa famille et sa vie privée auraient été diffusés en ligne, l'exposant, elle et ses proches, à des dangers réels. Son avocat, Me Romain Ruiz, a souligné que l'autrice, mère de trois enfants, se trouvait désormais « menacée, injuriée, harcelée et mise en danger par des publications révélant de nombreuses données personnelles ». Cet aspect de l'affaire rappelle la violence parfois extrême des « lynchages numériques » où l'opinion publique se transforme en tribunal sans règles, condamnant l'individu bien au-delà de l'œuvre elle-même.

« Aux antipodes d'une mise en valeur du crime » : l'argumentaire de la défense

Sur le fond du dossier, la ligne de défense de l'autrice est claire : nier toute intention de promouvoir la pédocriminalité. Dans un communiqué, son avocat affirme que l'ouvrage est « le fruit d'un travail de plusieurs mois sur les ressorts de la pédocriminalité, qu'il dénonce explicitement et dont il ne fait ni la promotion ni l'apologie ». L'argument clé repose sur la forme romanesque : les extraits incriminés proviennent d'un récit fictionnel rédigé à la première personne, un choix littéraire destiné, selon la défense, à explorer la psychologie du monstre et non à le valoriser. Me Ruiz soutient que le texte ne valide « à aucun moment le point de vue du personnage en question, bien au contraire ». C'est l'argument classique de la distance artistique : on ne peut pas confondre le narrateur avec l'auteur, ni la description de l'horreur avec une apologie de cette horreur.

Liberté de création contre protection des mineurs : le débat juridique central

Enfin, la défense de Jessie Auryann pose la question philosophique et juridique des limites de l'art en démocratie. Son avocat a déclaré : « Si la liberté de création suppose le droit de heurter, de choquer ou d'inquiéter, c'est précisément parce qu'une œuvre peut susciter le débat, ce qui, en démocratie, est non seulement permis mais également sain ». Cet argument vise à opposer la liberté d'expression protégée par la loi de 1881 sur la presse aux textes répressifs visant la protection des mineurs. Le parquet de Paris, qui analyse actuellement le dossier « au regard des textes de loi », devra trancher entre ces deux principes constitutionnels : la liberté créatrice peut-elle s'accommoder de la représentation de crimes sexuels sur mineurs ? C'est ici que réside toute la complexité juridique de l'affaire, appelée à faire jurisprudence.

De « Twisted » à « Corps à cœur » : quand la dark romance ne sait plus où s'arrêter

Pour comprendre comment un tel ouvrage a pu voir le jour et rencontrer un public, il est indispensable de replacer l'affaire dans le contexte plus large de la dark romance. Ce sous-genre littéraire, né dans les années 2010, a explosé en popularité grâce aux réseaux sociaux, et plus particulièrement à TikTok. Ces romans, souvent auto-édités, prospèrent sur la transgression et l'exploration des interdits relationnels. De « Twisted » à « Powerless », la communauté BookTok a popularisé des histoires où les frontières du consentement sont floues, où les héros sont des anti-héros toxiques, parfois criminels. « Corps à cœur » s'inscrit dans cette veine, mais semble avoir poussé ces codes à leur paroxysme, au point de rompre le contrat tacite qui lie l'auteur au lecteur dans ce genre spécifique.

Le « safe, sane, consensual » de la fiction : une protection illusoire ?

Dans la communauté du « BookTok », la lecture de dark romance est souvent encadrée par des concepts empruntés au milieu du BDSM, tels que le « safe, sane, consensual » (sûr, sain, consentant) ou l'usage extensif des « trigger warnings ». L'idée est que le lecteur, prévenu du contenu violent, donne son consentement éclairé à la lecture de scènes choquantes, à des fins cathartiques ou divertissantes. Cependant, ce système repose sur l'hypothèse que la lectrice est capable de faire la part des choses entre fantasme et réalité. Or, une grande partie de l'audience de ces romans se situe dans une tranche d'âge allant de 16 à 25 ans, des adolescents ou jeunes adultes en pleine construction psychologique. La question de la validité d'un consentement à la lecture face à des contenus extrêmes se pose alors avec acuité. Les avertissements suffisent-ils vraiment à protéger un public jeune qui cherche avant tout à se conformer aux tendances virales du moment ?

Les codes du genre poussés à leur paroxysme

Analysons la mécanique narrative de la dark romance pour comprendre la dérive possible. Le genre repose souvent sur la fascination pour le « beau ténébreux », l'homme dangereux qui finit par être « sauvé » par l'amour de l'héroïne. Cette dynamique justifie souvent des comportements abusifs, possessifs ou violents sous couvert de passion. Dans « Corps à cœur », l'application de ce schéma à un personnage commettant des crimes sur des nouveau-nés a provoqué une rupture de tolérance. Si le lecteur peut accepter, dans une fiction, un héros mafieux tueur ou dominateur, l'introduction de la pédophilie change radicalement la nature du crime. Elle ne relève plus de la « romance noire », mais de l'abjection absolue. Le livre a donc commis l'erreur de croire que tous les interdits étaient équivalents en matière de fiction, oubliant que certains crimes, comme ceux touchant aux enfants, sont, à juste titre, intouchables dans l'espace public.

BookTok et l'économie du scandale : du succès au retrait

Il existe une ironie cruelle dans le timing de cette affaire. C'est la polémique elle-même qui a propulsé le livre dans le haut des classements de ventes. Les algorithmes de TikTok, favorisant l'engagement et l'émotion, ont diffusé les vidéos les plus choquées, attirant la curiosité morbose d'un large public. Simultanément, les algorithmes de recommandation d'Amazon, sensibles aux pics de vente et aux tendances sociales, ont mis en avant l'ouvrage, créant une boucle de rétroaction positive entre le scandale et le succès commercial. Ce mécanisme, bien connu dans l'industrie du divertissement (« il n'y a pas de mauvaise publicité »), prend ici une dimension particulièrement toxique. Il a fallu l'intervention manu militari de l'État et des plateformes pour briser ce cercle vicieux, laissant entrevoir la nécessité d'une réflexion plus globale sur la régulation algorithmique, un sujet que nous avions abordé dans notre analyse sur les risques de la vérification d'âge.

La loi de 2021 et l'article 227-23 : peut-on condamner un roman en France ?

L'issue judiciaire de cette affaire reposera sur l'interprétation précise de textes de loi complexes. Il ne s'agit pas simplement de morale ou d'opinion publique, mais de l'application stricte du droit pénal français. Les juristes et les magistrats devront déterminer si un roman écrit, sans images réelles, peut être qualifié de « représentation pornographique » au sens de la loi. Cette qualification, si elle est retenue, pourrait avoir des conséquences considérables sur la création littéraire à l'avenir, redéfinissant les contours de la liberté d'expression en France. Pour comprendre les enjeux, il faut décortiquer les textes qui servent de base aux plaintes déposées.

Représentation pornographique de mineur : le texte de loi face à la fiction

Le cœur de la bataille juridique se situe autour de l'article 227-23 du Code pénal. Ce texte, régulièrement renforcé ces dernières années, punit sévèrement la diffusion de « toute image ou représentation d'un mineur à caractère pornographique ». Le terme clé ici est « représentation ». Historiquement, cet article visait principalement les photographies et vidéos, c'est-à-dire des documents audiovisuels exploitant de vrais mineurs. Cependant, la jurisprudence et les évolutions législatives ont cherché à étendre cette définition pour couvrir les dessins, la réalité virtuelle, et potentiellement les écrits. Le défi pour l'accusation sera de prouver que l'écrit réaliste de Jessie Auryann constitue une « représentation » de nature pédopornographique. La défense, elle, plaidera que la loi vise la visualisation et l'exploitation sexuelle d'images, non l'élaboration d'une œuvre purement textuelle et fictive, aussi dérangeante soit-elle.

L'article 24 de la loi de 1881 sur la presse : l'apologie de crime

En parallèle de l'infraction de pédopornographie, les auteurs de la pétition et l'association Face à l'inceste invoquent probablement l'apologie des crimes contre l'humanité ou des crimes et délits, régie par la loi sur la presse de 1881. L'article 24 de cette loi interdit d'inciter à la commission de crimes ou de délits. Pour qu'une œuvre littéraire soit condamnée sur ce fond, il faut généralement prouver une intention directe de l'auteur de provoquer le lecteur à passer à l'acte, ou que le texte constitue une incitation directe à la violence. La défense de Jessie Auryann insiste sur le fait que son œuvre est un travail de dénonciation, ce qui pourrait la placer sous la protection de la liberté d'expression, à condition qu'elle ne fasse pas l'apologie directe des actes décrits. La frontière est ténue : décrire un crime dans tous ses détails est-il une forme d'incitation implicite ?

Le test de la « légitimité artistique » : comment les juges décident

Lorsqu'un contentieux oppose la protection de l'ordre public à la liberté artistique, les juges français appliquent souvent un test de proportionnalité et de légitimité. Ils examinent l'intention de l'auteur, le contexte de publication, et l'utilité sociale de l'œuvre. Dans des affaires passées, la justice a parfois protégé des œuvres controversées au nom de la nécessité de décrire la réalité sociale, même crue. Cependant, la protection des mineurs est considérée en France comme une priorité absolue, qui peut justifier des restrictions sévères aux libertés fondamentales. Si le juge estime que le livre ne possède pas de véritable valeur littéraire ou sociologique et qu'il se contente d'érotiser la violence infantile, la balance penchera en faveur de la condamnation. À l'inverse, s'il reconnaît la structure narrative comme une critique sincère de la pédophilie, l'autrice pourrait bénéficier d'une relaxe. L'incertitude reste donc totale quant à l'issue de ce bras de fer judiciaire.

Au-delà de « Corps à cœur » : cette affaire qui pourrait redessiner les frontières de la fiction

Quel que soit le verdict final, l'affaire « Corps à cœur » marque un tournant dans la relation entre l'auto-édition, les réseaux sociaux et la loi. Elle met en lumière les failles d'un système où n'importe qui peut diffuser du contenu à grande échelle sans le moindre contrôle éditorial préalable, pourvu qu'il respecte les conditions techniques d'une plateforme comme Amazon. Ce qui s'est passé ici est symptomatique d'une époque où la fiction devient rapidement réalité par sa diffusion virale, et où les notions de « consentement du lecteur » et de « trigger warnings » semblent insuffisantes pour réguler des flux massifs d'informations. L'ère BookTok impose une réflexion nouvelle sur notre rapport aux récits, en particulier ceux qui touchent à l'interdit suprême.

Cette polémique pourrait bien faire jurisprudence et obliger les plateformes de vente à mettre en place des mécanismes de modération plus stricts pour les contenus textuels, à l'image de ce qui existe pour les images ou les vidéos. La responsabilité éditoriale ne peut plus être l'apanage des seules maisons d'édition traditionnelles ; elle doit s'étendre aux géants du numérique qui distribuent ces œuvres. Il est probable que l'État légifère bientôt plus précisément sur l'accès aux écrits à caractère violent ou pornographique, notamment pour protéger les mineurs qui constituent une part non négligeable du lectorat de ces romans numériques.

Enfin, cette affaire interroge la communauté des lecteurs et des créateurs sur l'éthique de la dark romance. Si le genre a sa place dans le paysage littéraire pour explorer les zones d'ombre de la psychologie humaine, il ne doit pas devenir un refuge pour l'apologie de l'indicible. La liberté d'expression ne s'arrête pas là où commence l'émotion, mais elle s'arrête là où commence l'incitation au crime et la mise en danger des plus vulnérables. La ligne rouge est parfois ténue entre montrer l'horreur pour la dénoncer et exhiber l'horreur pour la vendre. C'est à cette ligne que « Corps à cœur » s'est heurté, et c'est autour d'elle que se dessinera l'avenir de la création littéraire à l'ère numérique.

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Questions fréquentes

Quel est le contenu du livre Corps à cœur ?

Ce roman de dark romance adopte le point de vue d'un agresseur sexuel pour décrire des actes pédocriminels sur des mineurs. Le texte est accusé d'érôtiser ces violences sans la distanciation habituelle aux récits de victimisation.

Pourquoi le livre a-t-il été retiré d'Amazon ?

La plateforme a retiré l'ouvrage suite à une forte polémique et à l'intervention de la haute-commissaire à l'enfance. Il s'agit d'une décision commerciale de modération de contenu prise pour protéger l'image de la marque face aux accusations d'apologie de la pédocriminalité.

Quelle loi vise le livre Corps à cœur ?

L'accusation repose sur l'article 227-23 du Code pénal qui réprime la diffusion de représentations pornographiques de mineurs. L'association Face à l'inceste a également porté plainte pour diffusion de messages pornographiques pouvant être vus par un mineur.

Comment réagit l'autrice Jessie Auryann ?

Elle nie toute apologie du crime, affirmant que son œuvre a pour but de dénoncer la pédocriminalité par l'exploration de la psychologie du bourreau. Son avocat a également déposé plainte pour harcèlement et menaces de mort à la suite de l'exposition de ses données personnelles.

Quel rôle a joué BookTok dans l'affaire ?

Les vidéos de lecteurs choqués sur TikTok ont créé une viralité massive, propulsant la pétition contre le livre et les ventes sur Amazon. Cette exposition a transformé une critique littéraire en un buzz national et une affaire d'État.

Sources

  1. Jessie Auryann, l’autrice de « Corps à cœur », porte plainte après le retrait par Amazon de son livre accusé d’apologie de la pédocriminalité · lemonde.fr
  2. bfmtv.com · bfmtv.com
  3. Ethics, Fantasy and Self-transformation - Ethics · cambridge.org
  4. Signez la pétition · change.org
  5. dev.fse.gouv.fr - Tampa By Alissa Nutting · dev.fse.gouv.fr
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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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