Un lecteur feuillette le journal « La Croix » devant l'immeuble Bayard.
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Plan social chez Bayard : « La Croix » ne paraît pas, une grève sans précédent

Pour la première fois depuis 1883, le journal La Croix ne paraît pas suite à une grève historique contre le plan social chez Bayard, qui prévoit 59 suppressions de postes.

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Mercredi 8 juillet 2026 restera une date dans l’histoire du journalisme français. Pour la première fois depuis sa création en 1883, le quotidien catholique La Croix n’a pas été distribué en kiosque. Pas de version papier, pas de version PDF non plus. Une absence totale, provoquée par la grève de treize des dix-huit salariés du service édition, ceux-là mêmes qui relisent chaque article avant publication. Derrière ce mouvement, un seul mot d’ordre : dénoncer le plan social chez Bayard, le groupe de presse propriétaire du titre, qui prévoit la suppression de 59 postes.

Un lecteur feuillette le journal « La Croix » devant l'immeuble Bayard.
Un lecteur feuillette le journal « La Croix » devant l'immeuble Bayard. — (source)

Ce n’est pas un simple incident technique. C’est le symptôme d’une crise qui secoue tout un secteur. Entre la chute du chiffre d’affaires, la disparition de magazines historiques comme Je Bouquine et Yam Yam, et l’achat controversé d’un parc d’attractions en pleine restructuration, le groupe Bayard cristallise les tensions d’une presse française en pleine mutation.

Mercredi 8 juillet 2026 : La Croix ne sort pas en kiosque pour la première fois

L’événement est suffisamment rare pour être souligné. Le mercredi 8 juillet 2026, les kiosquiers de France ont cherché en vain La Croix sur leurs étals. Le quotidien, qui tire à environ 80 000 exemplaires, n’a pas été fabriqué. En cause : un débrayage massif du service édition, déclenché la veille, mardi 7 juillet, à l’appel de la CGT, de la CFDT et du SNJ.

Treize salariés sur dix-huit ont cessé le travail. Leur grief est précis : le plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) annoncé en avril par la direction de Bayard va mécaniquement alourdir leur charge de travail, au détriment de la qualité éditoriale. Et pour un journal qui mise sur la rigueur et la confiance de ses lecteurs, cette perspective est jugée intolérable.

Le symbole est d’autant plus fort que La Croix n’avait jamais connu une telle interruption. Même pendant les guerres, même pendant les crises les plus graves, le journal avait toujours trouvé le moyen de paraître. Cette fois, le silence des rotatives en dit long sur l’état d’esprit des équipes.

13 salariés en grève : le service édition paralyse le journal

Le service édition de La Croix est une pièce maîtresse de la chaîne de fabrication. Ce sont ces relecteurs qui vérifient la syntaxe, la concordance des faits, la conformité déontologique de chaque article. Sans eux, pas de mise en page définitive, pas de bon à tirer. Leur rôle est d’autant plus crucial à l’heure où l’intelligence artificielle génère des contenus à grande vitesse et où la désinformation prospère.

En se mettant en grève, ces treize salariés ont immédiatement paralysé la production. Leur action est directe, sans détour : pas de service édition, pas de journal. C’est le levier le plus puissant dont ils disposent pour se faire entendre.

Salariés de Bayard mobilisés devant le siège du groupe.
Salariés de Bayard mobilisés devant le siège du groupe. — (source)

Les syndicats ont été clairs : ce mouvement n’est pas un caprice. Il répond à une menace concrète. La suppression de 2,5 équivalents temps plein chez les techniciens prépresse et le poste de directrice artistique-maquettiste va transférer ces tâches techniques sur les épaules des éditeurs. « Compenser l’absorption de ces tâches techniques se fera au détriment des tâches journalistiques », alertent-ils, alors que trois départs à la retraite n’ont déjà pas été remplacés depuis 2024.

Pas de PDF ni de version papier : un symbole fort pour les lecteurs

La grève totale – papier ET PDF – est une arme rare dans la presse française. Elle prive le lectorat de tout accès au journal, même numérique. C’est un signal fort envoyé à la direction : les salariés sont prêts à aller jusqu’au bout.

Ce type de paralysie complète n’est pas inédit, mais il reste exceptionnel. On se souvient que le journal Le Monde avait connu une situation similaire lorsque son édition du mardi n’était parue ni en ligne ni en version papier. Dans les deux cas, la tactique a démontré son efficacité immédiate : sans service clé, le journal ne peut tout simplement pas exister.

Pour les lecteurs de La Croix, habitués à une parution régulière et fiable, cette absence a provoqué surprise et inquiétude. Beaucoup ont exprimé leur soutien aux grévistes sur les réseaux sociaux, conscients que l’enjeu dépasse la simple routine d’un mercredi sans journal.

59 postes supprimés : le plan social de Bayard décrypté

Le conflit n’est pas né d’un malentendu. Il trouve sa source dans le plan de sauvegarde de l’emploi dévoilé par la direction de Bayard en avril 2026. Ce PSE prévoit la suppression de 59 postes au total, répartis entre la maison mère et sa filiale Milan Presse.

Siège social du groupe Bayard.
Siège social du groupe Bayard. — (source)

Pour les syndicats, ces chiffres sont un casus belli. Pour la direction, ils sont une nécessité dictée par la réalité économique. Le groupe justifie sa décision par « un marché de la presse et de l’édition chahuté », une formule qui englobe des années de baisse des ventes, l’érosion des recettes publicitaires et l’irruption de l’IA dans les processus de production.

Mais au-delà des chiffres bruts, c’est la manière dont le plan est mis en œuvre qui cristallise les tensions. La suppression de postes dans des métiers aussi spécialisés que le prépresse ou la direction artistique suscite des craintes légitimes sur la qualité finale du produit.

39 postes chez Bayard Presse, 20 chez Milan Presse : qui est visé ?

Le plan social frappe en deux temps. Chez Bayard Presse, qui emploie 735 salariés en CDI, 39 postes sont supprimés. Ces coupes concernent principalement les fonctions support et les services techniques, mais aussi quelques postes éditoriaux. La filiale Milan Presse, basée à Toulouse, n’est pas épargnée : 20 postes y sont supprimés, touchant des magazines jeunesse comme Toupie ou Wapiti.

Au total, ce sont 59 licenciements économiques. Mais le plan ne s’arrête pas là. 72 autres postes sont concernés par des réductions de temps de travail, des changements d’affectation ou des mobilités forcées. Au final, ce sont plus de 130 salariés qui voient leur situation professionnelle bouleversée.

La répartition géographique est également significative. Bayard Presse est basé à Montrouge, en région parisienne, tandis que Milan Presse opère depuis Toulouse. Les deux sites sont en grève, mais avec des temporalités différentes. Les salariés toulousains ont débrayé dès le 30 juin, une semaine avant leurs collègues parisiens.

Des techniciens prépresse aux éditeurs : la qualité de relecture en question

Le cœur du conflit à La Croix se niche dans un détail technique aux lourdes conséquences. La direction a annoncé la suppression de 2,5 équivalents temps plein chez les techniciens prépresse, ces professionnels qui calibrent les pages, ajustent les images et préparent les fichiers pour l’impression. Le poste de directrice artistique-maquettiste est également supprimé.

Ces missions ne disparaissent pas pour autant. Elles sont simplement transférées au service édition, celui-là même qui est en grève. Les éditeurs, qui relisent et corrigent les articles, devront désormais aussi gérer la mise en page technique. Une double peine qui, selon eux, se fera au détriment de la relecture.

« À l’heure de la désinformation et de l’explosion de l’intelligence artificielle, c’est un choix incompréhensible », dénoncent plusieurs éditeurs de La Croix. Leur crainte : que la qualité éditoriale, qui fait la réputation du journal, ne soit sacrifiée sur l’autel des économies budgétaires. Un risque d’autant plus grand que trois départs à la retraite n’ont pas été remplacés depuis 2024, alourdissant encore la charge de travail des équipes restantes.

Pourquoi Bayard, pilier de la presse catholique, supprime-t-il des emplois ?

Bayard n’est pas un groupe de presse comme les autres. Fondé en 1873 par les Augustins de l’Assomption, il est resté fidèle à sa vocation catholique et éducative. La Croix, son fleuron, est un quotidien d’opinion reconnu pour sa rigueur et son indépendance. Ses magazines jeunesse, de Pomme d’Api à Je Bouquine, ont bercé des générations de Français.

Mais cette histoire prestigieuse ne suffit pas à protéger le groupe des réalités économiques. Depuis plusieurs années, Bayard voit son chiffre d’affaires fondre. Les causes sont multiples : baisse de la lecture chez les jeunes, concurrence des écrans, déclin de la pratique religieuse, fragmentation numérique. Autant de tendances lourdes qui frappent durement la presse d’opinion et la presse jeunesse.

La direction assure que le plan social est une réponse à une urgence financière. Les syndicats, eux, dénoncent une gestion hasardeuse et des choix stratégiques contestables, à commencer par l’acquisition controversée d’un parc d’attractions.

Un chiffre d’affaires en chute libre : -4 % par an, 314,9 M€

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Pour l’exercice 2024-2025, le chiffre d’affaires consolidé de Bayard s’établit à 314,9 millions d’euros. C’est une baisse de 4 % par rapport à l’exercice précédent, et cette tendance se confirme depuis deux ans. La marge opérationnelle est quasi nulle, et le résultat net est négatif de 18,4 millions d’euros.

La direction explique ce déficit par des charges d’adaptation et des amortissements importants, liés notamment aux investissements technologiques nécessaires pour combler le retard numérique du groupe. Sans action corrective, le chiffre d’affaires pourrait encore baisser de 40 millions d’euros d’ici 2029.

« Notre chiffre d’affaires diminue en moyenne de 4 % depuis deux ans », reconnaît la direction, qui justifie le plan social par la nécessité de « préserver l’avenir du groupe ». Mais cette logique comptable se heurte à une réalité sociale douloureuse : 59 familles directement touchées par les licenciements, et des centaines d’autres inquiètes pour leur avenir.

Baisse de la lecture, écrans, pratiques religieuses : les défis structurels

Bayard doit faire face à des défis qui dépassent le simple cycle économique. Le groupe a lui-même identifié plusieurs tendances lourdes qui pèsent sur son activité. La baisse de la natalité réduit mécaniquement le nombre de lecteurs potentiels pour la presse jeunesse. La concurrence des écrans et des réseaux sociaux éloigne les jeunes générations du papier. Le déclin de la pratique religieuse en France fragilise le socle historique du lectorat catholique.

À cela s’ajoute la fragmentation numérique. Les lecteurs se dispersent sur une multitude de plateformes, rendant plus difficile la captation de l’attention et la monétisation des contenus. L’intelligence artificielle, enfin, bouleverse les processus de production et menace certains métiers.

Ces défis ne sont pas propres à Bayard. Toute la presse écrite les affronte. Mais le groupe catholique les subit de manière plus aiguë, car son modèle économique repose sur des segments – opinion et jeunesse – particulièrement exposés à ces mutations.

La presse jeunesse en première ligne : Je Bouquine et Yam Yam disparaissent

Si la grève de La Croix a focalisé l’attention médiatique, les coupes les plus profondes du plan social touchent en réalité la presse jeunesse. C’est le cœur du dispositif Bayard, et c’est là que les suppressions de postes sont les plus douloureuses.

Deux titres emblématiques disparaissent purement et simplement : Je Bouquine et Yam Yam. Leur arrêt marque la fin d’une époque pour des générations de jeunes lecteurs qui ont grandi avec ces magazines. C’est aussi un signal inquiétant sur la fragilité de l’offre culturelle destinée aux adolescents.

Je Bouquine, 42 ans d’histoire, s’arrête faute de lecteurs

Créé en 1984, Je Bouquine était un mensuel dédié aux 12-15 ans. Pendant 42 ans, il a proposé des nouvelles, des extraits de romans, des interviews d’auteurs et des jeux littéraires. Pour des millions d’adolescents, il a été la première porte d’entrée vers la lecture plaisir.

En mai 2026, Bayard a annoncé l’arrêt du magazine, justifié par son déficit chronique. Quatre postes sont supprimés directement. Le titre, qui tirait à environ 30 000 exemplaires, n’a pas réussi à s’adapter à la concurrence des écrans et des réseaux sociaux.

La disparition de Je Bouquine pose une question de fond : que reste-t-il comme supports papier pour les adolescents dans le paysage médiatique français ? Les grands groupes ont progressivement abandonné ce segment, jugé trop coûteux et trop difficile à monétiser. Le résultat est un vide culturel que rien ne semble pouvoir combler.

Milan Presse (Toulouse) en souffrance : 28 CDI supprimés, Yam Yam sacrifié

La filiale toulousaine de Bayard, Milan Presse, est en première ligne. Le 30 juin 2026, une centaine de salariés ont débrayé pour protester contre la suppression de 28 CDI et 3 CDD. Parmi les titres sacrifiés figure Yam Yam, l’ex-Géo Ado, un magazine de découverte du monde destiné aux 10-15 ans.

« Peu à peu, la marque Milan disparaît des productions qu’elle a initiées », déplorent les salariés dans un communiqué du 18 juin. Leur crainte est que le plan social actuel ne soit qu’une première étape avant une nouvelle restructuration, plus brutale encore.

Aude Le Breton, déléguée syndicale CGT chez Milan Presse, résume l’inquiétude : « On a beaucoup d’inquiétude quant à l’avenir. Ce qu’on craint, c’est un nouveau PSE en 2029, au vu des projections pour Milan, qui ne sont pas bonnes malgré le plan d’économies et les suppressions de postes. » Une prophétie que les salariés espèrent ne pas voir se réaliser.

Controverse : Bayard achète un parc d’attractions pendant le plan social

Difficile d’imaginer un paradoxe plus frappant. Alors que Bayard annonce la suppression de 59 postes, le groupe officialise dans le même communiqué l’acquisition majoritaire de Kingoland, un parc d’attractions situé à Plumelin, dans le Morbihan. Créé en 2014, ce parc familial attire environ 150 000 visiteurs par an.

Entrée du siège du groupe Bayard.
Entrée du siège du groupe Bayard. — (source)

Pour les syndicats, cette opération est un coup de poignard. Comment justifier des licenciements économiques quand le groupe investit dans un parc d’attractions ? La direction, elle, défend une stratégie de diversification indispensable à la survie du groupe.

Kingoland : un investissement perçu comme un coup de poignard

Le rachat de Kingoland est intervenu dans des conditions qui ont exacerbé la colère des salariés. L’annonce a été faite en avril 2026, dans le même document que le plan social. Pour les syndicats, ce timing est une provocation.

Le montant de l’acquisition n’a pas été divulgué, mais les observateurs estiment qu’il se chiffre en millions d’euros. Cet argent, disent les grévistes, aurait pu servir à préserver des emplois ou à investir dans la transition numérique du groupe. Au lieu de cela, il finance un parc d’attractions sans lien avec le cœur de métier de Bayard.

« C’est un choix indécent », résume un représentant syndical. « On demande aux salariés de faire des sacrifices, on supprime des magazines qui ont 40 ans d’histoire, et en même temps on achète un parc d’attractions. »

« Diversification indispensable » contre « choix indécent »

La direction de Bayard ne partage pas cette analyse. Thomas Hamon, délégué syndical CFDT-SNLE, a relayé la position officielle : « La diversification des activités est de toute façon devenue indispensable. » Selon le groupe, Kingoland représente une opportunité de développer des revenus hors presse, moins dépendants des aléas du marché publicitaire.

Cet argument ne convainc pas les syndicats. Pour eux, l’investissement dans Kingoland est un signe que la direction privilégie des projets personnels ou hasardeux plutôt que la défense de l’emploi et des savoir-faire éditoriaux.

Le débat dépasse le simple cas Bayard. Il pose la question de la stratégie des groupes de presse face à la crise. Faut-il se recentrer sur son métier historique, quitte à réduire la voilure, ou faut-il au contraire se diversifier pour trouver de nouvelles sources de revenus ? Bayard a choisi la seconde option. Reste à savoir si ce pari sera payant, ou s’il achèvera de fragiliser un groupe déjà sous tension.

Crise de la presse écrite : Bayard est-il le canari dans la mine ?

Le plan social chez Bayard n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans une vague de restructurations qui frappe la presse écrite française depuis plusieurs années. Les chiffres sont alarmants : près de 10 500 emplois ont été détruits depuis 2009 dans le secteur.

Cette hécatombe silencieuse interroge sur la viabilité à long terme du modèle économique de la presse papier. Les annonceurs publicitaires se tournent massivement vers les géants du numérique, et les lecteurs délaissent les kiosques pour les écrans. Bayard, avec ses spécificités de presse d’opinion et jeunesse, est particulièrement exposé.

10 500 emplois détruits depuis 2009 : l’hécatombe silencieuse

Selon les données de Trendeo, un cabinet spécialisé dans le suivi des plans sociaux, près de 10 500 emplois ont été supprimés dans la presse écrite française depuis 2009. Plus précisément, 11 685 postes ont été supprimés, contre seulement 1 216 créés. Le solde est dramatiquement négatif.

Depuis décembre 2025 seulement, près d’un millier d’emplois ont été supprimés. Cette accélération inquiète les observateurs, qui y voient un mouvement de fond plutôt qu’une simple conjoncture défavorable.

Le phénomène n’épargne aucun segment de la presse. Les quotidiens nationaux, les magazines spécialisés, la presse régionale, tous sont touchés. Les plans sociaux se succèdent à un rythme effréné, comme si le secteur entier était pris dans un étau.

Prisma, Centre France, Les Échos : les plans sociaux se multiplient en 2026

L’année 2026 est particulièrement meurtrière pour la presse française. En mars, Prisma Media annonce la suppression de 261 postes, soit 40 % de ses effectifs. En avril, c’est au tour de Centre France de supprimer 152 postes. En juin, Les Échos et Le Parisien taillent dans leurs effectifs à hauteur de 61 postes.

Antoine Chuzeville, cosecrétaire général du SNJ, résume la situation : « Il y a tellement de fronts sociaux ouverts en simultané qu’on ne sait plus où donner de la tête. » Cette dispersion des forces syndicales rend la contestation plus difficile, chaque plan social étant traité individuellement.

Dans ce contexte, le plan social chez Bayard apparaît comme un épisode de plus dans une série noire. Mais il a ceci de particulier qu’il touche un groupe à la fois historique et emblématique de la presse d’opinion, un secteur déjà fragilisé par des décennies de baisse de lectorat.

« Un moment d’accélération, de rupture » selon Patrick Eveno

Pour prendre du recul, il faut écouter Patrick Eveno, historien et spécialiste des médias. Selon lui, la presse vit « un moment d’intense accélération, de transformations profondes des usages, voire de rupture ».

Cette analyse donne une dimension historique aux événements actuels. Il ne s’agit pas d’une crise conjoncturelle, mais d’une mutation structurelle qui remet en cause le modèle même de la presse écrite. Les groupes qui survivront seront ceux qui auront su anticiper cette rupture, en investissant massivement dans le numérique et en repensant leur modèle économique.

Bayard, avec son plan social et sa diversification vers Kingoland, tente de s’adapter. Mais les choix de la direction sont contestés, et l’avenir du groupe reste incertain.

Quel avenir pour l’info et les jeunes lecteurs après la casse sociale ?

Au-delà des chiffres et des plans sociaux, il y a une question de fond : que perd-on collectivement quand un magazine jeunesse disparaît, quand un quotidien d’opinion ne paraît plus, quand des emplois qualifiés sont supprimés ?

La grève de La Croix force à regarder en face la fragilité d’un secteur qui a longtemps semblé immuable. Les jeunes générations, déjà privées de certains titres historiques, risquent de grandir dans un paysage médiatique appauvri. La diversité de la presse, ce bien public informationnel, est en danger.

Des titres historiques rayés de la carte : la diversité de la presse en danger

La liste des pertes irréversibles s’allonge. Je Bouquine, après 42 ans d’existence, disparaît des kiosques. Yam Yam, ex-Géo Ado, suit le même chemin. La Croix, elle, survit mais sort affaiblie de ce conflit, avec des effectifs réduits et une qualité éditoriale menacée.

Chaque titre qui disparaît est une voix en moins dans le débat public. La presse d’opinion, en particulier, joue un rôle irremplaçable pour éclairer les choix des citoyens. Sa fragilisation est une perte pour la démocratie.

La presse jeunesse, elle, est un outil essentiel d’éducation aux médias et de découverte de la lecture. En laissant ces segments se désagréger, on prend le risque de créer un désert culturel pour les adolescents.

Modèle économique à repenser ou lente agonie ?

Face à cette situation, plusieurs pistes sont envisagées. Le numérique a-t-il été pris de vitesse par les groupes de presse ? Beaucoup estiment que les investissements dans le digital sont arrivés trop tard, et qu’ils n’ont pas été suffisamment ambitieux.

Les aides publiques, qui se chiffrent en plusieurs centaines de millions d’euros par an, sont-elles bien ciblées ? Certains observateurs plaident pour une réorientation des subventions vers la presse d’opinion et la presse jeunesse, considérées comme des biens publics.

La diversification vers Kingoland est-elle une option viable ? Pour l’instant, elle suscite plus de critiques que d’enthousiasme. Mais la direction de Bayard parie sur le long terme, en espérant que les revenus générés par le parc permettront de financer la transition numérique du groupe.

Ce que cette grève dit de notre rapport à l’information

En définitive, la grève de La Croix dépasse le simple conflit social. Elle interroge notre rapport collectif à l’information. Dans un monde où les fake news prolifèrent et où l’IA génère des contenus à la chaîne, la relecture humaine, la vérification des faits, la rigueur éditoriale sont plus précieuses que jamais.

Les salariés de La Croix ne défendent pas seulement leurs emplois. Ils défendent une certaine idée du journalisme, exigeant et respectueux des lecteurs. Leur combat mérite d’être entendu au-delà des murs du groupe Bayard.

Conclusion

La grève du 8 juillet 2026 à La Croix n’est pas un incident isolé. C’est le symptôme d’une crise structurelle qui frappe l’ensemble de la presse écrite française, et plus particulièrement les segments de l’opinion et de la jeunesse. Le plan social chez Bayard, avec ses 59 suppressions de postes et la disparition de titres historiques, illustre la difficulté d’un modèle économique mis à mal par la révolution numérique, la baisse de la lecture et la concurrence des géants du web.

Le rachat controversé de Kingoland ajoute une dimension paradoxale à cette histoire : comment concilier rigueur budgétaire et diversification hasardeuse ? Comment préserver l’emploi tout en investissant dans des projets hors du cœur de métier ?

L’avenir de la presse d’opinion et jeunesse se joue sur un équilibre précaire entre nécessité économique, investissement numérique et mission de service public. Le conflit chez Bayard montre que cet équilibre est plus fragile que jamais. La question qui demeure est simple : une société peut-elle se permettre de perdre sa presse d’opinion et sa presse jeunesse sans se priver d’un regard unique sur le monde ?

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Questions fréquentes

Pourquoi La Croix n'est-il pas paru le 8 juillet 2026 ?

Le quotidien n'a pas été distribué en kiosque ni en version PDF pour la première fois depuis 1883. Cette absence est due à une grève de 13 salariés du service édition, qui protestent contre le plan social de Bayard prévoyant la suppression de 59 postes.

Combien de postes supprimés chez Bayard en 2026 ?

Le plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) prévoit la suppression de 59 postes au total : 39 chez Bayard Presse et 20 chez sa filiale Milan Presse. Au total, plus de 130 salariés voient leur situation professionnelle bouleversée, incluant des réductions de temps de travail et des mobilités forcées.

Quels magazines jeunesse Bayard a-t-il arrêtés ?

Bayard a annoncé l'arrêt de deux titres emblématiques : Je Bouquine, créé en 1984, et Yam Yam, l'ex-Géo Ado. Leur disparition s'inscrit dans un plan social qui supprime 28 CDI chez Milan Presse, la filiale toulousaine du groupe.

Pourquoi Bayard a-t-il acheté le parc Kingoland ?

La direction justifie l'acquisition majoritaire du parc d'attractions Kingoland par une nécessité de diversification des activités pour générer des revenus hors presse. Les syndicats dénoncent un « choix indécent » et une provocation, car l'annonce a été faite en même temps que le plan social.

Quel est le chiffre d'affaires de Bayard en 2024-2025 ?

Le chiffre d'affaires consolidé de Bayard s'établit à 314,9 millions d'euros, en baisse de 4 % par rapport à l'exercice précédent. Le résultat net est négatif de 18,4 millions d'euros, et la direction prévoit une possible baisse supplémentaire de 40 millions d'euros d'ici 2029.

Sources

  1. Plan social chez Bayard : le journal « La Croix » ne sortira pas en kiosque mercredi · lemonde.fr
  2. actualitte.com · actualitte.com
  3. La Croix - Wikipedia · en.wikipedia.org
  4. humanite.fr · humanite.fr
  5. la-croix.com · la-croix.com
geo-decoder
Théo Aubot @geo-decoder

Passionné de géopolitique depuis le lycée, je dévore les cartes, les atlas et les analyses internationales. Étudiant en relations internationales à Lyon, je rêve de comprendre pourquoi le monde tourne comme il tourne. Je collectionne les vieux numéros de revues géopolitiques.

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