Le groupe familial Urgo, propriétaire des marques Mercurochrome et Juvamine, vient de franchir pour la première fois la barre symbolique du milliard d'euros de chiffre d'affaires. Cette performance, annoncée ce lundi 18 mai 2026, marque un tournant pour cette entreprise française souvent perçue comme ringarde mais qui affiche une santé insolente. Derrière ce cap, c'est l'histoire d'une PME dijonnaise devenue un acteur mondial de la cicatrisation et de la santé grand public, sans jamais perdre son indépendance familiale. Voici comment Urgo a réussi ce pari.

Comment Urgo a franchi le cap du milliard d'euros sans dette
Atteindre le milliard d'euros de chiffre d'affaires est un exploit rare pour une entreprise familiale française. Urgo l'a fait sans s'endetter, sans céder au capital et en restant 100 % détenu par la famille Le Lous. Tristan Le Lous, président du groupe, a qualifié cette étape d'« extrêmement importante, surtout pour un groupe 100 % privé et sans dette, ce qui est extrêmement rare », dans un entretien au Bien Public.

Le groupe revendique aujourd'hui 4 000 salariés dans le monde, dont 2 000 en France. Il y a vingt ans, Urgo pesait environ 300 millions d'euros de chiffre d'affaires. En deux décennies, l'entreprise a donc triplé sa taille, portée par une stratégie d'innovation et d'acquisitions ciblées.
Une croissance portée par l'export et l'innovation
La moitié du chiffre d'affaires d'Urgo provient désormais de l'international. Le groupe est présent dans plus de 60 pays et réalise des performances remarquables aux États-Unis, où une progression de 50 % est attendue dans les deux prochaines années. Cette internationalisation repose sur des produits techniques à forte valeur ajoutée, notamment dans la cicatrisation avancée.
L'autre moitié de l'activité est générée par les produits vendus sans ordonnance en pharmacie : pansements, Mercurochrome, compléments alimentaires Juvamine, mais aussi les marques Alvityl, Humer ou encore Ricqlès. Cette double casquette – médicale et grand public – fait la force du groupe.
150 millions d'euros d'investissement pour 2026-2027
Urgo ne compte pas s'arrêter là. Le groupe a annoncé un plan d'investissement de 150 millions d'euros pour les deux prochaines années, destiné à la recherche et au développement ainsi qu'à ses sites industriels français. Quatre-vingts pour cent des produits Urgo sont fabriqués dans l'Hexagone, un chiffre que la direction entend maintenir.
Le projet le plus emblématique est la construction d'une nouvelle usine à Andrézieux-Bouthéon, dans la Loire. Ce site de 35 000 mètres carrés, représentant un investissement de 60 millions d'euros, doit être opérationnel d'ici 2029. Il créera 200 emplois directs et 115 emplois indirects. L'objectif : devenir le leader mondial de la compression médicale, un segment où Urgo est déjà numéro deux mondial.

Du pansement à la peau artificielle : la stratégie d'innovation d'Urgo
Urgo a longtemps été associé au simple pansement adhésif. Mais le groupe a opéré une mue spectaculaire vers des technologies de pointe. Il y a vingt ans, le lancement d'UrgoTul, un pansement qui ne décolle pas les bourgeons de peau lors du retrait, a marqué un tournant. Depuis, l'offre hospitalière n'a cessé de s'étoffer.
Aujourd'hui, le produit le plus vendu d'Urgo est UrgoK2, une bande de compression utilisée pour traiter les ulcères veineux. Le groupe investit également dans des technologies de rupture comme les lasers anti-rides et anti-cicatrices, et surtout la peau artificielle.
Le programme Genesis : 100 millions d'euros pour la peau artificielle
Le projet le plus ambitieux s'appelle Genesis. Co-développé avec Dassault Systèmes, ce programme de recherche sur la peau artificielle est financé à hauteur de 100 millions d'euros, dont 20 millions apportés par Bpifrance via le plan France 2030. L'objectif est de créer des substituts cutanés pour traiter les grands brûlés et les plaies chroniques.
Cette innovation place Urgo à la frontière de la santé et de la technologie. Le groupe mise sur sa R&D dijonnaise, où sont conçues la plupart des innovations. « Ce milliard s'est fait avec les innovations issues de la recherche réalisée à Dijon, c'est avant tout une réussite collective », a souligné Tristan Le Lous.

Une diversification vers la médecine esthétique
Urgo explore aussi le champ de la médecine esthétique, avec des technologies laser pour le rajeunissement cutané et le traitement des cicatrices. Ce segment, en forte croissance, permet au groupe de toucher une clientèle plus jeune et de diversifier ses sources de revenus. L'enjeu est de capitaliser sur l'expertise en cicatrisation acquise depuis des décennies.
Les marques iconiques et les acquisitions récentes d'Urgo
Le portefeuille de marques d'Urgo est un véritable musée de la pharmacie française. Mercurochrome, racheté en 1996, est l'antiseptique rouge que des générations de Français ont appliqué sur leurs genoux écorchés. Juvamine, créé en 1987, est le leader des compléments alimentaires en grandes surfaces. Marie Rose, Super Diet, Alvityl, Ricqlès : autant de noms qui évoquent l'enfance et les remèdes de grand-mère.
Mais Urgo ne se contente pas d'empiler des marques historiques. Le groupe a multiplié les acquisitions récentes pour renforcer sa présence sur des segments porteurs.
L'acquisition de Ricqlès : un pari gagnant
En 2020, Urgo a commencé à exploiter la marque Ricqlès sous licence auprès du groupe Haribo. Cinq ans plus tard, en 2025, le groupe a officialisé l'acquisition complète de la marque, comme l'indique le communiqué officiel du groupe Urgo. Ricqlès, fondé en 1838 et célèbre pour son alcool de menthe, a opéré une mutation vers le segment de la santé bucco-dentaire.
Le pari est réussi : la marque enregistre des performances record, avec 30 % de parts de marché sur le segment des accessoires bucco-dentaires en grande distribution et une croissance de 37 %. Ricqlès devient ainsi le troisième pilier de la filiale Juva Santé, derrière Juvamine et Mercurochrome.

La conquête des compléments alimentaires en Europe
Urgo a également renforcé sa présence dans les compléments alimentaires à l'international. Au premier semestre 2025, le groupe a racheté Vista-Life Pharma, une PME belge spécialisée dans ce secteur, puis MyBestPharm, une société polonaise qui détient une vingtaine de produits dans les segments immunité, beauté et minceur.
Ces acquisitions s'inscrivent dans une stratégie de développement européen. Juva Santé, qui réalise l'essentiel de son chiffre d'affaires en France, doit désormais conquérir de nouveaux marchés. La filiale emploie 350 salariés sur les 4 000 du groupe, et s'appuie sur une usine à Forbach (Moselle) et un site logistique à Gevrey-Chambertin (Côte-d'Or).
Juva Santé : une filiale convoitée mais stratégique
Depuis plusieurs mois, des rumeurs évoquent une possible cession de Juva Santé, la filiale qui regroupe les marques grand public d'Urgo. Selon L'Informé, le groupe aurait reçu des offres non sollicitées pour cette activité, qui pèse environ 130 millions d'euros de chiffre d'affaires. La famille Le Lous aurait mandaté Natixis Partners pour évaluer ces propositions, comme le rapporte Le Moniteur des Pharmacies.
Juva Santé a affiché un chiffre d'affaires de 109 millions d'euros en 2024, en croissance ininterrompue de plus de 4 % par an depuis 2013. L'entité est leader sur le segment des compléments alimentaires en grandes surfaces, avec près de 70 % de parts de marché.
Pourquoi Urgo pourrait garder Juva Santé
Plusieurs éléments plaident pour le maintien de Juva Santé dans le giron d'Urgo. D'abord, la filiale est rentable et en croissance. Ensuite, elle bénéficie de la notoriété de marques iconiques qui servent de porte d'entrée vers les pharmacies et les grandes surfaces. Enfin, le groupe familial n'a pas de pression actionnariale pour céder des actifs.
La direction d'Urgo refuse de commenter « cette rumeur », mais ne la dément pas non plus. D'après Usine Nouvelle, une offre a bien été reçue et des discussions seraient en cours. L'issue de ces négociations déterminera l'avenir de marques comme Juvamine, Mercurochrome, Intimy ou Ricqlès.
Un recentrage sur les segments à forte valeur ajoutée
Si cession il y a, elle s'inscrirait dans une stratégie de recentrage sur les segments à plus forte valeur ajoutée. Urgo concentre ses investissements sur la cicatrisation avancée, la compression médicale et les technologies de rupture comme la peau artificielle. Ces activités, plus techniques et mieux rémunérées, offrent des perspectives de croissance plus élevées à l'international.
À l'inverse, les marques grand public de Juva Santé sont très dépendantes du marché français et des circuits de distribution en grandes surfaces. Leur potentiel de croissance à l'export est plus limité. Pour Urgo, l'enjeu est donc de choisir entre conserver ces marques rentables mais matures, ou les céder pour financer des investissements plus ambitieux.

L'ancrage territorial et l'emploi en France
Urgo reste profondément ancré dans le tissu économique français. Le groupe emploie 2 000 personnes dans l'Hexagone, réparties entre Dijon (siège social et R&D), Forbach (production de compléments alimentaires), Gevrey-Chambertin (logistique) et bientôt Andrézieux-Bouthéon (nouvelle usine). Quatre-vingts pour cent des produits sont fabriqués en France, un chiffre rare dans l'industrie pharmaceutique.
Le groupe a également investi dans la réindustrialisation via le programme Choose France. La nouvelle usine de la Loire illustre cette volonté de maintenir une production locale. « On n'arrête pas d'investir en France et à Dijon en particulier », a insisté Tristan Le Lous.
4 000 salariés dans le monde, une croissance de l'emploi
Avec 4 000 salariés, Urgo a créé plusieurs centaines d'emplois ces dernières années. Le groupe recrute principalement dans la recherche, la production et les fonctions commerciales. Les trois fils d'Hervé Le Lous – Briac, Tristan et Guirec – ont pris la tête du groupe en 2019, assurant la continuité familiale.
Cette stabilité actionnariale permet à Urgo d'investir sur le long terme, sans être soumis aux exigences de rentabilité à court terme des fonds d'investissement. Le groupe n'a pas de dette et peut donc financer ses projets sur ses fonds propres.
Le scandale des cadeaux Urgo : une ombre au tableau
Urgo a cependant connu une affaire embarrassante. En 2023, le groupe a été condamné à une amende de 1,125 million d'euros pour avoir offert des cadeaux illégaux à des pharmaciens. Ces pratiques, courantes dans l'industrie pharmaceutique, visent à fidéliser les prescripteurs mais sont interdites par la loi.
Le groupe a reconnu les faits et a depuis renforcé ses procédures de conformité. Cette affaire n'a pas entamé la croissance d'Urgo, mais elle rappelle que les pratiques commerciales dans le secteur de la santé sont strictement encadrées.
Les défis à venir pour Urgo
Franchir le milliard d'euros de chiffre d'affaires est une étape, pas une fin. Urgo doit désormais consolider sa position de leader mondial de la cicatrisation tout en développant de nouveaux relais de croissance. Le groupe investit massivement dans la R&D, mais doit aussi faire face à une concurrence accrue, notamment des géants américains et allemands.
La concurrence sur le marché de la cicatrisation
Le marché mondial de la cicatrisation est dominé par des groupes comme Smith & Nephew, ConvaTec ou Mölnlycke. Urgo occupe une position de numéro deux mondial sur le segment de la compression médicale, mais doit encore gagner des parts de marché sur les plaies chroniques et les brûlures.
Le programme Genesis sur la peau artificielle pourrait offrir un avantage concurrentiel décisif. Si les recherches aboutissent, Urgo disposerait d'une technologie unique pour traiter les grands brûlés et les patients souffrant d'ulcères chroniques.
L'internationalisation comme moteur de croissance
La moitié du chiffre d'affaires d'Urgo provient déjà de l'international, mais le groupe vise une progression de 50 % aux États-Unis dans les deux prochaines années. Le marché américain est le plus lucratif pour les dispositifs médicaux, mais aussi le plus concurrentiel.
Urgo mise sur la qualité de ses produits et sur son expertise clinique pour convaincre les hôpitaux américains. Le groupe a également renforcé sa force de vente outre-Atlantique, avec des équipes dédiées à la cicatrisation avancée.
La transmission générationnelle
La famille Le Lous a réussi sa transmission aux trois fils d'Hervé, qui dirigent le groupe depuis 2019. Briac Le Lous préside Urgo Consumer Healthcare, Guirec Le Lous est à la tête d'Urgo Medical, et Tristan Le Lous assure la présidence du groupe. Cette répartition des rôles permet de maintenir l'unité familiale tout en spécialisant les responsabilités.
La question de la prochaine génération se pose déjà. Les trois frères ont eux-mêmes des enfants, mais il est trop tôt pour savoir s'ils reprendront le flambeau. En attendant, Urgo reste une entreprise familiale, indépendante et sans dette, un modèle rare dans l'industrie pharmaceutique mondiale.
Conclusion
Le cap du milliard d'euros de chiffre d'affaires franchi par Urgo est bien plus qu'un simple record financier. C'est la démonstration qu'une entreprise familiale française peut prospérer dans un secteur ultra-concurrentiel, sans céder au capital ni délocaliser sa production. En combinant innovation de pointe (peau artificielle, lasers) et marques iconiques (Mercurochrome, Juvamine), Urgo a su séduire à la fois les hôpitaux et les consommateurs. Le groupe investit 150 millions d'euros dans ses sites français, crée des emplois et vise les marchés internationaux. Pour les jeunes générations qui redécouvrent les marques de leur enfance, Urgo prouve que le made in France a encore de beaux jours devant lui.