La question n'est plus de savoir si l'État doit investir, mais ce qu'il obtient en retour. En France, les crédits de France 2030 sont déjà largement engagés ; en Europe, les subventions à l'industrie se comptent en dizaines de milliards d'euros. Reste à savoir qui paie et selon quelles règles.

La conditionnalité, une doctrine avant d'être un budget
Dans un texte publié en 2023, Mariana Mazzucato et Dani Rodrik plaident pour une refonte des contrats entre la puissance publique et les entreprises : "reimagine the contracts that structure public-private relationships", écrivent-ils, en liant les bénéfices publics à des exigences vérifiables. L'idée n'est pas neuve, mais elle est formulée comme une méthode : chaque euro public devrait s'accompagner d'obligations - localisation, réinvestissement, salaires, partage de la valeur - plutôt que d'un simple versement.
Cette approche s'inscrit dans une définition large de la politique industrielle. Pour Réka Juhász, Nathan Lane et Dani Rodrik, il s'agit de politiques qui "ciblent explicitement la transformation de la structure de l'activité économique en vue d'atteindre un certain objectif public". La conditionnalité devient alors l'instrument qui relie le financement à l'objectif.
Qui paie : l'échelle de France 2030
France 2030 engage 54 milliards d'euros de fonds publics sur une décennie, soit environ 2 750 euros par foyer fiscal assujetti. Trois ans après son lancement, la Cour des comptes relevait que 35 milliards d'euros avaient été engagés sur une enveloppe de 50,41 milliards d'euros, pour soutenir près de 5 000 projets dans de nombreux secteurs. Un peu plus de la moitié des aides, 53,61 %, allait à des entreprises.
La Cour pointe aussi un changement d'instrument. Là où les précédents programmes d'investissements d'avenir reposaient sur des prises de participation, des avances remboursables et des prêts, France 2030 se caractérise par une "prédominance marquée des subventions pures". Ce basculement complique le pilotage par la performance : une subvention ne se rembourse pas et ne produit pas de retour financier automatique.
Le maillon faible : le suivi des retours
C'est le point que la Cour des comptes met en avant sous un titre explicite : "II - UNE AMÉLIORATION NÉCESSAIRE DU SUIVI DES RETOURS FINANCIERS". Autrement dit, l'État ne mesure pas encore ce que les fonds engagés lui rapportent. La question du contribuable - ce qui revient à la collectivité - reste donc ouverte, faute d'outil de suivi consolidé.
Le même constat vaut à l'échelle européenne. Début 2026, 22 États membres avaient engagé environ 37,2 milliards d'euros de subventions au titre des projets importants d'intérêt européen commun (IPCEI), pour 247 entreprises bénéficiaires. L'ampleur des montants contraste avec la difficulté à documenter les contreparties.
Les objections : capture et asymétrie d'information
La critique la plus directe vise le risque de capture. Pour l'économiste Charles Wyplosz, l'État souffre d'asymétrie d'information, de corruption et de capture par les lobbies : "les ressources publiques sont susceptibles de se retrouver allouées dans des activités enrichissant des intérêts particuliers, au détriment de l'ensemble de la collectivité".
Les premiers travaux empiriques allaient dans ce sens, en relevant une corrélation négative entre le montant des aides publiques et le niveau de productivité au niveau sectoriel. Juhász et ses coauteurs rappellent toutefois que ce résultat peut aussi traduire un État qui intervient précisément là où les défaillances de marché sont les plus fortes.
Ce que dit la recherche récente
En passant en revue la nouvelle vague d'études, Juhász, Lane et Rodrik concluent qu'elle "offre une image plus positive de la politique industrielle que n'en donnaient les travaux antérieurs" et que les ressources publiques mobilisées auraient des effets larges et durables sur la structure de l'activité économique. Les mêmes auteurs tempèrent aussitôt cet optimisme. Les réussites asiatiques sont souvent présentées comme des cas particuliers, difficiles à répliquer, parce que ces pays "disposeraient d'une bureaucratie plus compétente et d'un État mieux à même de discipliner le secteur privé" que les autres.
Autrement dit, la conditionnalité efficace suppose une capacité administrative de négocier, de vérifier et, au besoin, de sanctionner. C'est cette capacité, plus que l'enveloppe, qui fait la différence entre un soutien et un investissement.
Des cas qui documentent le risque
Le dossier des semi-conducteurs en offre deux illustrations. Intel a définitivement annulé en juillet 2025 sa "mega-fab" de Magdebourg, libérant ainsi la subvention allemande de plusieurs milliards d'euros qui lui était destinée. La Cour des comptes européenne a par ailleurs jugé "improbable" l'objectif de production fixé par le règlement européen sur les puces. Dans les deux cas, l'argent public avait été annoncé avant que les contreparties ne soient réellement tenues. Ce contexte de compétition mondiale pour les investissements, analysé dans notre dossier sur le choc industriel de 2025, pousse les États à promettre vite - parfois plus vite qu'ils ne peuvent vérifier.
Ce qui reste à démontrer
Le débat ouvert par Mazzucato porte moins sur le principe de l'intervention publique que sur ses clauses. Ce n'est pas le montant dépensé qui dira si l'État investit autrement, mais la capacité à exiger et à mesurer des contreparties. Tant que le suivi des retours financiers reste à améliorer, la conditionnalité demeure une intention.