La loi n° 2025-532 du 13 juin 2025 "visant à sortir la France du piège du narcotrafic" a été adoptée à l'unanimité au Sénat. Un an et demi après sa promulgation, son volet sanitaire n'a toujours pas de contenu législatif propre. Le 15 janvier 2026, la sénatrice du Puy-de-Dôme Marion Canalès a demandé au gouvernement quelles initiatives il entendait prendre, et selon quel calendrier, pour engager un "acte 2" structuré autour de la prévention, de la réduction des risques et de la protection des mineurs. La réponse, publiée le 21 janvier par la ministre déléguée Charlotte Parmentier-Lecocq, partage le constat. Elle ne fixe aucune date.

C'est le point le plus solide de ce dossier : sur la santé des jeunes, la loi de 2025 n'a rien décidé. Non par accident, mais parce que son architecture est celle d'un texte de police.
Un texte bâti sur la répression, pas sur le soin
La loi est issue des travaux de la commission d'enquête du Sénat présidée par Jérôme Durain et rapportée par Étienne Blanc. Ces travaux ont documenté l'organisation des filières et l'économie du trafic. Ils ont aussi écrit noir sur blanc que la bataille "se jouera à la fois sur la prévention de la consommation et sur la dissuasion de l'entrée dans les trafics", ces deux volets devant être "menés impérativement en parallèle". Les rapporteurs appelaient eux-mêmes à un second texte, sanitaire et préventif.
Ce second texte n'existe pas. L'essentiel de la loi promulguée porte sur l'arsenal répressif : moyens d'enquête, renseignement administratif, mesures privatives de liberté. La question sénatoriale de janvier 2026 le résume : un an après, le volet préventif reste "un point beaucoup trop silencieux de nos débats".
Ce cadrage n'est pas neutre pour les moins de 18 ans. Dans une loi qui traite la drogue comme un problème d'ordre public, les jeunes apparaissent d'abord comme des cibles : recrues des réseaux, fratries exposées, victimes de la violence aux abords des établissements. Rarement comme des usagers ayant des besoins de soins. La commission d'enquête l'avait d'ailleurs noté, en appelant à des réponses adaptées aux mineurs recrutés ou menacés par les organisations criminelles - une préoccupation de protection, pas d'accès aux soins.
Ce que le gouvernement répond : des constats et des priorités
Sur le fond, la réponse ministérielle ne conteste rien. Elle reconnaît que la lutte contre le narcotrafic "ne peut être pleinement efficace sans un renforcement clair et structuré de son volet sanitaire et de son volet préventif".
Elle avance aussi un diagnostic sur les jeunes, qu'il faut prendre pour ce qu'il est : une affirmation gouvernementale, non un résultat mesuré. Le gouvernement constate "un recul de la consommation de tabac, d'alcool et de cannabis chez les mineurs", en même temps que "l'émergence de nouvelles menaces" : progression de la cocaïne et des drogues de synthèse, et les "conduites addictives sans substance, souvent amplifiées par l'environnement numérique". Parmi les priorités annoncées figure "le lancement d'un plan de prévention ciblé sur les usages nocifs de l'alcool". Aucun échéancier n'accompagne ces annonces.
Le recul invoqué est cohérent avec les données disponibles pour la période récente. L'enquête ESCAPAD de l'OFDT, menée en mars 2022 auprès de 23 701 jeunes de 17,4 ans en moyenne, montrait que tous les niveaux d'usage de drogues avaient baissé depuis 2017. Mais la réponse ministérielle ne chiffre pas son constat, et la tendance décrite s'arrête à cette photographie.
Surtout, le front s'est déplacé. En octobre 2026, les publications mises en avant par l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives portent sur les paris sportifs problématiques chez les 15-25 ans, les jeux d'argent et de hasard, le crack chez les personnes marginalisées et les drogues de synthèse. Autrement dit : l'agenda des addictions chez les jeunes ne se réduit plus au produit illicite que la loi de 2025 prétendait combattre.
Les haltes soins addictions, toujours à l'essai
Le seul dispositif de réduction des risques sur lequel le Parlement s'est prononcé depuis la loi n'a pas été créé par elle. Les haltes soins addictions (HSA), ex-"salles de consommation à moindre risque", existent depuis la loi de modernisation de notre système de santé de 2016. Elles sont deux en France : Paris et Strasbourg.
Le 16 décembre 2025, l'Assemblée nationale a adopté définitivement le PLFSS 2026, qui prolonge leur expérimentation jusqu'au 31 décembre 2027. Sans cet article, les deux sites fermaient au 1er janvier 2026. La Fédération Addiction, avec Addictions France, AIDES, Médecins du monde, la Fédération des acteurs de la solidarité, l'UNIOPSS, Gaïa-Paris et Ithaque, parle d'"une avancée fragile" : les évaluations scientifiques, administratives et de terrain convergent, selon ces organisations, vers une inscription dans le droit commun, mais la décision est encore repoussée.
À Strasbourg, Argos a dix ans. En une décennie, la structure a accueilli 2 633 personnes pour 80 740 passages, sept jours sur sept, de 13 heures à 19 heures. "Depuis dix ans, le dispositif a fait l'objet de plusieurs évaluations et rapports et ils ont tous la même conclusion : non seulement il faut pérenniser ces structures, mais il faut en ouvrir d'autres", résume Gauthier Waeckerlé, directeur général d'Ithaque. Michel Hasselmann, président de l'association, ajoute : "Ce n'est pas une question morale, mais une question de santé publique."

Une réserve s'impose, et elle est décisive pour notre sujet : les HSA accueillent des personnes majeures. Les 2 633 usagers strasbourgeois ne disent rien de la santé des 15-17 ans. On ne peut donc pas présenter ces structures comme la réponse sanitaire aux jeunes usagers - elles ne le sont pas, et leurs défenseurs ne le prétendent pas. Ce qu'elles révèlent, en revanche, c'est un régime politique : celui de l'expérimentation perpétuelle, où un dispositif maintes fois évalué reste, dix ans après, provisoire, sans engagement pluriannuel, sans possibilité réelle d'essaimer.
La pression monte pourtant. Douze maires de grandes villes, dont Benoît Payan à Marseille, ont écrit au Premier ministre Sébastien Lecornu pour réclamer la "pérennisation légale" des HSA et l'ouverture de nouvelles structures. Le conseil municipal de Nantes a voté un voeu commun le 9 octobre 2026, majorité et oppositions réunies. Médecins du Monde a déposé un recours contre l'inaction de l'État, examiné le 8 octobre par le tribunal administratif de Paris.
Le budget 2027 comme révélateur
Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2027 est arrivé le 20 octobre 2026 dans l'hémicycle, après son rejet en commission. Le gouvernement veut ramener le déficit de la Sécurité sociale de 21,8 milliards d'euros en 2026 à 12,7 milliards en 2027, avec un effort de près de 10 milliards "portant majoritairement sur les dépenses". Les dépenses d'assurance maladie n'augmenteraient que de 2 %, contre environ 3 % les années précédentes, et 5,1 milliards d'économies sont prévus sur la santé.
Dans ce texte, la seule nouveauté fiscale de prévention mise en avant porte sur le sucre : une taxe sur les produits transformés contenant des sucres ajoutés et des additifs, au barème croissant, pour un rendement attendu d'environ 300 millions d'euros, destinée à lutter contre l'obésité et les maladies chroniques. Aucune mesure "addictions" - tabac, alcool, HSA - n'apparaît dans la présentation des principales dispositions.
C'est là que se joue l'arbitrage réel. Maintenir un dispositif sous statut expérimental ne coûte presque rien en trésorerie : deux structures, des équipes, un budget reconduit d'année en année. Mais cela coûte cher autrement. Pas d'engagement pluriannuel, donc guère de recrutements stables ni de maillage territorial, et une prévention qui dépend du bon vouloir des agences régionales de santé - Marion Canalès souligne que la loi de 2016 n'a pas produit d'effets homogènes sur le territoire, chaque ARS restant libre de soutenir ou non les dispositifs. Elle qualifie les actions de prévention de "fragmentées, ponctuelles et financées par à-coups".
L'objection est recevable : la prévention destinée aux mineurs ne repose pas sur les HSA, et le gouvernement peut défendre que son action passe par l'école, les consultations jeunes consommateurs ou la MILDECA. Encore faudrait-il pouvoir comparer. Ce dossier ne permet pas de chiffrer les moyens respectifs du répressif et du sanitaire, ni de mobiliser un indicateur de prévalence postérieur à 2022. En l'absence de ces données, le seul élément établi reste l'asymétrie des calendriers : l'appareil policier et judiciaire de la loi de 2025 est en place et financé, le volet sanitaire en est toujours au stade de l'annonce.
Ce qu'il faut surveiller
D'abord le calendrier de l'"acte 2" promis par la commission d'enquête : sans date, il n'existe pas. Ensuite la ligne budgétaire : une politique de prévention et de réduction des risques pour les mineurs qui ne figure dans aucun PLFSS reste un discours.
Enfin l'échéance du 31 décembre 2027. Elle tombe après l'élection présidentielle. Le report de la décision sur les HSA n'est donc pas seulement budgétaire : il est politique, et il renvoie à la prochaine majorité le soin de trancher. Pour un jeune qui consomme aujourd'hui, la loi du 13 juin 2025 n'a, à ce stade, rien changé - et l'appel des rapporteurs à un second texte sanitaire n'a toujours pas été suivi d'effet.