Entre 1962 et 1984, l'État français a déplacé 2 015 mineurs depuis La Réunion vers 83 départements métropolitains, principalement ruraux. Le 16 juin 2026, le Parlement a voté à l'unanimité une loi de réparation. Un demi-siècle plus tard, les "enfants de la Creuse" - du nom du département où beaucoup ont été envoyés - obtiennent enfin une reconnaissance officielle.

Un programme étatique d'arrachement
Ce transfert n'était pas un simple placement administratif. Il relevait d'une politique structurée, à laquelle a participé Michel Debré, alors député de La Réunion, via le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer (BUMIDOM). Des DDASS, la préfecture de La Réunion et le ministère de la Santé y ont participé directement.
Des milliers d'enfants réunionnais ont été séparés de leurs familles et envoyés dans des foyers, des familles d'accueil ou des institutions en métropole. Beaucoup ont grandi loin de leur terre d'origine, coupés de leur langue, de leur culture, de leur filiation.
Une loi votée à l'unanimité
Le 16 juin 2026, le Sénat a approuvé définitivement la loi de réparation, quelques mois après un vote identique à l'Assemblée nationale. Le vote unanime traduit une convergence politique sur un sujet longtemps resté dans l'ombre.
Le texte reconnaît explicitement la responsabilité de l'État dans ce programme de déplacement. C'est un acte juridique distinct d'un simple regret moral : il engage l'État dans ses obligations.
Les mesures concrètes prévues par la loi
La loi institue trois dispositifs principaux.
Une commission pour la mémoire. Elle sera chargée de documenter et valoriser l'histoire des enfants déplacés, de recueillir leurs témoignages et de produire un travail de mémoire publique.
Une journée nationale d'hommage le 18 février. Cette date inscrite au calendrier rappellera chaque année le sort des enfants réunionnais déplacés. Elle ancre l'événement dans la mémoire collective du pays.
Une réparation financière. La loi ouvre un droit à une allocation forfaitaire, versée par un fonds créé par l'État. Ce mécanisme vise à réparer le préjudice subi par les victimes directes - ou leurs ayants droit - sans exiger d'elles la preuve d'un préjudice moral individualisé. L'allocation forfaitaire, par définition, simplifie l'accès à l'indemnisation là où un système de preuve classique aurait été lourd et discriminatoire.
L'ombre coloniale d'une histoire récente
La ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, a résumé la portée du texte en soulignant les "parts d'ombre" de l'histoire de France. Elle a évoqué "des milliers de trajectoires bouleversées par l'exil, par la séparation des familles, par la rupture brutale avec une terre, avec une langue, avec une filiation". Elle a qualifié la loi de "texte de justice et de dignité".
Les mots ne sont pas anodins. Ils relient directement ce programme de déplacement à la question coloniale : des enfants prélevés d'un territoire d'outre-mer, traité comme une réserve de population à "assimiler" en métropole. Le programme s'inscrivait dans une logique d'intégration forcée qui a marqué les relations entre la France et ses anciennes colonies.
Ce que la loi change - et ce qu'elle laisse en suspens
La loi de 2026 constitue une avancée concrète. Elle nomme le tort, désigne le responsable, crée un cadre de mémoire et prévoit une indemnisation. Pour les familles concernées, c'est la fin d'un déni officiel.
Mais plusieurs questions restent ouvertes : le calendrier d'application du fonds, le montant précis de l'allocation forfaitaire, l'effectivité de la commission mémorielle et les modalités de recours pour les ayants droit dont le parent déplacé est décédé. La loi pose les jalons ; la suite dépendra de sa mise en oeuvre.