Trois ans après son lancement, le Plan national pour l'égalité des droits contre la haine anti-LGBT+ 2023-2026 se termine sur deux lectures opposées. Le gouvernement défend un changement de dimension de l'action publique. La Commission nationale consultative des droits de l'homme, qui évalue le plan dans son rôle de rapporteur national indépendant, parle d'une mise en oeuvre très largement insuffisante. Entre les deux, les données policières et associatives montrent une violence qui continue de progresser et reste très peu signalée.

Deux bilans qui ne se recoupent pas
L'évaluation adoptée par la CNCDH le 19 mars 2026 juge que seule une minorité des mesures a été pleinement appliquée. L'institution se dit "consternée" qu'à peine 20 % des mesures soient effectivement mises en oeuvre. Elle estime que les deux tiers des 117 mesures n'ont pas été réalisées ou l'ont été de manière insuffisante.
La critique porte aussi sur la construction du plan. La CNCDH décrit des mesures floues, sans objectifs chiffrés et quantifiables, ce qui rend la vérification difficile et laisse des angles morts.
Le bilan présenté par le gouvernement lors du comité de suivi d'avril 2026 retient une autre méthode de comptage. Selon la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH), sur 117 mesures, 106 sont engagées et 68 pleinement réalisées au bout de trois ans. La DILCRAH y voit la preuve que "la lutte contre les LGBTphobies a changé de dimension dans l'action de l'État".
L'écart s'explique en partie par les définitions. Une mesure "engagée" n'est pas une mesure achevée ni évaluée pour son effet. Sans indicateur commun et sans cible mesurable au départ, le même plan peut apparaître presque abouti d'un côté et largement inabouti de l'autre. C'est le point central de la dispute, davantage qu'une simple querelle de pourcentages.
Des violences en hausse, très peu déclarées
Selon le service statistique du ministère de l'Intérieur, police et gendarmerie ont enregistré 4 800 infractions anti-LGBT+ en 2024 en France, en hausse de 5 %. Les crimes et délits, qui représentent deux tiers du total, augmentent de 7 % en 2024. La hausse ralentit par rapport à 2023, où elle atteignait 14 %, mais elle prolonge une progression continue depuis 2016, avec une augmentation moyenne de 15 % par an entre 2016 et 2023.
Ces chiffres ne mesurent que les faits connus des forces de sécurité. Selon l'enquête de victimisation Vécu et ressenti en matière de sécurité, environ 4 % seulement des victimes d'actes anti-LGBT+ déposent plainte. La même enquête indique que les personnes homosexuelles, bisexuelles ou autres sont, pour l'ensemble des atteintes aux personnes, entre 1,8 et 11 fois plus victimes que les hétérosexuels, que les faits soient connus ou non des services de sécurité.
Les signalements associatifs confirment la tendance. Selon SOS Homophobie, l'association a recueilli 1 771 témoignages de LGBTIphobie en 2025 via ses dispositifs d'écoute, contre 1 571 en 2024. Insultes, harcèlement, menaces, discriminations et agressions physiques surviennent d'abord dans l'espace public, en ligne et dans la famille, avec une place prépondérante du rejet, des insultes et du harcèlement.
Comparer directement les 4 800 infractions enregistrées et les 1 771 témoignages serait trompeur : les deux systèmes ne comptent pas la même chose et ne couvrent pas les mêmes démarches. Ils indiquent toutefois la même direction, une exposition persistante, et le même biais, une sous-déclaration massive.
Des réalisations visibles, une efficacité discutée
Le bilan gouvernemental met en avant des moyens renforcés dans l'accueil et la formation. Selon la DILCRAH, 15 700 policiers et gendarmes ont bénéficié en 2025 d'une formation initiale intégrant les enjeux LGBT+, tandis que 46 700 ont été sensibilisés en formation continue, avec des référents formés dans chaque département.
L'État soutient aussi 59 centres LGBT+ en 2026, contre 34 en 2022, selon la DILCRAH. Le réseau territorial compte 98 comités opérationnels de lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT et 43 plans départementaux adoptés. En mars 2026, une charte a été signée avec Grindr, Tinder, Happn et Bumble pour prévenir les guet-apens LGBTphobes, aux côtés des associations et des forces de l'ordre. La France est présentée comme le premier pays à engager une telle démarche.
Du côté associatif, l'appréciation est plus réservée sur les effets. "Les lois qui protègent les personnes LGBT+ et qui condamnent l'homophobie et la transphobie existent mais il y a un manque de volonté politique pour leur mise en oeuvre", estime la présidente de SOS Homophobie, Julia Torlet, qui déplore également un "manque de moyens". Autrement dit, le désaccord ne porte pas sur l'existence des textes, mais sur leur application concrète, la régularité des financements et l'ancrage local des dispositifs.
Les données disponibles ne permettent pas de trancher sur un point clé : l'issue judiciaire des faits signalés. Les condamnations et les délais de traitement des affaires anti-LGBT+ ne sont pas documentés dans les éléments publiés, et les données policières pour 2025 ne sont pas encore disponibles.
Ce que devra prouver le plan suivant
Le nouveau Plan national pour l'égalité contre la haine anti-LGBTI+ 2026-2029, présenté le 25 juillet 2026 par Aurore Bergé, affiche 5 axes, 22 objectifs stratégiques et 74 mesures, après six mois de travail avec les associations et les administrations, selon la DILCRAH. Il est présenté comme une exigence républicaine où l'égalité des droits ne doit connaître "ni exception, ni hiérarchie, ni code postal".
Ses résultats restent à évaluer. Trois indicateurs permettront de vérifier s'il corrige les faiblesses relevées pour la période précédente : des objectifs chiffrés et vérifiables pour chaque mesure, la publication régulière des taux d'exécution et des moyens consommés, et l'évolution du recours aux signalements, plaintes et accompagnements, pas seulement du nombre d'actions annoncées.