Le Rassemblement National tente depuis des années de se refaire une beauté en se présentant comme le véritable défenseur des classes populaires et des oubliés de la mondialisation. Ce changement d'image, porté par la figure médiatique de Jordan Bardella, masque pourtant une réalité politique et judiciaire bien plus complexe. Entre un programme social souvent contredit par les votes à l'Assemblée nationale, des affaires judiciaires qui éclaboussent la direction du parti, et des instrumentalisations historiques contestables, le discours politique peine parfois à résister à l'examen des faits. Il est essentiel de décrypter ce fonctionnement pour comprendre les enjeux actuels de la vie politique française.

« Parti du peuple » : comment le RN a construit son discours social
Le Rassemblement National a bâti une grande partie de sa stratégie électorale sur l'idée qu'il serait le seul parti à écouter la souffrance des classes populaires. Ce positionnement n'est pas nouveau, mais il s'est intensifié avec l'arrivée de Jordan Bardella à la tête du parti, cherchant à incarner un renouveau générationnel et une proximité supposée avec les « petites gens ». Pourtant, ce discours sympathisant cache souvent des réalités législatives qui vont à l'encontre des intérêts de ceux que le parti prétend défendre, créant un décalage saisissant entre la communication de rue et l'action parlementaire.
De Jean-Marie Le Pen à Jordan Bardella : le rebranding en trois temps
La transformation du Front National en Rassemblement National ne fut pas qu'un simple changement de nom. Elle s'est inscrite dans une stratégie de longue haleine, souvent qualifiée de « dédiabolisation », visant à rendre le concept d'extrême droite acceptable au plus grand nombre. Sous l'ère Marine Le Pen, le parti a tenté de gommer les aspects les plus sulfureux de son héritage pour se concentrer sur des thèmes sociétaux et économiques. L'arrivée de Jordan Bardella à la présidence en 2022 a marqué l'aboutissement de cette mutation en proposant un visage jeune, moderne, rompu aux codes des réseaux sociaux.
Cependant, cette stratégie repose sur une base électorale paradoxale. Comme l'ont analysé les chercheurs de la Fondation Jean-Jaurès, le RN réalise aujourd'hui des scores importants grâce au vote massif des ouvriers et des employés, ainsi qu'au détournement d'une partie de l'électorat de gauche déçu par les gouvernements successifs. En se posant en champion des « provinces contre les grandes villes mondialisées », le parti a réussi à créer un récit victimiste qui résonne puissamment chez ceux qui se sentent déclassés économiquement et culturellement. Jordan Bardella, avec son style communicationnel, est devenu la figure de proue de ce récit, tentant de convaincre que le RN n'est plus le parti de l'extrême droite conservatrice des années 80, mais une formation populaire et sociale.
Le storytelling des origines modestes
Pour asseoir cette image de proximité, le storytelling autour de la personne de Jordan Bardella joue un rôle crucial. Il se présente souvent comme un homme du peuple, ayant grandi dans un environnement modeste, connaissant les difficultés du quotidien. Ce récit est conçu pour créer une connexion émotionnelle avec l'électeur qui se reconnaît dans ce parcours. L'objectif est clair : montrer que le président du RN n'est pas un technocrate déconnecté, mais quelqu'un qui a « vécu les mêmes choses » que la base militante.
Cette mise en scène est particulièrement efficace dans un climat de méfiance généralisé envers les élites politiques. Elle permet de rassurer sur la sincérité de l'engagement du candidat. Pourtant, ce récit des origines modestes sert souvent à masquer des positions politiques qui, une fois analysées en détail, bénéficient rarement aux classes populaires qu'il prétend incarner. C'est ce décalage entre l'histoire personnelle racontée et l'action politique collective qui nécessite une analyse attentive. Comme pour d'autres figures politiques, le parcours personnel est parfois utilisé comme un écran de fumée pour éviter de débattre précisément des mesures concrètes qui impactent la vie des citoyens, un phénomène que l'on retrouve également dans les parcours de personnalités telles que Rachida Dati : parcours, controverses et faux diplôme, où l'image publique entre souvent en conflit avec les réalités factuelles.
Une stratégie d'électoralisme à outrance
Cette construction de l'image sociale répond avant tout à une logique de conquête électorale. Le parti a compris que pour accéder au pouvoir, il devait élargir son bassin d'électeurs au-delà de son noyau dur historique. C'est la raison pour laquelle le discours s'est durci sur les questions sociétales tout en se voulant plus apaisant sur l'économie, du moins en apparence. Les analystes notent que cette fibre sociale affichée sert souvent de paravent à une idéologie qui reste profondément libérale sur les questions économiques structurelles.
En se présentant comme le recours des « oubliés », le RN espère capter la colère populaire sans pour autant proposer une véritable remise en cause du système économique capitaliste. Il s'agit plutôt d'adapter la rhétorique pour qu'elle résonne avec les angoisses du moment, notamment la précarité et le sentiment de déclassement. Cette approche permet au parti de se positionner en victime du système tout en participant aux mêmes mécanismes de pouvoir que les formations qu'il critique ouvertement. La Fondation Jean-Jaurès souligne que ce « vernis social » est une imposture majeure destinée à masquer une réalité plus brutale.
CEHR, plein emploi, retraites : les votes RN que Bardella ne mentionne jamais
Au-delà de l'image et de la communication, la véritable couleur d'un parti se lit dans ses votes à l'Assemblée nationale. C'est là que le bât blesse pour le Rassemblement National. Alors que Jordan Bardella et les porte-parole du parti ne cessent de clamer que la priorité absolue est le pouvoir d'achat et la défense des travailleurs, l'analyse des scrutins révèle une tout autre réalité. Les députés RN ont régulièrement adopté des positions qui favorisent les plus aisés ou fragilisent les protections sociales, allant à l'encontre de la promesse de justice sociale faite à leurs électeurs.
L'abstention stratégique sur la contribution exceptionnelle des hauts revenus
L'un des exemples les plus frappants de ce décalage concerne la Contribution Exceptionnelle sur les Hauts Revenus (CEHR). Cet impôt, destiné à faire contribuer davantage les ménages les plus fortunés à l'effort collectif, aurait dû être une cible naturelle pour un parti qui prétend lutter contre les inégalités. Pourtant, lorsque la question de l'augmentation du taux d'imposition de cette contribution a été posée à l'Assemblée nationale, le groupe RN a choisi l'abstention.
L'ensemble des députés du Rassemblement National se sont abstenus lors de ce vote crucial. En s'abstenant, ils ont permis aux plus riches d'échapper à une imposition plus juste, sans pour autant voter contre, ce qui leur permettait de ne pas trop afficher leur position. Ce vote silence est révélateur : il montre que lorsque l'heure est à la justice fiscale, le RN préfère ne pas s'aliéner une éventuelle base électorale fortunée, quitte à trahir les ouvriers et employés qui leur ont confié leur voix. La CGT a d'ailleurs souligné cette hypocrisie en rappelant que le RN ment lorsqu'il affirme défendre le peuple, alors qu'il vote aux côtés des libéraux pour protéger les privilèges fiscaux d'une minorité.
Exonérations de cotisations : qui profite vraiment des propositions RN ?
Le programme économique du RN contient de nombreuses mesures visant à alléger les charges pesant sur les entreprises. Si cela est présenté comme une mesure pour « relancer l'économie » et « créer des emplois », l'analyse fine de ces propositions révèle qui en sont les véritables bénéficiaires. Les exonérations de cotisations sociales prônées par le parti constituent un cas d'école. En diminuant les prélèvements obligatoires sur les salaires, le RN prétend augmenter le pouvoir d'achat.
Cependant, cette politique néglige l'impact financier sur les services publics. Ces cotisations servent en effet à financer la Sécurité sociale, c'est-à-dire l'accès aux soins, les retraites, mais aussi la prise en charge des maladies professionnelles ou les accidents du travail. Comme le souligne la CGT, ces choix politiques détériorent depuis trente ans les recettes de la sécurité sociale. En réduisant ces ressources, le RN fragilise le système de protection des travailleurs qu'il prétend défendre. Ces exonérations profitent surtout au patronat, qui voit ses coûts salariaux réduire, sans garantie que cette économie soit réinvestie dans les salaires ou l'emploi.
Le double discours dénoncé par la Fondation Jean-Jaurès
Cette opposition entre discours médiatique et réalités économiques n'a pas échappé aux chercheurs spécialisés sur le sujet. La Fondation Jean-Jaurès a publié une analyse sévère qualifiant le programme social du RN d'imposture majeure. Selon les chercheurs Timothée Duverger et Thierry Germain, le parti utilise un double discours pour asseoir un électorat plus large, instrumentalisant les questions sociales à des fins strictement xénophobes.
Ils démontrent que les propositions du RN, loin de réduire les fractures, ne feraient qu'accentuer les inégalités et pénaliser les classes moyennes et populaires. Que ce soit sur la réforme des retraites ou la loi sur le plein emploi, le RN a souvent voté contre le gouvernement en criant à l'injustice sociale, alors que ses propres propositions économiques restent ancrées dans une logique libérale. Ce « vernis social », comme l'appellent les experts, est destiné à masquer une idéologie qui ne sert ni les travailleurs, ni la justice sociale, mais bien une stratégie de conquête du pouvoir par la division.
L'affaire des faux agendas de 2015 : ce que révèle l'enquête Libération
Au-delà des contradictions politiques, le parcours de Jordan Bardella est également marqué par des zones d'ombre sur le plan de l'intégrité professionnelle. Une enquête du journal Libération, publiée en septembre 2024, est revenue sur le premier emploi de l'intéressé au sein du mouvement politique. Cette affaire des « faux agendas » vient jeter un trouble sur la probité du président du RN, le plaçant au cœur d'une affaire de fraude présumée qui contredit l'image d'homme honnête et transparente qu'il s'efforce de projeter.
Un assistant parlementaire de 19 ans sous surveillance
L'histoire remonte à l'année 2015. À cette époque, Jordan Bardella n'est pas encore la star médiatique que l'on connaît. Âgé de seulement 19 ans, il est embauché comme assistant parlementaire européen. Ce poste, souvent d'entrée dans la vie politique, consiste à aider un élu dans ses tâches quotidiennes : recherche juridique, gestion des dossiers, accueil des administrés. C'est un métier qui demande du sérieux et de la compétence, surtout lorsqu'on représente la France au Parlement européen.
C'est là que commence le problème. Si l'emploi d'assistant est réel, la nature exacte des tâches effectuées par le jeune Bardella a été mise en doute. Dans le cadre d'une enquête plus vaste sur l'utilisation des fonds européens par le Front National, des éléments ont suggéré que le travail fourni par certains assistants, dont Bardella, n'était peut-être pas conforme à ce qui était déclaré pour obtenir leur salaire. Pour un jeune homme sans expérience politique significative à l'époque, gérer un salaire de député européen peut avoir été une tentation forte, surtout si l'encadrement politique lui conseillait des méthodes douteuses.
Les « fausses preuves de travail » décrites par Tristan Berteloot
C'est le journaliste Tristan Berteloot de Libération qui a mis le doigt sur le point névralgique de l'affaire. Selon son enquête, Jordan Bardella aurait participé à l'élaboration de documents factices et antidatés pour justifier son emploi. Concrètement, il aurait rempli de faux agendas mentionnant des tâches qu'il n'aurait pas réellement effectuées. Ces « fausses preuves de travail » auraient été fabriquées a posteriori, c'est-à-dire après coup, pour donner l'apparence d'une activité professionnelle régulière aux yeux des autorités de contrôle.
Cette pratique s'apparente à de la falsification de documents. L'objectif était probablement de justifier le versement de salaires perçus sur des fonds publics européens pour un travail qui n'a pas été réalisé dans les conditions requises. Si le RN a réagi en clamant que Jordan Bardella a travaillé « sans aucune infraction », la précipitation à créer de faux agendas suggère une conscience de l'irrégularité de la situation. Cette affaire vient ternir l'image de « système D » honorable que le parti essaie parfois de véhiculer pour la rapprocher d'une certaine réalité populaire. Ici, il s'agit de fraude pure et simple, d'un détournement d'argent public par le biais de documents mensongers.
Une défense du parti qui interpelle
La réaction du Rassemblement National face à ces révélations mérite que l'on s'y attarde. Au lieu de reconnaître des erreurs de jeunesse ou des maladresses, la direction du parti a adopté une posture de déni total. En affirmant que tout s'est passé « conformément au règlement », le parti tente de clore le débat par une négation des faits rapportés par la presse.
Cette attitude défensive renforce le sentiment d'impunité qui semble entourer les dirigeants du RN. Elle interroge également sur la notion de vérité au sein du mouvement : est-ce que la réalité des faits prime, ou bien est-ce la version officielle dictée par la stratégie politique qui devient la vérité ? Pour un jeune dirigeant qui prône la transparence et la rupture avec les vieux schémas politiques, cette affaire constitue un sérieux accroc à sa crédibilité.
Le procès des assistants parlementaires européens : le RN face à la justice
L'affaire des agendas de Jordan Bardella n'est pas un cas isolé. Elle s'inscrit dans une procédure judiciaire bien plus vaste qui touche le cœur du système de financement du Rassemblement National. Le procès des assistants parlementaires européens, qui s'ouvre à Paris en 2024-2025, est le rendez-vous d'une décennie de soupçons et d'enquêtes. Il implique des dizaines de membres du parti et pourrait avoir des conséquences lourdes sur la crédibilité politique de la direction du RN.
2004-2016 : quinze ans de soupçons sur les fonds européens
La période couverte par l'enquête est vertigineuse : elle s'étend de 2004 à 2016. Cela représente quinze années durant lesquelles le parti, alors encore connu sous le nom de Front National, est soupçonné d'avoir mis en place un système organisé de détournement de fonds publics européens. Le mécanisme est simple mais efficace : des assistants parlementaires étaient rémunérés par l'Europe pour travailler au service des députés élus, mais en réalité, une partie d'entre eux effectuaient des tâches purement liées au parti en France.
Au total, ce sont 27 membres ou ex-membres du parti qui sont renvoyés devant la justice. Parmi eux, figure Marine Le Pen, la présidente du parti. Elle est citée à comparaître pour répondre de ces soupçons de détournement. Si Jordan Bardella, qui n'avait que 19 ans en 2015, n'est pas personnellement mis en examen dans ce volet global du procès, son nom apparaît dans les annexes de l'affaire en tant que maillon de ce système, ce qui lie inévitablement son image à cette procédure pour détournement présumé de fonds publics. Le Parlement européen a évalué son préjudice dans cette affaire à 6,8 millions d'euros, une somme colossale qui montre l'ampleur supposée de la fraude.
Une répétition de dérives financières
Ce procès des assistants ne doit pas faire oublier que la justice a déjà eu à connaître des pratiques financières douteuses du parti. En juin dernier, la Cour de cassation a validé définitivement la condamnation du RN pour la surfacturation des kits de campagne lors des élections législatives de 2012. Dans cette affaire, le parti avait facturé au Parlement européen des dépenses électorales françaises, qui sont interdites par les lois de financement de la vie politique.
Cette condamnation définitive prouve que les dérives financières ne sont pas des accidents de parcours mais un pattern répétitif. Comme si cela ne suffisait pas, en juillet de la même année, le parquet de Paris a annoncé l'ouverture d'une enquête sur la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2022, pour des soupçons de financement illégal. L'accumulation de ces affaires crée un climat de suspicion permanente autour du parti. Là où Jordan Bardella et ses alliés prônent une politique « propre » et « honorable », la réalité judiciaire peint un tableau d'un parti qui semble naviguer en permanence à la limite de la légalité, utilisant les fonds publics comme une vache à lait pour financer sa machine électorale.
L'impact sur la crédibilité politique
Au-delà de l'aspect purement juridique, ces affaires ont un impact direct sur la perception du parti par les citoyens. Comment un mouvement peut-il prétendre incarner le renouveau moral de la politique lorsqu'il est empêtré dans des procès pour détournement de fonds publics ? C'est la contradiction majeure à laquelle se heurte Jordan Bardella dans sa communication.
L'électorat du RN, souvent prompt à dénoncer la corruption des élites « en place », se trouve ici face à une situation paradoxale. Les dirigeants qu'ils soutiennent sont accusés d'avoir utilisé les mêmes méthodes qu'ils dénoncent par ailleurs. Cette schizophrénie politique pourrait à terme se retourner contre le parti si une partie de ses électeurs décidaient de sanctionner ces pratiques par un vote sanction ou une abstention.
Marc Bloch cité par Bardella : quand l'Histoire est instrumentalisée
La controverse autour du Rassemblement National ne touche pas uniquement à l'économie ou à la justice. Elle touche également à la mémoire et à l'Histoire. Dans une lettre adressée le 21 octobre au ministre de l'Intérieur, Jordan Bardella a tenté d'utiliser les mots d'un héros de la Résistance pour justifier sa politique anti-immigration. Cette récupération a provoqué une levée de boucliers chez les historiens et de nombreux observateurs, y voyant une confusion morale et historique inacceptable.
« L'Étrange Défaite » : un livre de résistance, pas un recueil de citations
L'objet de la polémique est une citation de Marc Bloch, grand historien et cofondateur de l'école des Annales, extraite de son ouvrage L'Étrange Défaite. Jordan Bardella écrit : « Comme l'écrivait Marc Bloch, historien et héros de la Résistance auquel la nation rendra hommage en l'accueillant au Panthéon le 16 juin 2026 : « Notre peuple mérite qu’on se fie à lui et qu’on le mette dans la confiance. » » Le président du RN utilise cette phrase pour critiquer la politique migratoire du gouvernement et suggérer que le peuple est trahi par ses élites.
Cependant, prendre cette phrase hors de son contexte relève de la malhonnêteté intellectuelle. L'Étrange Défaite, paru pour la première fois en 1946, n'est pas un recueil de citations pieuses dans lequel piocher selon les besoins du moment. C'est un réquisitoire implacable, un livre de résistance écrit pendant l'été 1940 contre le maréchal Pétain et tous ceux qui allaient collaborer avec les nazis. Marc Bloch a rédigé cet texte pour comprendre la défaite de la France et dénoncer les faiblesses de son état-major et de sa classe politique. Il a été fusillé par la Gestapo en 1944 pour ses actes de Résistance. Réduire son œuvre à une phrase de « confiance » pour servir un discours d'exclusion est une aberration historique. Si Bardella avait lu le livre, il y aurait trouvé des passages sur la nécessité du sacrifice pour la liberté, bien loin du confort de la polémique politique facile.
La réaction des historiens et de la communauté universitaire
La réaction du monde académique a été immédiate et sévère. Dans une tribune publiée par Le Monde, des historiens ont qualifié ce geste d'« outrage à toutes les victimes de la France collaboratrice des nazis ». Ils rappellent que Marc Bloch a donné sa vie pour la liberté et contre l'idéologie de haine que portait le nazisme. Utiliser son nom pour stigmatiser des étrangers, comme le fait Bardella dans sa lettre, est perçu comme une profanation de sa mémoire.
Cette affaire illustre la tendance du RN à tenter de « sauver les meubles » en s'appuyant sur des figures historiques consensuelles pour se donner une légitimité républicaine. Il s'agit d'une stratégie de communication visant à faire oublier les origines idéologiques du parti en se drapant dans le manteau de grands héros nationaux. Mais l'Histoire ne se laisse pas facilement instrumentaliser. L'entrée de Marc Bloch au Panthéon, prévue pour le 16 juin 2026, devrait être un moment de recueillement et d'honneur, pas une opportunité pour un politicien d'ajuster ses discours populistes. C'est un rappel brutal que les mots ont un sens et que les morts ne doivent pas servir de faire-valoir pour les ambitions du présent.
Une confusion morale inacceptable
Au-delà de l'erreur historique, c'est l'amoralité politique qui est ici pointée du doigt. Marc Bloch représentait l'élite républicaine, intellectuelle et courageuse, prête à mourir pour ses idées. Tenter de se l'approprier pour justifier une politique d'exclusion et de rejet de l'autre montre une méconnaissance profonde des valeurs républicaines. Les historiens soulignent que c'est précisément ce type de confusion entre le peuple et l'ethnie, entre la nation et la race, qui a mené à la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale.
En utilisant Marc Bloch contre les étrangers, le RN commet un contresens total. L'historien était un homme ouvert, attaché à l'universalisme et à la justice sociale. Il n'aurait certainement pas cautionné l'utilisation de son nom pour diviser les Français. Cette tentative de récupération avortée révèle la difficulté inhérente du parti à se construire une identité morale stable sans emprunter les symboles de ceux qu'il a combattus historiquement.
Faire confiance mais vérifier : comment décrypter les discours politiques
Face à la complexité de la vie politique, entre affaires judiciaires, programmes économiques contradictoires et récupérations historiques, il est parfois difficile pour le citoyen de s'y retrouver. Pourtant, la démocratie repose sur la capacité de chaque électeur à juger ses représentants en toute connaissance de cause. Il ne faut pas prendre pour argent comptant tout ce qui est dit sur les plateaux de télévision ou dans les réseaux sociaux. La vigilance et l'esprit critique sont les meilleurs remparts contre l'imposture.
Les outils pour vérifier les votes d'un élu
Heureusement, nous vivons à une époque où l'accès à l'information est démocratisé. Il existe de nombreux outils pour vérifier si les actions d'un élu correspondent à ses promesses. Le site de l'Assemblée nationale, par exemple, permet de consulter le détail de tous les votes des députés. On peut ainsi voir concrètement comment tel ou tel représentant a voté sur la CEHR, les retraites ou l'assurance chômage. De même, les travaux de fondations comme la Fondation Jean-Jaurès ou les enquêtes de la CGT, bien que provenant d'horizons politiques différents, offrent des analyses chiffrées et documentées qui permettent de déjouer les faux-semblants.
Il est crucial de croiser les sources. Ne pas se contenter de l'info-flash de 20 heures, mais aller chercher les rapports, les études et les comptes rendus. C'est ce travail de vérification qui permet de s'apercevoir que le « vernis social » du RN cache souvent un programme ultralibéral, ou que la défense du « peuple » peut cacher des pratiques financières douteuses au détriment de ce même peuple. Être citoyen, aujourd'hui, c'est aussi être un enquêteur en puissance, capable de décrypter le langage politique codifié.
Le rôle des médias et de la recherche
Les journalistes d'investigation et les chercheurs jouent un rôle fondamental dans ce processus de clarification. C'est grâce à des enquêtes fouillées comme celle de Libération sur les faux agendas que des doutes légitimes peuvent être transformés en faits établis. De même, les analyses de la Fondation Jean-Jaurès permettent de mettre en lumière les contradictions entre le discours social et la réalité économique des programmes proposés.
Il est important de soutenir et de consulter ces ressources indépendantes. Dans un paysage médiatique saturé par l'information instantanée, la prise de recul et l'analyse profonde sont des denrées rares mais précieuses. Apprendre à distinguer l'opinion de l'information factuelle est une compétence citoyenne essentielle pour naviguer dans la marée médiatique actuelle.
Le RN n'est pas une exception : la vigilance s'impose pour tous les partis
Si cet article se concentre sur le Rassemblement National et Jordan Bardella, il est important de noter que le problème du décalage entre discours et réalité n'est pas l'apanage de l'extrême droite. De nombreux hommes et femmes politiques, de tous bords, sont tentés par l'enjolivement de leur parcours ou la simplification de leur programme. La transparence doit être exigée de tous.
Nous avons vu, par exemple, avec le cas de Rachida Dati : parcours, controverses et faux diplôme, comment les questions de parcours et d'honnêteté intellectuelle peuvent traverser le paysage politique tout entier. La vigilance s'impose donc systématiquement, quelle que soit l'étiquette politique. Il ne s'agit pas de faire un procès d'intention à un parti plutôt qu'à un autre, mais de maintenir une exigence éthique constante envers ceux qui demandent notre confiance pour diriger le pays. Les mensonges sur les origines, les faux diplômes ou les fausses preuves de travail sont des symptômes d'une même maladie : le mépris pour l'intelligence des citoyens.
Conclusion
Pour conclure, l'analyse du parcours de Jordan Bardella et de l'action du Rassemblement National nous offre une leçon précieuse sur la nature du pouvoir contemporain. Nous avons vu comment un parti peut habilement construire un storytelling social touchant, basé sur les origines modestes et la défense du peuple, tout en votant des mesures qui favorisent les plus aisés. Nous avons examiné les zones d'ombre judiciaires, des faux agendas de 2015 au procès des assistants parlementaires, qui dessinent un portrait d'une organisation aux pratiques douteuses. Enfin, nous avons mesuré l'indignation que suscite l'instrumentalisation de la mémoire historique à des fins politiques étroites.
Ces trois axes démontrent que la confiance en politique ne se décrète pas, elle se mérite. Elle se construit sur la cohérence entre les mots prononcés et les actes posés, sur la transparence des méthodes et sur le respect de la vérité. À l'heure où les fake news et les discours simplificateurs pullulent, il est plus important que jamais de développer un regard critique. Seule cette vigilance permettra de ne pas se laisser abuser par les promesses mirobolantes et de choisir des dirigeants qui agissent réellement dans l'intérêt général. La démocratie mérite mieux que des imposteurs, elle mérite des acteurs politiques dont la vie privée et publique sont en accord avec l'idéal qu'ils prétendent servir.