Recevoir une lettre des impôts sans la comprendre, c'est une expérience banale. Avis d'imposition, relance, réponse à une question sur la déclaration : le vocabulaire bloque, on n'ose pas contester, on paie ou on laisse passer. C'est à cet irritant que la direction générale des Finances publiques (DGFiP) dit vouloir s'attaquer avec un outil d'intelligence artificielle générative, développé en interne et baptisé "Langage clair".

L'outil propose aux agents une réécriture simplifiée de leurs réponses aux usagers. Autrement dit, l'agent rédige, l'IA reformule, l'agent relit et envoie.
Pourquoi le fisc veut être "moins verbeux"
La directrice générale de la DGFiP, Amélie Verdier, assume le constat : "notre manière de parler est toujours assez technique, les usagers ne nous comprennent pas toujours". Elle ajoute : "Des irritants demeurent néanmoins et, parmi eux, il y a notre vocabulaire".
L'objectif affiché est de maintenir une "relation de confiance" avec les usagers et de remédier à une forme de "maltraitance administrative", en devenant "moins verbeux". Derrière la formule, l'enjeu est concret : un courrier incompris, c'est une démarche ratée, un délai dépassé, une aide non demandée.
Où en est le déploiement
Le calendrier est documenté et resserré :
- été 2025 : expérimentation auprès de 500 agents, avec des "retours satisfaisants" selon l'administration et un taux d'erreurs majeures affiché "qui ne dépasse pas 1 %" ;
- avril 2026 : dans le cadre de la campagne de déclaration des revenus 2025, l'outil est proposé à 3 000 agents ;
- au cours de l'année : "généralisation massive" est annoncée "à l'ensemble des agents en contact avec le public", avec un pack "Langage clair", une charte de rédaction et des formations.
Le projet a été lancé par la direction de la transformation numérique (DTNum) et la mission Stratégie relations aux publics, au moment où les services absorbent le pic annuel des déclarations.
Ce que la reformulation change pour vous
Selon le ministère de l'Action et des Comptes publics, l'outil "aide à reformuler des réponses techniques en messages faciles à comprendre". Concrètement, il remplace des expressions techniques par du vocabulaire courant, sans altérer le sens.
Le bilan interne est pourtant plus nuancé. Sur le module "Langage clair", l'administration reconnaît elle-même que l'outil "ne permet pas réellement de gagner de temps sur la rédaction de message, car la relecture prend beaucoup de temps".
Les agents doivent vérifier systématiquement chaque proposition. Les reformulations peuvent contenir des erreurs sur des articles du Code général des impôts, des formulations approximatives, voire des anglicismes. Le gain de clarté existe, mais il repose entièrement sur ce contrôle humain.

C'est le point central : un texte plus lisible n'est pas forcément plus exact. Un article de loi mal cité, une condition "simplifiée" à l'excès ou un délai arrondi peuvent changer une décision. La version claire ne remplace ni le texte de droit ni le chiffre exact de votre dossier.
Un outil maison, dans un cadre encore flou
La DGFiP justifie le développement interne par la protection des données : éviter que les agents utilisent "des IA commerciales type ChatGPT", avec les risques de fuite que cela implique. L'argument de souveraineté est toutefois à nuancer, puisque la deuxième phase d'expérimentation s'est appuyée sur un modèle open source développé par OpenAI.
"Langage clair" n'est qu'une brique d'une stratégie bien plus large. Selon Amélie Verdier, "l'usage de l'intelligence artificielle est au coeur de notre stratégie. 56 % des contrôles concernant les professionnels et plus de 54 % de ceux visant les particuliers sont programmés grâce à ces technologies". Les systèmes historiques pèsent lourd : 34,5 millions d'euros pour le ciblage de la fraude et la valorisation des requêtes (CFVR) et environ 33 millions d'euros pour le Foncier innovant, qui détecte les piscines ou constructions non déclarées.
Pour encadrer l'usage de l'IA générative dans la fonction publique, le guide interministériel publié par la DINUM, la DITP et la DGAFP veut, selon numerique.gouv.fr, "accompagner une adoption déjà massive de l'IA générative, en garantissant un usage responsable, conforme au droit et respectueux des principes éthiques de l'action publique".
Avant d'agir après un courrier simplifié, vérifiez ces cinq points
- Repérez les chiffres qui engagent : montant, date limite, référence d'avis, article du Code. En cas de doute, exigez la référence exacte.
- Comparez avec votre espace personnel sur impots.gouv.fr : le montant, l'échéance et l'état de votre dossier y figurent.
- Méfiez-vous des formules vagues : "en général", "normalement", "sous conditions" cachent souvent une exception qui vous concerne.
- Gardez la trace écrite : ne vous contentez pas d'un appel. Si une réponse simplifiée modifie vos droits, demandez une précision écrite qui cite le texte applicable.
- Faites relire si le français administratif n'est pas votre langue forte : par un assistant social, dans une maison France Services, par une association étudiante ou par un proche de confiance. La clarté promise par l'IA ne vaut pas un accompagnement.