Le 4 mai 2026, Sarah Knafo, eurodéputée Reconquête, a lancé une phrase qui détonne : « Il n’y a pas d’assistés en France. » Cette déclaration intervient alors que le gouvernement prépare un projet de loi pour durcir les conditions d’accès aux minima sociaux, et que des figures comme Gabriel Attal ou Bruno Le Maire multiplient les discours sur l’assistanat. Mais que valent ces mots face aux chiffres ? Les données officielles racontent une tout autre histoire, plus nuancée que le duel politique habituel.

Le contexte politique : une sortie qui bouscule les clivages
Pour comprendre l’impact des propos de Sarah Knafo, il faut les replacer dans le calendrier politique. Le 4 mai 2026, l’eurodéputée s’exprime dans un climat tendu. Le gouvernement, par la voix de plusieurs ministres, prépare un nouveau texte intitulé « projet de loi pour le travail et l’activité ». Ce projet vise à renforcer les obligations des bénéficiaires du RSA, avec des contrôles plus stricts et des sanctions alourdies.
Une stratégie politique calculée
Sarah Knafo, qui fut la directrice de campagne d’Éric Zemmour en 2022, connaît bien les ressorts médiatiques. Son parcours est fascinant : énarque de 28 ans à l’époque de la campagne présidentielle, elle est devenue une figure incontournable de Reconquête. Comme le racontait un portrait du Monde, elle est « à la fois la compagne du polémiste d’extrême droite, son bras droit et sa directrice de campagne ». Aujourd’hui eurodéputée et candidate à la mairie de Paris, elle manie l’art de la formule choc.
Son affirmation « il n’y a pas d’assistés en France » marque un virage rhétorique notable. Lors de la campagne de 2022, Éric Zemmour promettait de « lutter contre l’assistanat ». Knafo, elle, change de ton : elle ne parle plus de paresse, mais d’un système « vicié » qui rend le travail moins attractif que les aides. Elle propose de baisser les charges sur le travail plutôt que de culpabiliser les bénéficiaires. Un glissement stratégique, à l’approche des municipales parisiennes où elle tente le pari de l’union des droites.

La réponse du gouvernement
Du côté de l’exécutif, la réaction ne s’est pas fait attendre. Plusieurs ministres ont rappelé les chiffres de la fraude sociale et les radiations de France Travail. Mais Knafo a touché juste : en déplaçant le débat des « assistés » vers le « système », elle oblige ses adversaires à justifier non plus seulement les sanctions, mais les causes structurelles de l’inactivité.
RSA : combien de bénéficiaires, combien de fraudeurs ?
Les chiffres officiels permettent de trancher le débat. Selon les données de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), fin 2024, environ 2,05 millions de foyers percevaient le RSA. En incluant les conjoints et enfants à charge, cela représente près de 3,7 millions de personnes, soit 5,4 % de la population française.

Le profil type du bénéficiaire
Contrairement aux clichés, le bénéficiaire type du RSA n’est pas un jeune homme célibataire refusant de travailler. Les données de l’INSEE et de la DREES brossent un portrait bien différent. 54 % des bénéficiaires sont des femmes. 52 % ont entre 30 et 49 ans. La majorité vit seule : 56 % sont des personnes seules sans enfant, et 32 % des parents isolés, souvent des mères avec enfants. Seuls 13 % vivent en couple.
Le montant moyen versé est de 520 euros par mois. Pour une personne seule sans enfant, le RSA atteint 652,33 euros depuis avril 2026. Une somme qui permet à peine de survivre, mais certainement pas de vivre confortablement sans travailler.
Le mythe du « fraudeur » et de l’« assisté »
La fraude sociale existe, et elle est en hausse. En 2025, les Caisses d’allocations familiales (CAF) ont détecté environ 508 millions d’euros de fraudes, un record. Mais ce chiffre doit être mis en perspective. Bercy estime que la fraude sociale évitée la même année dépasse 3 milliards d’euros, grâce aux contrôles renforcés.
Surtout, la fraude au RSA ne représente qu’une fraction de ces montants. Les radiations pour motif de fraude sont marginales : selon une étude de la Dares (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques), seules 3 % des radiations des listes de France Travail sont liées à une fraude avérée. La grande majorité des radiations (62 %) concernent des personnes qui ne se sont pas présentées à une convocation, et 35 % pour recherche d’emploi jugée insuffisante.

Que disent les chiffres sur l’inactivité volontaire ?
L’affirmation de Sarah Knafo repose sur une idée précise : les personnes qui pourraient travailler et refusent de le faire seraient extrêmement rares. Que disent les données ?
L’activité des bénéficiaires du RSA
L’INSEE a publié en avril 2025 une analyse détaillée de la situation des bénéficiaires du RSA au second semestre 2024. Les résultats sont éclairants. Seuls 44,9 % des bénéficiaires étaient inscrits à France Travail. Parmi ceux inscrits, le taux de chômage (au sens du Bureau international du travail) atteignait 63,2 %. Un chiffre très élevé, qui montre que même ceux qui cherchent un emploi peinent à en trouver.
Mais le plus intéressant concerne les bénéficiaires non inscrits à France Travail. Parmi eux, 31 % travaillaient déjà, souvent dans des emplois précaires ou à temps partiel qui ne leur permettaient pas de sortir du RSA. Le taux d’emploi de l’ensemble des bénéficiaires du RSA atteignait 45,1 %, contre 76 % pour la population générale.
Autrement dit, près d’un bénéficiaire du RSA sur deux travaille ou cherche activement un emploi. Les « inactifs volontaires » sont une minorité, même si la DREES note que le taux d’inactivité (personnes ni en emploi ni au chômage) a atteint près de 55 % au second semestre 2024.

Le cas des radiations
Chaque mois, France Travail radie en moyenne 55 000 personnes de ses listes. Cela représente environ 10 % des sorties totales. Les personnes radiées sont plus souvent des hommes, des jeunes de moins de 25 ans, des personnes moins qualifiées et plus souvent bénéficiaires du RSA. Mais attention : la radiation ne signifie pas forcément abandon de la recherche d’emploi. L’étude de la Dares montre que 30 % des radiés avaient déjà été radiés auparavant, et que la radiation semble donner un coup de pouce à l’emploi : à six mois, le taux d’emploi des radiés progresse de 10 points.
Les jeunes de 18-25 ans : exclus du RSA mais visés par les stéréotypes
Un angle souvent négligé dans le débat sur l’assistanat concerne les jeunes. La majorité des discours politiques sur les « assistés » vise implicitement les jeunes, notamment ceux qui ne travaillent pas ou qui vivent d’aides. Pourtant, la réalité est plus complexe.
Le RSA interdit aux moins de 25 ans
La règle est simple : le RSA n’est accessible qu’à partir de 25 ans, sauf exception. Les jeunes de 18 à 24 ans ne peuvent y prétendre que s’ils justifient d’au moins deux ans d’activité professionnelle au cours des trois dernières années. Dans les faits, très peu de jeunes y ont accès.
Pour les autres, il existe le Contrat d’Engagement Jeune (CEJ), mis en place en 2022, qui remplace la Garantie Jeunes. Ce dispositif propose un accompagnement renforcé et une allocation mensuelle d’environ 500 euros, en échange de 15 à 20 heures d’activités par semaine. Mais ce contrat est souvent perçu comme stigmatisant par les jeunes eux-mêmes.
Le poids des stéréotypes
Une enquête récente de l’INJEP (Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire) montre que les jeunes de 18 à 25 ans sont particulièrement sensibles aux discours sur l’assistanat. Beaucoup se sentent jugés, même lorsqu’ils travaillent ou sont en formation. Le stéréotype du « jeune qui profite du système » persiste, alors même que la majorité des jeunes de cette tranche d’âge ne perçoit aucune aide sociale.
Le non-recours aux droits est également un problème majeur. Selon la DREES, environ 34 % des personnes éligibles au RSA ne le demandent pas, par méconnaissance ou par honte. Ce chiffre atteint des sommets chez les jeunes, qui craignent d’être étiquetés comme « assistés ».

Le système social français : vicié ou victime de ses clichés ?
Sarah Knafo parle d’un système « vicié » qui favoriserait l’inactivité. Mais que faut-il en penser ?
Un système généreux mais complexe
Le système de protection sociale français est l’un des plus généreux au monde. Il repose sur des principes de solidarité nationale établis dès 1945. Mais cette générosité a un coût, et le système est devenu complexe, avec des dizaines de prestations différentes, des critères d’éligibilité variables et des taux de non-recours élevés.
Le RSA lui-même est critiqué pour son manque d’efficacité. Avec un montant moyen de 520 euros, il ne permet pas de vivre décemment, mais il peut décourager la reprise d’un emploi mal rémunéré, surtout pour les parents isolés qui doivent payer une garde d’enfant. C’est ce qu’on appelle le « piège à inactivité » : le gain financier d’un retour à l’emploi est parfois trop faible pour compenser la perte des aides.
Les propositions de réforme
Plusieurs pistes sont sur la table. Le gouvernement actuel veut renforcer les contrôles et les sanctions, avec le projet de loi pour le travail et l’activité. Sarah Knafo propose, elle, de baisser les charges sur le travail pour rendre l’emploi plus attractif. D’autres, comme certains économistes, défendent un revenu universel ou une simplification radicale des aides.
Mais une chose est sûre : le débat sur l’assistanat occulte souvent les vraies questions. Pourquoi tant de personnes restent-elles au RSA ? Parce qu’elles ne trouvent pas d’emploi adapté à leur situation, parce que le marché du travail est segmenté, parce que la garde d’enfants coûte cher, parce que les formations ne sont pas accessibles. Réduire le problème à une question de volonté individuelle, c’est passer à côté des causes structurelles.
Conclusion : au-delà des formules choc, une réalité nuancée
L’affirmation de Sarah Knafo selon laquelle « il n’y a pas d’assistés en France » est politiquement habile, mais elle mérite d’être nuancée. Les chiffres montrent que la grande majorité des bénéficiaires du RSA sont soit en emploi précaire, soit en recherche active d’emploi, soit dans des situations familiales complexes (parents isolés, problèmes de santé). Les « vrais assistés », ceux qui pourraient travailler et refusent, existent mais ils sont une minorité statistique.
En revanche, le système social français a des défauts réels : il peut piéger les bénéficiaires dans l’inactivité, il est complexe et parfois stigmatisant. Le débat mérite d’être posé en ces termes, plutôt qu’en opposant les « travailleurs » aux « assistés ». Les jeunes de 18-25 ans, souvent exclus du RSA mais visés par les stéréotypes, sont les premiers à subir cette rhétorique. Leur réalité, faite de stages, de CDD, de petits boulots et de difficultés à se loger, mérite d’être entendue.
Alors, Knafo a-t-elle raison ? Oui, si l’on considère que le nombre de personnes refusant délibérément de travailler est infime. Non, si l’on considère que le système peut encourager l’inactivité par sa conception même. La vérité, comme souvent, se trouve entre les deux : entre le discours culpabilisant et le déni des problèmes, il y a de la place pour une réforme intelligente du système social, qui rende le travail plus attractif sans stigmatiser ceux qui en ont besoin.