General view of construction work at the Hinkley Point C Nuclear Power Station Construction Site, on April 07, 2022 in Bridgw
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Hinkley Point C : le chantier nucléaire qui coûte une fortune à EDF

Le chantier britannique Hinkley Point C voit son coût exploser à 35 milliards de livres, le double des prévisions initiales. Entre retards accumulés, modifications techniques et impact sur les finances d'EDF, ce projet EPR pose la question de la...

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EDF vient d'annoncer une nouvelle dérive budgétaire pour sa centrale nucléaire britannique Hinkley Point C. Le coût du projet grimpe désormais à environ 35 milliards de livres, soit près du double de l'estimation initiale. Ce chantier colossal, symbole de la renaissance du nucléaire au Royaume-Uni, devient un véritable casse-tête financier pour l'électricien français et relance le débat sur la viabilité économique de cette technologie dans la transition énergétique. 

General view of construction work at the Hinkley Point C Nuclear Power Station Construction Site, on April 07, 2022 in Bridgw
General view of construction work at the Hinkley Point C Nuclear Power Station Construction Site, on April 07, 2022 in Bridgw — (source)

Un projet phare pris dans la tourmente

Hinkley Point C représente bien plus qu'une simple centrale nucléaire. C'est le premier réacteur construit au Royaume-Uni depuis plus de trente ans, et il incarne les espoirs de renouveau de l'industrie atomique britannique. Situé sur la côte du Somerset, dans le sud-ouest de l'Angleterre, ce site doit accueillir deux réacteurs EPR capables de alimenter environ six millions de foyers en électricité. Un projet stratégique pour les deux côtés de la Manche. 

The view south across the Hinkley Point C Construction Site showing the main excavations and pipework for the cooling water s
The view south across the Hinkley Point C Construction Site showing the main excavations and pipework for the cooling water s — (source)

L'annonce qui fait mal au portefeuille

La dernière estimation en date fait état d'un coût de 35 milliards de livres, exprimé en prix de 2015. Mais si l'on convertit ce montant en prix actuels, en incluant l'inflation, la facture explose littéralement pour atteindre entre 46 et 48 milliards de livres, soit environ 55 milliards d'euros. Une somme astronomique qui dépasse tous les pronostics initiaux.

Pour comprendre l'ampleur du dérapage, il faut revenir aux origines du projet. En 2016, lorsque le gouvernement britannique a donné son feu vert, le coût était estimé à 18 milliards de livres. En 2017, cette estimation a été révisée à 19,6 milliards. Puis les chiffres ont commencé à s'emballer : 25 à 26 milliards en 2022, 31 à 34 milliards en janvier 2024, et désormais 35 milliards en février 2026. Soit une hausse de près de 100% par rapport à la promesse initiale. 

r/InfrastructurePorn - Hinkley Point C nuclear power station construction site
r/InfrastructurePorn - Hinkley Point C nuclear power station construction site — Nick Chipchase / CC BY-SA 2.0 / (source)

Pourquoi cette escalation infernale

Les raisons de cette explosion des coûts sont multiples et s'entremêlent de manière complexe. La pandémie de Covid-19 a constitué un premier choc majeur, perturbant les chaînes d'approvisionnement et imposant des arrêts de chantier prolongés. EDF a qualifié cet événement de force majeure, mais cette qualification ne suffit pas à compenser les pertes financières engendrées.

Le Brexit a également joué un rôle déstabilisateur. La sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne a créé des incertitudes réglementaires considérables et a compliqué les échanges de main-d'œuvre et de matériaux avec le continent. Dans un secteur aussi pointu que le nucléaire, où les compétences sont hautement spécialisées, ces obstacles se sont révélés particulièrement coûteux.

L'inflation générale, exacerbée par la guerre en Ukraine, a fait grimper les prix de l'acier, du béton et de tous les matériaux nécessaires à la construction. Les pénuries de main-d'œuvre qualifiée ont par ailleurs contraint EDF à revoir ses planning à la hausse, chaque retard se traduisant par des coûts supplémentaires substantiels. 

52 grues protégées des collisions à Hinkley Point C
52 grues protégées des collisions à Hinkley Point C — (source)

Les modifications techniques imposées par Londres

Au-delà des facteurs macroéconomiques, le chantier a dû faire face à des exigences techniques particulièrement strictes de la part des autorités britanniques. EDF a été contraint d'intégrer pas moins de 7000 modifications demandées par les régulateurs britanniques, un chiffre considérable qui a eu des répercussions directes sur les coûts.

Des matériaux en bien plus grande quantité

Big Carl has lifted the 245-tonne domed roof onto the first reactor building.
Big Carl has lifted the 245-tonne domed roof onto the first reactor building. — (source)

Ces prescriptions réglementaires ont nécessité l'utilisation de 35% d'acier supplémentaire et 25% de béton en plus par rapport aux plans initiaux. Chaque modification impose en effet de reconsidérer la structure dans son ensemble, de renforcer certains éléments, de repenser l'intégration des différents systèmes. C'est un effet boule qui transforme progressivement le projet initial en un tout autre chantier.

Ces contraintes ont créé des tensions significatives entre le gouvernement français, propriétaire d'EDF depuis la nationalisation complète de l'entreprise, et les autorités britanniques. EDF a tenté d'imputer une partie des surcoûts à ces exigences réglementaires, ouvrant une polémique sur la répartition des responsabilités financières.

La question environnementale et ses coûts

Le projet a également dû intégrer des préoccupations environnementales qui ont alourdi la facture. L'estuaire du Severn, où pompe l'eau de refroidissement la centrale, abrite une riche biodiversité marine, incluant des espèces protégées comme l'alose feinte. Pour protéger ces poissons, EDF a développé un système acoustique sous-marin surnommé le fish disco, un dispositif de 50 millions de livres qui émet des ultrasons pour éloigner les poissons des prises d'eau. 

Emergency access road at Hinkley Point C nuclear plant construction site
Emergency access road at Hinkley Point C nuclear plant construction site — Roger Cornfoot / CC BY-SA 2.0 / (source)

Ce système, testé avec succès par l'Université de Swansea, s'est révélé si efficace que les responsables du projet envisagent d'abandonner l'idée de noyer 364 hectares de terres agricoles dans le Gloucestershire, initialement prévus comme habitat compensatoire pour les poissons. Une bonne nouvelle pour l'environnement, mais qui illustre les coûts cachés d'un projet de cette envergure.

Qui paie réellement la facture

La question du financement de ces dépassements budgétaires est au cœur des débats. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les contribuables britanniques ne sont pas directement mis à contribution pour les coûts de construction. Mais la réalité est plus subtile.

EDF assume seul les risques

Le contrat signé entre EDF et le gouvernement britannique prévoit que tous les coûts de construction sont à la charge de l'électricien français. Le partenaire chinois CGN, qui détient une participation minoritaire dans le projet, ne contribue pas aux surcoûts. EDF supporte donc seul les dépassements budgétaires, une situation qui pèse lourdement sur ses comptes.

L'État français, propriétaire à 100% d'EDF depuis la nationalisation, est indirectement affecté par cette situation. Les 8,4 milliards d'euros de bénéfices annoncés par EDF en 2025 sont ainsi plombés par les charges liées à Hinkley Point C. C'est finalement le contribuable français qui pourrait payer les pots cassés si la situation financière d'EDF venait à se dégrader davantage. 

First reactor vessel for Hinkley Point C completed
First reactor vessel for Hinkley Point C completed — (source)

Le mécanisme du prix garanti

Si les contribuables britanniques ne paient pas directement la construction, ils contribueront indirectement via leurs factures d'électricité. Le contrat prévoit en effet un prix garanti de 92,50 livres par mégawattheure (en prix de 2012), ajusté à l'inflation pendant 35 ans. En 2025, ce prix atteint environ 133 livres par mégawattheure, soit trois à quatre fois le prix actuel de l'éolien.

Ce mécanisme signifie que les consommateurs britanniques paieront la différence entre le prix de marché et ce prix garanti si ce dernier est supérieur. Les estimations du coût total pour les consommateurs britanniques varient entre 29,7 et 40 milliards de livres sur la durée du contrat, selon les scénarios d'évolution des prix de l'énergie. 

Hinkley Point C unit 1 reactor building takes shape
Hinkley Point C unit 1 reactor building takes shape — (source)

Des retards qui s'accumulent

Les surcoûts ne sont pas le seul problème auquel doit faire face Hinkley Point C. Les retards s'accumulent également, repoussant régulièrement la date de mise en service initialement prévue. Cette chronologie témoigne des difficultés rencontrées par EDF.

Une chronologie décalée

La mise en service était initialement prévue pour 2027. Elle a ensuite été repoussée à 2029 au minimum, puis à 2030 pour le premier réacteur, et potentiellement 2031 pour le second. Soit un retard de trois à quatre ans sur le planning initial, avec des implications considérables pour l'approvisionnement énergétique britannique.

Le deuxième réacteur est arrivé sur site en 2024, après un périple complexe depuis la France. Ce cylindre en acier de haute résistance, pesant 500 tonnes et mesurant 13 mètres de long, a été transporté par barge puis par route jusqu'au site du Somerset. Une prouesse logistique qui marque une étape importante, mais qui n'efface pas les préoccupations financières. 

Aerial view of the power plant
Aerial view of the power plant — Roger Cornfoot / CC BY-SA 2.0 / (source)

Les défis de sécurité sur le chantier

Au-delà des questions budgétaires et calendaires, le chantier fait face à des problèmes de sécurité qui inquiètent les régulateurs. L'Office for Nuclear Regulation britannique a découvert des failles significatives en matière de sécurité incendie, incluant des matériaux inflammables abandonnés sur des escaliers de secours.

Cinq organisations travaillant sur les systèmes mécaniques, électriques et de ventilation ont fait l'objet de mesures d'exécution forcée. Les inspecteurs ont constaté que le site ne disposait pas d'une évaluation adéquate des risques d'incendie et que les issues de secours étaient insuffisantes pour le nombre de travailleurs présents. Des problèmes que les responsables du projet s'engagent à corriger, mais qui illustrent les défis de gestion d'un chantier de cette ampleur.

L'impact sur l'emploi et l'industrie

Malgré ses déboires, le projet Hinkley Point C génère des retombées économiques significatives des deux côtés de la Manche. C'est l'un des rares points positifs dans un tableau globalement sombre pour EDF.

Des milliers d'emplois créés

Au pic de sa construction, le chantier devrait employer environ 15000 personnes au Royaume-Uni. En France, le projet génère plus de 7000 emplois industriels, principalement dans la filière nucléaire. Framatome, par exemple, fournit les cuves des réacteurs, mobilisant des compétences hautement spécialisées.

Ces retombées ne sont pas uniformément réparties : environ 64% profitent à l'industrie britannique, le reste revenant aux fournisseurs français et européens. Néanmoins, le secteur nucléaire français bénéficie de ce chantier en termes de maintien des compétences et de préservation de la filière industrielle.

Un laboratoire pour les futurs projets

Hinkley Point C constitue un véritable laboratoire pour l'industrie nucléaire française. C'est l'occasion de réapprendre à construire des centrales après des décennies d'abandon du secteur. Des notes internes d'EDF de 2015 signalaient déjà des risques de sous-évaluation des coûts, soulignant que l'entreprise et ses partenaires devaient se réapproprier un savoir-faire en partie perdu.

Cette expérience est précieuse pour les projets futurs, mais elle a un coût. Les leçons apprises à Hinkley Point C devront être intégrées dans les programmes d'EPR2 prévus en France, notamment à Penly, Gravelines et Bugey. Les jeunes ingénieurs et techniciens formés sur ce chantier constitueront une ressource humaine précieuse pour l'avenir du nucléaire français. 

Le chantier de construction des réacteurs nucléaires de la centrale à Hinkley Point C, à Bridgwater (Angleterre), le 7 avril
Le chantier de construction des réacteurs nucléaires de la centrale à Hinkley Point C, à Bridgwater (Angleterre), le 7 avril — (source)

Les comparaisons avec Flamanville et les projets français

Les difficultés de Hinkley Point C font écho à celles rencontrées par l'EPR de Flamanville, en Manche. Ce projet français accumule lui aussi les retards et les surcoûts, soulevant des questions sur la capacité d'EDF à maîtriser ses chantiers nucléaires.

Flamanville : un précédent inquiétant

L'EPR de Flamanville était initialement prévu pour 2012, avec un coût estimé à 3,3 milliards d'euros en 2006. Sa mise en service a été repoussée à 2024, soit 12 ans de retard. Le coût a grimpé à 12,7 milliards d'euros selon EDF, et même 19,1 milliards selon la Cour des comptes en incluant les frais financiers. Sa rentabilité est jugée médiocre par les experts.

Ce précédent n'a pas empêché les dérives de Hinkley Point C, ce qui interroge sur la capacité d'EDF à tirer les leçons de ses échecs. L'entreprise affirme pourtant avoir mis en place des mesures correctives pour les futurs projets.

Les EPR2 en France : l'histoire se répètera-t-elle

Le programme de six EPR2 prévus en France voit déjà son coût grimper de 51,7 milliards d'euros (estimation 2022) à 72,8 milliards, soit une hausse de 40%. Le chantier de Penly a pris trois ans de retard, avec une mise en service désormais prévue en 2038 au lieu de 2035.

Ces chiffres interpellent alors que la France mise sur le nucléaire pour atteindre ses objectifs climatiques. Les innovations technologiques françaises, qu'elles soient dans le domaine de l'énergie ou ailleurs, comme le montrent chaque année les inventeurs français qui changent le monde, devront s'accompagner d'une meilleure maîtrise des coûts et des délais.

La question du nucléaire dans la transition énergétique

Au-delà des considérations financières, Hinkley Point C pose une question plus fondamentale : le nucléaire est-il une solution économiquement viable pour la transition énergétique ? Les comparaisons avec les énergies renouvelables sont éloquentes.

Un prix bien supérieur aux renouvelables

Le prix garanti de 133 livres par mégawattheure accordé à Hinkley Point C est trois à quatre fois supérieur au prix de l'éolien, qui s'établit autour de 40 livres par mégawattheure en 2025. Le surcoût pour les consommateurs britanniques par rapport aux énergies renouvelables est estimé entre 31 et 40 milliards de livres sur la durée du contrat de 35 ans.

Ces chiffres alimentent le débat sur les choix énergétiques. Les partisans du nucléaire soulignent sa capacité à fournir une électricité bas-carbone de manière continue, indépendamment des conditions météorologiques. Ses détracteurs mettent en avant les coûts exorbitants et les délais interminables des chantiers.

Les arguments des deux camps

Les défenseurs du nucléaire avancent que les coûts initiaux élevés sont compensés par une longue durée de vie des installations et une production d'électricité stable. Ils soulignent également que les coûts des énergies renouvelables n'incluent pas toujours ceux du stockage ou des réseaux de backup nécessaires pour faire face à leur intermittence.

Les opposants rétorquent que les coûts du nucléaire sont systématiquement sous-estimés et que les retards accumulés réduisent son intérêt dans l'urgence climatique. Ils pointent également les risques environnementaux à long terme et la question non résolue des déchets radioactifs.

Conclusion

Hinkley Point C s'impose comme un cas d'école des défis de la transition énergétique. Ce chantier titanesque, dont le coût a pratiquement doublé pour atteindre 35 milliards de livres en prix 2015, illustre les difficultés de l'industrie nucléaire à maîtriser budgets et calendriers. Entre Covid, Brexit, inflation et exigences réglementaires, les raisons du dérapage sont multiples mais le résultat est le même : une facture salée pour EDF et, in fine, pour les consommateurs britanniques.

Les leçons de ce projet seront précieuses pour les programmes nucléaires futurs, notamment les EPR2 en France. Mais elles posent aussi une question plus large : dans un contexte de crise climatique, peut-on se permettre des chantiers qui prennent des décennies et coûtent des fortunes ? La réponse dépendra des choix politiques et technologiques que feront les gouvernements dans les années à venir. Une chose est certaine : Hinkley Point C restera dans les livres d'histoire comme un exemple des promesses non tenues de la renaissance nucléaire.

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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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