Un matin de fin mars 2026, dans le square de l'Amitié de Grenay, un ouvrier municipal dévisse une plaque en laiton. Le geste est banal, presque routinier. Pourtant, sous cette plaque disparue en quelques secondes se cache une affaire qui cristallise les tensions mémorielles et politiques de la France contemporaine. Le nom qui y était gravé, celui de Georges Ibrahim Abdallah, ne dit rien à la plupart des passants. Mais pour les uns, c'était un acte de solidarité internationale légitime. Pour les autres, une insulte à la justice et aux victimes du terrorisme. En faisant retirer cette plaque parmi ses toutes premières décisions après son élection, la nouvelle maire Rassemblement national, Daisy Duveau, a transformé un hommage municipal discret en un événement national. C'est l'histoire de ce mur de briques, de deux assassinats commis à Paris il y a plus de quarante ans, et d'une commune du bassin minier déchirée entre deux mémoires.
Citoyen d'honneur de Grenay : le matin où une plaque a disparu du square
L'image est frappante par sa simplicité. Un homme, un tournevis peut-être, une plaque qui tenait à un mur du square de l'Amitié depuis plusieurs années. En quelques instants, le nom de Georges Ibrahim Abdallah disparaît de l'espace public grenaysien. Pas de cérémonie, pas de discours solennel sur place. Juste un acte matériel, rapide, définitif. C'est précisément cette simplicité qui rend la scène puissante : effacer un nom du paysage urbain ne demande aucun effort technique, mais son poids symbolique est colossal. La plaque faisait de ce militant libanais condamné pour terrorisme un « citoyen d'honneur » de la commune. Un titre qui, aux yeux de la nouvelle majorité municipale, n'avait pas à exister.

Une des premières décisions de Daisy Duveau, fraîchement élue face au PCF
Daisy Duveau n'a pas attendu pour marquer son mandat. Élue fin mars 2026 à la tête de cette commune de près de 6 500 habitants du Pas-de-Calais, cette candidate du Rassemblement national a devancé la sortante Christelle Buissette, qui représentait le Parti communiste français. La victoire de Duveau s'explique largement par la division de la gauche locale : deux listes concurrentes se sont présentées, fragmentant un électorat historiquement ancré à gauche dans ce territoire minier. Le retrait de la plaque intervient donc dans les tout premiers jours du nouveau mandat, comme un signal fort envoyé aux habitants. Il ne s'agit pas d'une mesure administrative parmi d'autres, mais d'un geste de rupture assumé avec l'ère précédente. En choisissant cet acte inaugural, la nouvelle équipe municipale dit clairement : ce que la gauche communiste a célébré, nous le déconstruisons.
Bruno Bilde sur place : deux ans de combat aboutis
Le retrait de la plaque n'est pas une initiative spontanée de la seule maire. Bruno Bilde, député RN du Pas-de-Calais, était présent sur place ce matin-là. Depuis mars 2024, il mène un combat acharné pour obtenir la disparition de cet hommage, allant jusqu'à saisir le ministre de l'Intérieur et le préfet du département. Pendant deux ans, ses demandes sont restées lettre morte sous la gestion de la majorité sortante. Son intervention a permis de transformer une affaire strictement locale en un sujet politique d'envergure nationale. Lors du retrait effectif, il déclare : « Faire d'un terroriste condamné par la justice française une figure à célébrer, c'était une honte, une faute morale et une insulte à la mémoire des victimes. » Il ajoute qu'en retirant cette plaque, la commune de Grenay « retrouve sa dignité, son honneur ». Ces mots ne sont pas choisis au hasard : ils inscrivent le geste municipal dans un récit de restauration morale du territoire.
Un acte matériel aux répercussions médiatiques immédiates
Dès que le retrait est rendu public, les réactions se multiplient. Selon BFMTV, l'information circule largement sur les réseaux sociaux et dans les rédactions nationales. Le nom de Grenay, commune peu connue hors de son département, se retrouve soudain en tête des sujets d'actualité. Ce contraste entre le geste discret sur place et l'onde de choc médiatique révèle la puissance des questions mémorielles dans la France de 2026 : un acte municipal de quelques secondes peut déclencher un débat national de plusieurs jours.
Deux assassinats à Paris qui ont condamné Abdallah à la perpétuité
Pour comprendre la violence du débat autour de cette plaque, il faut revenir aux faits qui ont mené Georges Ibrahim Abdallah derrière les barreaux français. L'homme dont le nom ornait le square de l'Amitié n'est pas un inconnu de la justice. Né le 2 avril 1951 à Kobayat, un village du nord du Liban, au sein d'une famille chrétienne maronite de neuf enfants dont le père est militaire, il devient instituteur dans la plaine de la Bekaa avant de basculer dans la lutte armée. Son parcours le conduit des rangs du Parti social nationaliste syrien, une formation laïque se réclamant de l'unification d'une « grande Syrie », vers le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), un mouvement marxiste-léniniste classé comme organisation terroriste par l'Union européenne et les États-Unis. C'est ensuite qu'il participe à la création de la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL), dont il dirige les opérations en France sous plusieurs pseudonymes, notamment « Salih al-Masri » et « Abdel Kader Saadi ».

Lieutenant-colonel Ray et Yacov Barsimantov : les victimes effacées de la plaque
Le 18 janvier 1982, le lieutenant-colonel Charles R. Ray, attaché militaire américain à l'ambassade des États-Unis à Paris, est abattu de plusieurs balles dans le dos rue Cardinet, dans le XVIIe arrondissement. Il rentre chez lui après une journée de travail. Moins de trois mois plus tard, le 3 avril 1982, Yacov Barsimantov, conseiller à l'ambassade d'Israël et membre présumé du Mossad, est tué par balles rue des Écoles, dans le Ve arrondissement. Entre ces deux assassinats, le 17 septembre 1982, une voiture piégée explose rue Soufflot, visant l'ancien consul américain Robert Homme, qui survit à l'attentat. Ces trois actions sont revendiquées par les FARL. La plaque de Grenay, elle, ne mentionnait aucun de ces noms. Aucune référence aux victimes, aucun rappel des condamnations judiciaires. Juste un hommage à l'homme qui a commandité ces actes.
La FARL, le procès de 1987 et 41 ans derrière les barreaux
Arrêté en 1984 à Lyon, où se trouvait la base arrière des FARL en France, Georges Ibrahim Abdallah est renvoyé devant la justice. En 1987, après un procès où il assume publiquement son engagement politique sans jamais exprimer de regrets pour les faits reprochés, il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour complicité d'assassinat terroriste. Il devient alors le détenu le plus ancien de France, passant quarante et un ans dans les prisons françaises, notamment à Fresnes, puis à Lannemezan. Libérable en théorie depuis 1999, ses demandes de libération conditionnelle sont systématiquement rejetées, notamment en raison de son refus persistant de condamner les attentats. Ce n'est qu'en novembre 2024 que le tribunal de l'application des peines accepte enfin sa demande, et le 25 juillet 2025, après un long bras de fer juridique avec le parquet, la cour d'appel autorise sa libération avec expulsion immédiate vers le Liban. Un épilogue qui a ravivé toutes les tensions autour de sa figure.
De Kobayat à Lannemezan : itinéraire d'un militant devenu prisonnier
Le parcours d'Abdallah avant son arrestation mérite qu'on s'y arrête. Selon le Mossad, il était un proche de Georges Habache, le chef historique du FPLP. Il est également soupçonné d'avoir joué un rôle dans l'assassinat en 1976 de Francis Meloy, ambassadeur des États-Unis au Liban. Blessé lors de l'invasion israélienne du Sud-Liban en 1978, il participe à la guérilla avant de monter vers la France pour y organiser les opérations des FARL. Un ancien membre des FARL a confié à la chaîne Al Jazeera en 2009 que la stratégie du groupe consistait à « frapper l'ennemi partout où il se trouve », justifiant le choix de cibles européennes. Cet itinéraire, de l'enseignement dans un village libanais aux prisons françaises, dessine la trajectoire d'un homme dont la vie entière s'est confondue avec les conflits du Moyen-Orient.
Terroriste condamné ou résistant anti-impérialiste : deux lectures d'un même homme
Comment un homme condamné pour complicité d'assassinats terroristes a-t-il pu recevoir le titre de citoyen d'honneur d'une commune française ? La réponse tient dans l'existence de deux grilles de lecture radicalement opposées, qui structurent le débat depuis plus de quatre décennies. D'un côté, la justice française a tranché : Abdallah est un terroriste. De l'autre, une partie de la gauche radicale et des mouvements de solidarité internationale le considèrent comme un prisonnier politique, un résistant à l'impérialisme. Ces deux narrations coexistent sans jamais se rejoindre, et l'affaire de Grenay en est l'illustration parfaite.

L'argument de la résistance armée face à l'invasion israélienne
Pour comprendre la logique de ceux qui soutiennent Abdallah, il faut replacer les attentats de 1982 dans leur contexte géopolitique. Le Liban subit alors l'invasion israélienne de 1982, une offensive militaire massive appuyée diplomatiquement et militairement par les États-Unis. Les FARL, comme d'autres organisations palestiniennes et libanaises, présentent leurs actions armées en Europe comme des « actes de résistance armée » à une agression militaire, le Liban faisant alors face à cette invasion soutenue par Washington. C'est l'argument central de la défense d'Abdallah lors de son procès : les diplomates américains et israéliens ne sont pas des civils innocents, mais des agents d'une politique d'agression. Ce cadre interprétatif trouve un écho durable dans certains milieux de la gauche radicale française, pour lesquels la cause palestinienne et la lutte anti-impérialiste constituent des principes intangibles qui transcendent les jugements judiciaires.
Bardella, Panot et les frontières politiques de la compassion
La libération d'Abdallah le 25 juillet 2025 a offert un instantané saisissant de cette fracture politique française. Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l'Assemblée nationale, a réagi en parlant d'« immense soulagement à l'annonce de la libération de Georges Ibrahim Abdallah ». De l'autre côté de l'échiquier, Jordan Bardella, président du Rassemblement national, a dénoncé selon Le Figaro « la libération imminente d'un terroriste, qui n'a jamais exprimé le moindre regret. Nausée. » Entre ces deux positions, le centre et la droite gouvernementale ont généralement observé un silence prudent, soulignant par leur mutisme même l'embarras que suscite ce dossier. Ce clivage ne se limite pas aux dirigeants nationaux : il traverse les municipalités, les associations, les familles.
Les comités de soutien : un réseau transnational actif depuis des décennies
Le soutien à Abdallah n'a jamais été l'apanage d'une poignée de militants isolés. Depuis sa condamnation en 1987, des comités de soutien se sont structurés dans plusieurs villes de France et en Europe, organisant des colloques, des pétitions et des campagnes de communication régulières. Plusieurs personnalités politiques et intellectuelles ont intercédé en sa faveur au fil des années, notamment issues de la gauche radicale. Ce réseau a permis de maintenir la question Abdallah dans l'agenda politique français pendant plus de quatre décennies, transformant un détenu condamné en une cause mobilisatrice. C'est ce même réseau qui a contribué à créer le terreau idéologique dans lequel la décision de Grenay a pu germer, sans susciter de réprobation interne à la gauche municipale.
Comment un square de Grenay a choisi de célébrer un détenu condamné
L'histoire de cette plaque remonte à plus loin qu'on pourrait le croire. Grenay, petite commune du bassin minier, n'a aucun lien historique particulier avec le Liban ou la question palestinienne. Pourtant, c'est dans le square de l'Amitié, un espace public dont le nom lui-même porte un idéal de fraternité entre les peuples, que le nom de Georges Ibrahim Abdallah vient s'inscrire. La réalité est plus complexe qu'une simple plaque posée un matin de 2020 : le square a connu une véritable guerre des noms au fil des années, reflétant les tensions politiques locales.

Une plaque posée dès 2012 selon le collectif de soutien
Alors que BFMTV situe la pose de la plaque sous la mandature de Christian Champiré et Le Figaro l'attribue à Christelle Lelieux-Buissette, le collectif « bassin minier » pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah affirme pour sa part que ce dernier est « citoyen d'honneur de Grenay depuis 2012 ». Cette divergence entre les sources nationales et le récit local en dit long sur la manière dont cet hommage a été perçu : non comme un acte politique majeur nécessitant une traçabilité rigoureuse, mais comme un geste municipal presque banal, dont la genèse exacte s'est brouillée avec le temps.
Le square qui a changé de nom trois fois en trois ans
Selon Horizon Actu, la chronologie réelle du lieu est en réalité plus chaotique que ce que les comptes rendus nationaux suggèrent. Le square s'est d'abord appelé square de l'Amitié, avant de devenir square Georges Ibrahim Abdallah entre 2023 et 2024. Puis, après une intervention de Bruno Bilde à l'Assemblée nationale où il qualifie Abdallah de « chef d'une organisation terroriste spécialisée dans l'assassinat de personnalités diplomatiques », la mairie rebaptise le lieu square de l'Amitié. Mais ce n'est pas fini : le 10 mars 2025, le collectif pour la libération d'Abdallah se réunit sur place pour réhabiliter l'ancien nom du lieu, créant une nouvelle tension. Christelle Buissette, alors maire PCF, se rend sur place et retire elle-même la pancarte du collectif. Ce ballet toponymique illustre à lui seul l'intensité du conflit mémoriel autour de ce square.
Une décision locale qui n'a explosé qu'avec l'arrivée de Bruno Bilde
Pendant des années, cet hommage est resté en place sans susciter de réaction notable au niveau national. Pas de pétition virale, pas de manifestation d'ampleur, pas d'article de presse au-delà du cadre local. Les habitants de Grenay, pour la plupart, l'ignoraient probablement. Ce silence prolongé mérite qu'on s'y arrête. Il dit quelque chose de la distance qui peut exister entre les symboles municipaux et la réalité vécue des habitants, mais aussi de la tolérance locale envers des gestes politiques issus de la gauche municipale dans un bassin minier où le PCF a longtemps été la force dominante. C'est l'intervention de Bruno Bilde à partir de mars 2024 qui rompt ce silence. En saisissant la hiérarchie préfectorale et le ministère de l'Intérieur, le député RN nationalise un enjeu qui était resté strictement local. La plaque de Grenay devient alors un outil de combat politique au niveau national, bien au-delà de ce que ses instigateurs avaient imaginé.
Municipales 2026 : quand la division de la gauche offre la mairie au RN
L'élection de Daisy Duveau n'est pas un accident électoral isolé. Elle s'inscrit dans un mouvement de basculement profond du bassin minier du Pas-de-Calais, territoire historiquement acquis au Parti communiste depuis plus d'un siècle. Grenay fait partie des conquêtes du Rassemblement national dans ce département lors des municipales de 2026, un phénomène qui inquiète les stratèges de la gauche autant qu'il encourage ceux du RN. La plaque Abdallah, dans ce contexte, devient le symbole parfait du clivage entre un héritage politique ancien et une nouvelle donne électorale.

Christelle Buissette battue par le prix de deux listes concurrentes
Le résultat concret du scrutin à Grenay est sans appel : la division de la gauche entre deux listes concurrentes a ouvert la voie à la victoire de Daisy Duveau. Christelle Buissette, maire sortante PCF, se retrouve distancée par une candidate RN qui a su capter une part significative de l'électorat populaire, séduit par un discours de restauration de l'ordre et de défense des intérêts locaux. Ce scénario de triangulation n'est pas nouveau en politique française, mais il prend une résonance particulière dans le bassin minier, où le vote communiste était autrefois identitaire autant qu'idéologique. La défaite de Buissette ne se résume pas à la plaque Abdallah, mais cette dernière est devenue, dans le récit de la campagne, l'un des symboles d'une municipalité sortante perçue comme déconnectée des préoccupations quotidiennes des Grenaysiens.
Retirer la plaque comme acte fondateur du mandat Duveau
En choisissant de retirer la plaque parmi ses toutes premières actions, Daisy Duveau fait bien plus qu'effacer un hommage contesté. Elle construit le récit fondateur de son mandat. Le message est clair : le temps de la symbolique gauchiste est révolu, la nouvelle majorité rend à la commune son « honneur » et sa « dignité », pour reprendre les termes de Bruno Bilde. Ce discours de restauration identitaire fonctionne d'autant mieux qu'il s'appuie sur un fait incontestable : la condamnation d'Abdallah par la justice française. Derrière le geste municipal se dessine une stratégie politique plus large, celle du RN qui, dans chaque commune conquise, cherche à marquer une rupture visible avec l'ancien monde. Retirer une plaque, c'est montrer qu'on change les choses concrètement, sans délai, sans négociation.
Le bassin minier comme laboratoire politique de la droite nationale
Grenay n'est pas un cas isolé dans le Pas-de-Calais de 2026. Plusieurs communes du bassin minier ont basculé entre les mains du RN lors de ces élections municipales, confirmant une tendance amorcée lors des précédents scrutins nationaux. Ce territoire, façonné par plus d'un siècle d'histoire minière et de culture ouvrière, offrait au Parti communiste un socle électoral parmi les plus solides de France. L'érosion de cet édifice, accélérée par la désindustrialisation, le déclin des syndicats et les recompositions identitaires, crée un vide que le RN exploite méthodiquement. La conquête de ces mairies n'est pas qu'un gain symbolique : elle donne au parti un ancrage local, des réseaux d'élus, et des leviers concrets sur l'espace public. Retirer une plaque à Grenay, c'est aussi montrer aux autres communes du département que le changement est possible, tangible, immédiat.
Une mairie peut-elle effacer la mémoire votée par son prédécesseur ?
Au-delà de l'émotion politique, l'affaire de Grenay soulève une question juridique concrète : une nouvelle majorité municipale a-t-elle le droit de retirer un hommage public décidé par son prédécesseur ? La réponse, en droit français, est globalement oui, mais elle mérite quelques précisions. La commune est une personne morale distincte de ses élus, ce qui signifie qu'en principe, les décisions d'une majorité engagent la collectivité dans la durée. Cependant, le maire dispose d'un pouvoir de police sur le domaine public, et chaque nouveau conseil municipal peut légitimement modifier les choix symboliques de ses prédécesseurs.

Le maire, le domaine public et la continuité de la personne morale
En pratique, le retrait d'une plaque ou le changement de nom d'une rue relève de la compétence du conseil municipal, qui délibère sur les hommages publics. Aucune disposition légale n'oblige une nouvelle majorité à maintenir les choix symboliques de l'ancienne. Cette liberté s'exerce dans les deux sens : on l'a vue à l'oeuvre lorsque des municipalités ont débaptisé des rues portant le nom de collaborateurs sous le régime de Vichy, ou plus récemment lors de controverses autour de rues Colbert ou Faidherbe. Le maire peut également agir par arrêté dans le cadre de son pouvoir de police administrative sur le domaine public. À Grenay, le retrait de la plaque a probablement fait l'objet d'une délibération du nouveau conseil municipal, même si les sources disponibles ne précisent pas le détail de la procédure suivie.
Des drapeaux européens aux plaques de rue : la cohérence symbolique du RN
Ce qui est frappant, c'est la cohérence avec laquelle le RN déploie cette stratégie d'occupation de l'espace symbolique municipal. Le retrait de la plaque de Grenay fait écho à d'autres gestes similaires, comme celui de maires RN ayant fait retirer les drapeaux de l'Union européenne des façades de leurs mairies. Dans les deux cas, le mécanisme est identique : s'approprier l'espace visible de la mairie pour imposer une lecture politique du territoire. Le drapeau européen est arraché au nom de la souveraineté nationale, la plaque Abdallah est dévissée au nom de la mémoire des victimes du terrorisme. Les causes invoquées sont différentes, la méthode est la même. Il s'agit d'une politique délibérée de la symbolique municipale, qui vise à rendre visible, dans le paysage quotidien des habitants, le changement de majorité.
La limite floue entre légalité et légitimité mémorielle
Si le retrait de la plaque est juridiquement fondé, la question de sa légitimité reste ouverte. Les opposants au geste de Daisy Duveau soulignent que la délibération qui a accordé le titre de citoyen d'honneur à Abdallah était elle-même légale, prise par un conseil municipal dûment élu. Effacer un acte légal par un autre acte légal ne pose pas de problème juridique, mais il crée une instabilité symbolique : chaque changement de majorité pourrait théoriquement remettre en cause tous les hommages publics précédents. Cette précarité des symboles municipaux est inhérente à la démocratie locale, mais elle devient problématique quand elle s'applique à des questions aussi sensibles que la mémoire du terrorisme ou la reconnaissance de luttes politiques internationales. Le droit ne tranche pas sur le fond : il se contente de donner à chaque majorité le pouvoir de réécrire, à sa guise, le décor de la cité.
Pourquoi l'espace public est devenu le nouveau front politique français
L'affaire de la plaque Abdallah n'est pas qu'une anecdote municipale du Pas-de-Calais. Elle révèle un phénomène plus profond : l'espace public français est devenu l'un des principaux terrains d'affrontement politique. Rues, squares, façades de mairies, noms de salles de classe : chaque surface porteuse de sens est désormais un enjeu de pouvoir. Pour les jeunes générations, qui n'ont pas vécu les événements historiques que ces noms évoquent, la question est particulièrement vertigineuse. Comment se positionner face à des symboles qu'on n'a pas choisis, qui parlent d'un monde qu'on n'a pas connu ?

La rue comme texte politique : ce que lire un nom dit sur ceux qui l'ont écrit
Une plaque ou un nom de rue n'est jamais neutre. C'est un acte d'écriture de l'histoire par ceux qui détiennent, à un moment donné, le pouvoir municipal. Quand une majorité de gauche nomme un square d'après un militant anti-impérialiste condamné, elle inscrit dans l'espace public une certaine vision de la résistance, de la solidarité internationale, de la légitimité de la lutte armée. Quand une majorité RN l'efface, elle inscrit une autre vision : celle du respect absolu des décisions de justice, de la primauté des victimes, du rejet de toute ambiguïté face au terrorisme. Deux projets de société s'affrontent littéralement sur le même mur de briques. Et le mur, lui, ne dit rien : il se contente de porter ce qu'on lui accroche. C'est cette plasticité de l'espace public qui le rend si stratégique pour les acteurs politiques.
Jeunes, mémoire et territoires : se réapproprier une histoire qu'on n'a pas vécue
Pour les jeunes de Grenay et des villes similaires, ces débats mémoriels posent une question concrète : que faire d'un héritage politique qu'on n'a pas construit ? Pour certains lycéens ou étudiants grenaysiens, Georges Ibrahim Abdallah est un inconnu dont le nom renvoie à une solidarité internationale lointaine, aux accents d'une autre époque. Le retrait de la plaque ne suscite chez eux ni indignation ni soulagement, mais plutôt de l'indifférence ou de la perplexité face à des adultes qui s'acharnent sur un bout de laiton. Pour d'autres, en revanche, souvent issus de familles ancrées dans la culture politique du bassin minier, ce retrait est vécu comme une tentative d'effacement d'un héritage familial et militant. Leurs grands-parents ont voté communiste, leurs parents ont milité pour des causes internationales, et voici qu'on gomme cette mémoire au nom d'une nouvelle légitimité.
Le territoire comme extension du conflit politique national
Ce qui se joue à Grenay dépasse largement le cadre de cette commune de 6 500 habitants. L'espace public municipal est devenu une extension naturelle des conflits politiques nationaux, un miroir grossissant des fractures qui traversent la société française. Chaque plaque posée ou retirée, chaque drapeau hissé ou descendu, chaque nom de rue débaptisé ou conservé, fait l'objet d'une bataille qui dépasse le local. Les réseaux sociaux amplifient ces gestes, les projettent sur la scène nationale, les transforment en marqueurs identitaires pour des campagnes politiques qui dépassent largement le cadre municipal. Le square de l'Amitié de Grenay n'existait pas dans le débat public il y a quelques semaines. Aujourd'hui, il est devenu un symbole national. C'est toute la logique de cette guerre des symboles : le lieu importe moins que le récit qu'on en tire.
Conclusion : une plaque, deux mémoires et la France de 2026
Au terme de ce récit, le paradoxe central de l'affaire reste entier. La justice française a condamné un homme à la réclusion à perpétuité pour complicité d'assassinats terroristes. Des élus français l'ont fait « citoyen d'honneur » de leur commune. D'autres élus français ont effacé cet hommage. Chacun de ces actes est légal. Chacun est profondément politique. Et aucun ne parvient à clore le débat, car chacun renvoie à une conception différente de ce que la France collective doit honorer ou rejeter dans son espace public.
La synthèse de cette affaire renvoie à trois enseignements majeurs. D'abord, la puissance démesurée des symboles municipaux : un morceau de laiton de quelques centimètres carrés a suffi à provoquer un débat national sur le terrorisme, la mémoire et la légitimité politique. Ensuite, la mécanique électorale qui a rendu ce retrait possible : sans la division de la gauche à Grenay, la plaque serait probablement encore sur son mur, ignorée de tous. Enfin, l'impossibilité structurelle de trouver un consensus français sur ces questions mémorielles : entre ceux qui voient en Abdallah un résistant et ceux qui y voient un terroriste, il n'y a pas de terrain d'entente.
La plaque de Grenay portait, condensée, toute la difficulté d'un pays qui peine à se comprendre lui-même dès qu'il s'agit de nommer ses héros et ses bourreaux. Qui a le droit d'avoir une rue à son nom ? La question reste ouverte, et c'est précisément parce qu'elle n'a pas de réponse simple qu'elle continuera de faire vibrer les murs de nos communes, bien après que le tournevis de Grenay aura été rangé.