Deux mots. Un adjectif d'amplification, un nom de procès. Pas de verbe, pas de comploteur nommé, pas de date. C'est avec ce matériau minimal que Renaud Camus a lancé, en 2010 dans L'Abécédaire de l'in-nocence, puis en 2011 dans un livre qui en porte le titre, l'une des formules les plus efficaces de la vie politique française contemporaine. Une efficacité qui ne doit presque rien à la solidité de la thèse et beaucoup à la mécanique de langage.

Car la question n'est pas seulement de savoir si la théorie est vraie - la quasi-totalité des spécialistes la rejettent. La question est de savoir comment un syntagme accusant des élites de conduire un remplacement de population a pu devenir prononçable dans un dîner, une émission de plateau, un amendement, sans que celui qui l'emploie ait à endosser quoi que ce soit.
Une formule sans agent, donc sans risque
Reprenons la définition la plus plate. Selon la notice encyclopédique de référence, le grand remplacement est une théorie complotiste d'extrême droite qui affirme l'existence d'un processus de substitution de la population française et européenne par des populations non européennes, principalement issues du Maghreb et d'Afrique subsaharienne, avec le soutien ou la complaisance d'une élite politique, intellectuelle et médiatique qualifiée de "remplaciste". Conspiracy Watch en résume le ressort : un peuple remplacé, une identité détruite, et des élites qui accéléreraient le processus dans le cadre d'un "complot mondialiste".
Notez la grammaire. "Grand remplacement" : aucun acteur n'apparaît dans la formule. Comparez avec "complot de substitution de population", qui oblige à désigner les conspirateurs et donc à produire des preuves d'intention. La locution de Camus, elle, se contente d'un différentiel - fécondité, flux migratoires, structure par âge - et laisse l'intention dans le flou. On peut la prononcer en croyant décrire une courbe. C'est ce que la recherche en analyse du discours appelle une "formule" : un syntagme qui circule massivement tout en restant disputé sur son sens et sa valeur.
Camus a théorisé cette ambiguïté mieux que ses commentateurs. Il affirme que "le grand remplacement n'a pas besoin de définition" parce qu'il ne serait "pas un concept" mais un "phénomène" : un peuple "stable, occupant le même territoire depuis quinze ou vingt siècles", puis, "tout à coup, très rapidement, en une ou deux générations", "un ou plusieurs autres peuples se substituent à lui. Il est remplacé, ce n'est plus lui". Refuser le statut de concept, c'est refuser la charge de la preuve. Un phénomène se constate ; un concept se démontre. Toute la carrière publique de la formule tient dans ce glissement.
L'écrivain dit avoir choisi les mots d'après une phrase de Brecht : puisque le peuple ne peut pas changer le gouvernement, le plus simple pour le gouvernement est de changer le peuple. La référence est habile : elle donne une patine littéraire et libertaire à ce qui reste une imputation d'intention.
La bataille du vocabulaire est revendiquée, pas supposée
Deuxième étage de la mécanique : le lexique ne s'est pas répandu par hasard. Il a été poussé. Jean-Yves Le Gallou, cofondateur de l'Institut Iliade, organisme de formation de l'extrême droite qui publie aussi du matériel de propagande, résume la méthode dans une phrase rapportée par plusieurs travaux sur la mouvance identitaire : "Race blanche, Français de souche, grand remplacement et remigration sont les mots qu'il faut utiliser." Il parle de "bataille du vocabulaire". On ne saurait être plus clair : la diffusion lexicale est un objectif en soi, indépendamment de la vérité des énoncés.
Le mot "remigration" illustre le procédé. Emprunté au parti nationaliste flamand Vlaams Belang par les identitaires français, il devient récurrent à partir de 2014, avec les "Assises de la remigration" organisées par le Bloc identitaire en novembre 2014 - après le "Mouvement pour la remigration" fondé par Laurent Ozon en 2013. Le vocabulaire se déploie ensuite par grappes : Civitas, groupuscules, réseaux sociaux. L'Institute for Strategic Dialogue a compté environ 500 000 tweets contenant le mot entre fin 2014 et début 2019, dont 10 000 émis par un seul compte au lancement de la campagne. Peu de comptes, beaucoup de bruit : c'est le rapport classique d'une poignée d'activistes qui occupent l'espace sonore.
La mécanique est donc double. D'un côté, une stratégie assumée de saturation lexicale. De l'autre, une réception ordinaire, qui retient le mot sans le mode d'emploi. Les deux se nourrissent.
"Le constat et le programme"
L'articulation la plus révélatrice est celle que décrit la politiste Marion Jacquet-Vaillant : pour les identitaires, "le grand remplacement est pour eux un constat, la remigration est le programme qui va avec ce constat". Tout est là. Le constat est la porte d'entrée respectable ; le programme est ce qu'on veut faire une fois la porte franchie.
Cette architecture se vérifie dans les faits. En 2019, deux listes européennes portent ouvertement la remigration - la Ligne claire de Renaud Camus et Karim Ouchikh, ainsi que la Liste de la Reconquête de Vincent Vauclin. Scores faibles, mais couverture médiatique réelle : le mot circule au-delà des milieux identitaires, y compris par les critiques qu'il suscite. Le 21 mars 2022, Éric Zemmour, candidat à la présidentielle, annonce vouloir créer un "ministère de la Remigration" s'il est élu. La proposition reprend, à quelques détails près, la "feuille de route pour la politique d'identité et de remigration" du Bloc identitaire de 2014, qui réclamait un "haut-commissariat à la remigration".
La réception interne est instructive. Jean-Philippe Tanguy, alors directeur adjoint de la campagne du Rassemblement national, y voit une provocation, au motif que la remigration telle que théorisée viserait des personnes installées légalement, titulaires d'un titre de séjour ou naturalisées. Le HuffPost y lit "une ultime tentative de relancer la machine" alors que les intentions de vote pour Zemmour tombent à 9 %. Autrement dit : le vocabulaire identitaire sert de signal à une fraction de l'électorat, et de fardeau dès qu'il faut gouverner ou convaincre au-delà.

Le RN gère cette tension depuis des années. Marine Le Pen a jugé complotiste le discours de Renaud Camus, et le parti a longtemps évité l'expression tout en reprenant la thématique. Cette dissociation - le thème sans le mot, ou le mot sans la thèse - est le symptôme exact d'une formule entrée dans le langage courant : on ne peut plus l'ignorer, mais on ne peut pas non plus l'assumer entièrement.
Ce que les sondages mesurent, et ce qu'ils ne mesurent pas
Depuis 2018, les enquêtes Ifop réalisées pour la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch intègrent, parmi les items complotistes testés, l'énoncé "la thèse d'un plan visant à remplacer la population française au moyen de l'immigration". La vague de décembre 2018 a interrogé 1 760 personnes ; 21 % des interrogés se déclarent d'accord avec au moins cinq des dix énoncés complotistes proposés, avec un écart générationnel net : 28 % des 18-24 ans contre 9 % des 65 ans et plus. Sur l'item "remplacement" précisément, le taux d'accord n'est pas disponible.
Les auteurs eux-mêmes posent une limite méthodologique essentielle : reconnaître qu'on adhère à une théorie du complot est socialement coûteux, ce qui pousse une partie des répondants vers la catégorie "sans opinion" ou vers la sous-déclaration. La deuxième vague a d'ailleurs systématisé la possibilité de ne pas se prononcer. Ces enquêtes documentent donc mieux la pénétration d'un climat que l'adhésion exacte à une thèse. Le fait même que l'item existe depuis 2018 est en revanche un indicateur solide : la formule est devenue une unité de mesure de l'opinion.
Le réel ne suit pas la formule
Il faut le dire sans détour, parce que la formule prospère précisément sur l'idée qu'on n'oserait pas en parler : les arguments démographiques et culturels de la thèse sont réfutés par la quasi-totalité des spécialistes, qui contestent autant la méthode - fondée sur des impressions, et non sur des données - que la logique d'ensemble.
L'historien de l'immigration Gérard Noiriel rappelle que les textes annonçant la fin de la "race" ou de la "civilisation" existent depuis la fin du XIXe siècle, ciblant tour à tour les Arméniens, les Juifs, puis les Maghrébins après 1945, avec un basculement des arguments biologiques vers des arguments culturels et religieux à partir des années 1960. Et il ajoute que, dans aucun pays d'immigration, les prédictions catastrophistes ne se sont vérifiées. Pascal Blanchard situe la matrice dans l'imaginaire colonial du XIXe siècle ; la théorie Eurabia de Bat Ye'or, en 2005, fournit le maillon immédiatement antérieur.
La nouveauté de 2010 n'est donc pas le thème, très ancien. C'est la condensation en deux mots, prononçables, mémorisables, partageables, et assez vague pour survivre à tous les démentis.
Le prix de la formule
Reste la question qui fâche : à qui profite ce succès lexical ? D'abord à ceux qui l'ont fabriqué, puisque la "bataille du vocabulaire" se gagne en imposant les termes du débat, non en gagnant celui-ci. Ensuite à un marché de l'attention qui récompense les syntagmes chocs : une formule qui fait polémique est une formule qui circule, y compris via ses adversaires. Enfin, elle coûte à ceux qui doivent naviguer entre la base identitaire et l'électorat modéré - le RN en est l'illustration permanente.
Il y a un coût plus lourd, et il n'est pas rhétorique. La notice encyclopédique indique que les auteurs des attentats de Christchurch, d'El Paso et de Poway en 2019, et de Buffalo en 2022, étaient des partisans de cette théorie. Renaud Camus se dit partisan de la non-violence ; il a néanmoins été condamné pour des propos dont la justice a estimé qu'ils constituaient "une très violente stigmatisation des musulmans". Et le concept satellite de remigration est décrit, tant par la directrice de l'Institute for Strategic Dialogue que par la journaliste Cécile Guérin, comme porteur d'"implications d'épuration ethnique". On peut discuter de la responsabilité causale d'un écrivain dans des passages à l'acte. On ne peut pas, en revanche, traiter comme un simple outil d'analyse un lexique dont les dérivés internationaux - la réunion de cadres de l'AfD avec l'activiste autrichien Martin Sellner en janvier 2024, la banalisation du mot dans le discours politique américain - désignent des personnes, pas des courbes.
Deux mots, et un débat qui change de nature
La trajectoire du "grand remplacement" est celle d'une dénégation intégrée à la formule. La formule n'a pas vaincu la démonstration scientifique : elle l'a contournée, en se présentant comme un constat que l'on peut discuter, "sans en être" nécessairement convaincu. C'est pourquoi l'argument démographique, aussi solide soit-il, ne suffit pas à la déloger. On ne réfute pas une impression par des séries statistiques ; on la réfute en rendant son coût d'usage explicite.
Le vrai marqueur de banalisation n'est pas le nombre de convaincus. C'est le nombre de gens qui utilisent les mots sans la thèse - et le nombre de ceux qui, pour la combattre, sont désormais obligés de les citer. Une formule a gagné quand ses adversaires doivent la prononcer pour la contester. Nous en sommes là.