Environ 300 personnes se sont rassemblées mercredi 13 mai 2026 devant l'hôpital pédopsychiatrique public Fondation Vallée, à Gentilly (Val-de-Marne), pour contester la suspension de quatre unités d'hospitalisation décidée par l'Agence régionale de santé (ARS) d'Île-de-France. La CGT, à l'origine du rassemblement, accuse le rapport d'inspection de l'ARS d'être « truffé d'erreurs et d'incohérences », tandis que les syndicats dénoncent une décision « brutale et disproportionnée » qui aggrave la crise de la pédopsychiatrie en France. Au cœur du débat : des accusations d'enfermement et d'isolement d'enfants, que les soignants contestent fermement.

Les faits reprochés à la Fondation Vallée
Le rapport d'inspection définitif, publié le 6 mai 2026 par l'ARS, dresse un tableau accablant des pratiques au sein de la Fondation Vallée, l'un des plus grands hôpitaux pédopsychiatriques de France. Les inspecteurs y décrivent un recours « fréquent et régulier » à l'isolement des enfants, une « banalisation » des mesures restrictives, et des conditions d'hospitalisation « portant atteinte aux droits des patients mineurs et de leur famille ».
Des pratiques d'isolement contestées
Selon le document de l'ARS, entre le 1er janvier et le 18 novembre 2025, 71 mises à l'isolement ont été enregistrées dans les archives informatiques, concernant 14 enfants, pour une durée moyenne de 71 minutes. Les inspecteurs estiment que ces chiffres sont « sous-estimés », les durées étant mal renseignées et certains « isolements de nuit » non tracés — notamment pour un adolescent « enfermé chaque nuit ».
Seulement 41 % des isolements étaient initiés par un médecin, et la prescription médicale dans l'heure qui suit, prévue par la procédure interne, était « inégalement respectée ». Les salles d'isolement elles-mêmes ne répondaient pas aux exigences : absence de dispositif d'appel, pas d'accès aux sanitaires, ni de repères temporels.
Des conditions d'hospitalisation critiquées
Le rapport pointe également des « dysfonctionnements cliniques et organisationnels ». Certains mineurs hospitalisés auraient pu être suivis en ambulatoire, des hospitalisations ont été prolongées de manière injustifiée, et les dossiers médicaux étaient souvent mal renseignés. Les conditions d'hébergement sont jugées insuffisantes, portant atteinte au droit des enfants « à la dignité et à la sécurité ».
Un détail rapporté par les inspecteurs illustre le caractère inadapté de l'accueil : dans une unité, les doudous des enfants étaient accrochés au plafond, sans possibilité de les récupérer autrement qu'avec l'usage d'une échelle. Pour des enfants parfois très jeunes, privés de la présence de leurs parents, ces objets de réassurance étaient tout simplement inaccessibles.
La réponse de la CGT : un rapport « truffé d'erreurs »
Estelle Habigand, secrétaire CGT de la Fondation Vallée, ne mâche pas ses mots. Pour elle, le document de l'ARS est « truffé d'erreurs et d'incohérences ». La syndicaliste regrette que « le rapport mélange constamment les situations de protection avec l'idée d'un enfermement arbitraire ».
Des accusations de maltraitance réfutées
La CGT conteste fermement l'idée que la Fondation Vallée soit « un lieu de maltraitance systémique ». Selon les syndicats, les salles d'apaisement sont utilisées sous protocole depuis 2022, et les chambres d'isolement (ERS) sont interdites depuis octobre 2025. Ils affirment qu'aucune contention mécanique n'a cours dans l'établissement.
« Nous contestons la brutalité et la disproportion des décisions prises », a déclaré Estelle Habigand lors du rassemblement. La fermeture simultanée de plusieurs unités a « désorganisé les soins de manière massive », privant des dizaines d'enfants et d'adolescents d'une prise en charge adaptée.
Les conséquences de la fermeture des unités
La suspension d'activité des quatre unités d'hospitalisation à temps complet, décidée le 19 février 2026, a concerné une soixantaine de lits. Les 15 enfants et adolescents encore hospitalisés en février se sont vu proposer des solutions de prise en charge « adaptées », selon l'ARS. Mais la CGT dénonce les conséquences de cette décision : un adolescent de 13 ans aurait été placé à l'isolement dans une chambre de soins intensifs du service de psychiatrie pour adultes des Hôpitaux Paris Est Val-de-Marne (HPEVM), à Saint-Maurice, faute de place disponible à la Fondation Vallée.

Le calendrier des événements
L'affaire remonte à octobre 2025, lorsque l'ARS, après avoir reçu plusieurs signalements, met en demeure l'établissement de faire cesser immédiatement ses « pratiques non conformes ». Une inspection inopinée est diligentée en novembre 2025. Les nouvelles admissions sont stoppées dès octobre, et en février 2026, l'ARS décide de suspendre l'activité en urgence.
Le rapport d'inspection définitif est publié le 6 mai 2026. Une semaine plus tard, le 13 mai, la CGT organise un rassemblement de 300 personnes devant l'hôpital, regroupant professionnels de santé, représentants syndicaux et élus de gauche. La CGT a déposé un recours hiérarchique auprès de la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, et exige « la réouverture des 60 lits de pédopsychiatrie fermés unilatéralement » au plus tard fin juin, ainsi que « la réintégration du personnel dispatché sur l'hôpital Paul-Guiraud ».
Les enjeux pour la pédopsychiatrie en France
Cette affaire intervient dans un contexte de crise profonde de la pédopsychiatrie en France. Les temps d'attente pour une consultation s'allongent, le nombre de lits diminue, et les urgences psychiatriques pour adolescents sont saturées.
Un système sous pression
La Fondation Vallée, ouverte au XIXe siècle, figure parmi les plus grosses structures pédopsychiatriques de la région Île-de-France. Sa situation illustre les difficultés rencontrées par l'ensemble du secteur : manque de personnel, sous-financement chronique, difficultés à recruter et à former des soignants spécialisés.
L'établissement avait été « certifié sous réserves » par la Haute Autorité de santé (HAS) en 2013, mais « non certifié » en 2025. Cette dégradation témoigne des difficultés accumulées au fil des années, dans un contexte de fusion avec le groupe hospitalier Paul-Guiraud qui a « tendu le climat social », selon le rapport de l'ARS.
Le spectre de la privatisation
Plusieurs élus présents au rassemblement ont estimé que la décision de l'ARS s'inscrit dans un vaste mouvement de défiance visant la psychiatrie publique. La députée La France insoumise et éducatrice spécialisée en pédopsychiatrie Élise Leboucher a dénoncé une situation où « les groupes privés se jettent sur la psychiatrie, qui est en train de devenir un marché lucratif pour eux, et encore plus la pédopsychiatrie ».
Cette crainte d'une privatisation rampante n'est pas nouvelle. Dans un contexte où les hôpitaux publics peinent à maintenir leurs services, des groupes privés proposent des alternatives souvent plus coûteuses, creusant les inégalités d'accès aux soins. La députée a également pointé du doigt « les lobbies d'une vision neuro-développementale qui prétend tout résoudre avec des batteries de tests et des médicaments », une approche qui s'oppose aux méthodes psychothérapeutiques traditionnelles.
Les positions des syndicats et des professionnels
Au-delà de la CGT, d'autres syndicats et associations de professionnels de santé se sont mobilisés. La coordination nationale des comités de défense des hôpitaux publics a publié un communiqué dénonçant un « scandale sanitaire bien orchestré », tandis que des psychiatres et psychanalystes de renom ont pris position.
Le débat sur les méthodes thérapeutiques
Le psychanalyste Bernard Golse, qui a effectué l'intérim de la chefferie de service de la Fondation Vallée en 2001-2002, a publié une tribune soulignant que « ce qui se passe à la Fondation Vallée réclame à l'évidence une enquête approfondie pour savoir ce qu'il en est de la qualité des soins psychiques apportés aux enfants ». Mais il s'inquiète également de la manière dont les médias et la société traitent cette affaire, craignant une instrumentalisation qui pourrait nuire à l'ensemble de la pédopsychiatrie publique.
Pour rappel, Roger Misès, figure emblématique de la Fondation Vallée et pédopsychiatre psychanalyste de renom, a été l'un des artisans de la création des secteurs de psychiatrie infanto-juvénile dans les années 1970. Ce dispositif, qui reposait sur une approche généraliste et de proximité, a longtemps été considéré comme un modèle dans le monde entier.
Les ressources pour les familles et les jeunes patients
Face à cette situation complexe, les jeunes patients et leurs familles se retrouvent souvent désemparés. Comment obtenir des soins fiables quand même les rapports officiels sont contestés ?
Les dispositifs d'écoute et d'orientation
Plusieurs dispositifs existent pour aider les jeunes en souffrance psychique et leurs proches. Le 3114, numéro national de prévention du suicide, est accessible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Les Maisons des adolescents, présentes dans chaque département, constituent également un premier recours pour les jeunes et leurs familles.
Des associations comme l'Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques (UNAFAM) offrent un accompagnement et des groupes de parole. Le site Mon soutien psy propose une plateforme d'écoute et d'orientation vers des professionnels formés.
Comment vérifier la qualité d'un établissement
Avant de choisir une structure de soins, il est recommandé de consulter les rapports de certification de la Haute Autorité de santé (HAS), disponibles en ligne. Les avis des associations de patients et des forums d'usagers peuvent également fournir des informations utiles.
En cas de doute sur les pratiques d'un établissement, il est possible de contacter la Commission des usagers (CDU) de l'hôpital ou de saisir le Défenseur des droits. Ces instances peuvent enquêter sur des signalements et recommander des mesures correctives.
Conclusion
L'affaire de la Fondation Vallée illustre les tensions qui traversent la pédopsychiatrie en France. D'un côté, un rapport de l'ARS qui pointe des dysfonctionnements réels : recours excessif à l'isolement, conditions d'hospitalisation inadaptées, défaut de traçabilité. De l'autre, des soignants qui dénoncent un document « truffé d'erreurs » et une décision brutale qui aggrave la pénurie de lits pour les enfants et adolescents en souffrance.
Au-delà du conflit entre la CGT et l'ARS, c'est la question de l'avenir de la psychiatrie publique qui se pose. La fermeture de 60 lits à la Fondation Vallée, même temporaire, prive des dizaines de jeunes d'une prise en charge hospitalière dans un contexte où les alternatives ambulatoires sont déjà saturées. Comme le montre également la mobilisation des syndicats dans d'autres secteurs — à l'image de l'alliance CFDT et CGT face au RN lors des municipales 2026 — la défense des services publics reste un enjeu central.
Les familles, les jeunes patients et les professionnels de santé attendent désormais une réponse de la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, saisie par la CGT. La réouverture des unités avant fin juin, comme l'exigent les syndicats, permettrait-elle de rétablir une offre de soins indispensable ? Ou faut-il repenser en profondeur le modèle de la pédopsychiatrie en France ? Le débat est loin d'être clos.