Façade imposante d'un gratte-ciel de la Bank of America à New York, photographié en contre-plongée sous un ciel gris et menaçant, reflets froids sur la surface vitrée
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Bank of America Epstein : 72,5 millions sans aveu de culpabilité

Trois géants bancaires versent 437,5M$ pour clore l'affaire Epstein sans aucun aveu. Derrière ce calcul financier, l'impunité des dirigeants et la douleur des survivantes.

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Soixante-trois millions d'euros. C'est la somme que la Bank of America s'apprête à verser aux victimes de Jeffrey Epstein, ce financier décédé en 2019 dont le réseau de trafic sexuel a terrorisé des centaines de jeunes filles pendant des décennies. Le communiqué officiel, rapporté par CBS News, précise noir sur blanc que la banque n'admet « aucune responsabilité ni aucun acte répréhensible ». Autrement dit : nous payons, mais nous n'avons rien fait. Ce paradoxe, à lui seul, résume tout le malaise de cette affaire.

Façade imposante d'un gratte-ciel de la Bank of America à New York, photographié en contre-plongée sous un ciel gris et menaçant, reflets froids sur la surface vitrée
Façade imposante d'un gratte-ciel de la Bank of America à New York, photographié en contre-plongée sous un ciel gris et menaçant, reflets froids sur la surface vitrée

La plainte à l'origine de ce règlement a été déposée en octobre 2025 par une femme de Floride qui déclare avoir été abusée par Epstein « au moins 100 fois » entre 2011 et 2019, période pendant laquelle elle détenait deux comptes à la Bank of America gérés par l'équipe commerciale de la banque. Selon Le Monde, la banque nie fermement toute participation au réseau d'Epstein. Pourtant, elle accepte de signer un chèque de 72,5 millions de dollars. La question s'impose d'elle-même : pourquoi payer si l'on n'a rien à se reprocher ? Ce cadre éthique trouble structure l'ensemble du débat soulevé par cette annonce, qui s'inscrit dans la longue et douloureuse Affaire Epstein : 30 ans de scandale, secrets et impunité.

« Tourner la page » : la formule corporatiste face à des crimes sexuels

Dans sa déclaration, la Bank of America a expliqué que cette résolution lui permettait de « tourner la page » sur cette affaire et fournissait une « closure supplémentaire » aux plaignants. La formule est classique dans le langage corporatiste, mais son application ici atteint un niveau de décalage saisissant. « Tourner la page » suppose un chapitre clos, une histoire terminée. Or, pour les survivantes du réseau d'Epstein, il n'y a pas de page à tourner : il y a des vies fracassées, des adolescences volées, des traumatismes qui ne s'effacent pas avec un virement bancaire.

Cette rhétorique transforme un règlement judiciaire portant sur des crimes sexuels sur mineurs en simple routine administrative. C'est le langage de la communication de crise appliqué à l'horreur absolue. En refusant tout aveu, la banque se protège juridiquement pour l'avenir : aucune de ses déclarations ne pourra être utilisée comme preuve dans d'autres procédures. Le but n'est pas de réparer, mais de neutraliser le risque.

Un accord qui n'est même pas finalisé : l'attente du juge new-yorkais

Il est essentiel de préciser que cet accord n'a aucune valeur exécutoire à ce stade. Le juge fédéral Jed Rakoff, qui supervise le dossier, doit encore l'homologuer, et cette étape n'est pas une simple formalité. Lors de l'audience de validation, les victimes auront la possibilité de s'exprimer, de formuler des objections, de contester l'équité du montant ou la répartition prévue. Les avocats des deux parties doivent d'ailleurs soumettre des documents au tribunal avant que le juge ne prenne sa décision, selon les informations recueillies par The Guardian.

Cela signifie que l'argent n'est pas encore distribué, et qu'il ne le sera peut-être pas dans l'immédiat. Des délais de plusieurs mois, voire plus d'un an, sont fréquents dans ce type de procédure. Surtout, cette période d'incertitude rappelle que les victimes ne sont pas des parties prenantes passives : elles ont leur mot à dire sur un accord négocié en grande partie sans elles, entre avocats et représentants de la banque.

La plaignante principale abusée « au moins 100 fois » : l'ampleur du préjudice

Le détail le plus frappant de cette plainte, révélé par la BBC, concerne la plaignante principale. Cette femme de Floride affirme avoir été agressée par Epstein à plus de 100 reprises sur une période de huit ans, de 2011 à 2019. Huit ans pendant lesquels elle détenait des comptes à la Bank of America. La plainte allègue que la banque avait « une pléthore d'informations sur le réseau de trafic sexuel d'Epstein mais a choisi le profit plutôt que la protection des victimes ». Un enregistrement de « comportement bancaire incroyablement alarmant et étrange » est également cité dans les documents judiciaires, suggérant que les preuves internes de la banque étaient accablantes.

Les 170 millions de Leon Black que la Bank of America a choisi d'ignorer

L'annonce du règlement reste abstraite tant qu'on n'examine pas les faits concrets qui ont conduit à cette plainte. Comment, précisément, la Bank of America a-t-elle facilité le réseau d'Epstein ? La réponse se trouve dans un exemple flagrant, identifié dans les documents judiciaires et mis en lumière par CBS News : le traitement d'un transfert de 170 millions de dollars en provenance d'un des hommes les plus riches du monde.

170 millions de dollars pour des « conseils fiscaux » : le signal d'alarme étouffé

Leon Black, cofondateur du puissant fonds d'investissement Apollo Global Management, a transféré 170 millions de dollars depuis son compte ouvert à la Bank of America vers Jeffrey Epstein. Le motif officiellement déclaré : du « tax and estate planning advice », autrement dit des conseils en planification fiscale et successorale. Pour n'importe quel banquier compétent, ce montage déclenche immédiatement ce qu'on appelle un « red flag », un signal d'alarme.

Epstein n'était pas un conseiller fiscal reconnu. Il n'avait pas de diplôme en droit fiscal, pas de cabinet enregistré, pas de légitimité professionnelle dans ce domaine. Faire transiter 170 millions de dollars vers un individu connu des autorités pour des infractions sexuelles, sous un prétexte aussi invraisemblable, aurait dû déclencher une procédure de signalement interne immédiate. La Bank of America disposait des outils, des effectifs et de l'obligation légale pour réagir. Elle n'a rien fait. Ce silence n'est pas une négligence : c'est un choix délibéré de fermer les yeux face à une anomalie monumentale, probablement parce que le client à l'autre bout de la chaîne — Leon Black — était trop puissant pour être questionné. Black a d'ailleurs démissionné de son poste de PDG d'Apollo en 2021 après qu'un examen externe eut mis en lumière ses liens financiers avec Epstein.

Des Suspicious Activity Reports absents jusqu'à la mort d'Epstein

Aux États-Unis, les banques sont tenues par la loi de déposer des Suspicious Activity Reports (SAR) lorsqu'elles détectent une activité potentiellement liée au blanchiment d'argent, à la fraude ou à d'autres crimes fédéraux. Ces signalements sont adressés au Financial Crimes Enforcement Network (FinCEN), une agence du département du Trésor. Le mécanisme est clair : la banque constate une anomalie, la documente, la signale. L'absence de signalement constitue en soi une infraction.

La Bank of America n'a déposé aucun SAR concernant les comptes liés à Epstein du vivant de ce dernier. Aucun. Pas pour les 170 millions de Leon Black. Pas pour les autres flux suspects identifiés ultérieurement. Ce n'est qu'après la mort d'Epstein en août 2019, dans la prison fédérale de Manhattan, que la banque a soudainement trouvé pertinent de signaler des activités suspectes. Ce timing en dit long : il ne s'agissait pas d'incompétence ni de lacune dans les systèmes de détection. Il s'agissait d'un calcul où le maintien d'une relation lucrative primait sur l'obligation légale de vigilance.

Le juge Rakoff et la qualification de trafic sexuel

En janvier 2026, le juge fédéral Jed Rakoff a rendu une décision cruciale qui a considérablement renforcé la position des victimes avant même l'annonce du règlement. Il a statué que la Bank of America devait répondre aux allégations selon lesquelles elle avait sciemment tiré profit du trafic sexuel d'Epstein et entravé l'application de la loi fédérale sur la protection des victimes de la traite des êtres humains. Cette décision, rapportée par The Guardian, signifiait que la plainte survivait aux tentatives de la banque de la faire rejeter. Autrement dit, un juge fédéral estimait qu'il existait des motifs suffisants pour laisser un tribunal examiner si la Bank of America avait directement profité de l'exploitation sexuelle de mineures. C'est dans ce contexte juridique délicat pour la banque que le règlement a été négocié, ce qui relativise considérablement la portée de son « aucun aveu de culpabilité ».

JPMorgan, Deutsche Bank, Bank of America : l'industrie bancaire face à sa facture Epstein

La Bank of America n'est pas un cas isolé, et c'est peut-être le plus effrayant dans cette histoire. Elle est le dernier maillon d'une chaîne de complicités financières qui implique les plus grandes institutions du monde. Le tableau dressé par les règlements successifs montre une industrie bancaire qui, collectivement, a choisi de servir un prédateur sexuel plutôt que de le dénoncer.

290 millions pour JPMorgan, 75 millions pour Deutsche Bank : la hiérarchie des montants

Selon les données compilées par NPR et confirmées par Boursorama, trois banques ont désormais réglé leur dette financière dans cette affaire. JPMorgan Chase a accepté de payer 290 millions de dollars en juin 2023, couvrant une période de plus de quinze ans, de 1998 à 2013, pendant laquelle elle a été la banque principale d'Epstein. Deutsche Bank, qui a pris le relais après le départ d'Epstein de JPMorgan, a réglé pour 75 millions de dollars. Et maintenant la Bank of America avec ses 72,5 millions.

La hiérarchie des montants reflète logiquement la durée et l'intensité de la relation bancaire : JPMorgan, en tant que banque de référence pendant la période la plus longue, paie le prix le plus élevé. Deutsche Bank et Bank of America, impliquées sur des périodes plus courtes ou de manière plus indirecte, versent des sommes inférieures mais tout aussi significatives en termes de principe. Pourtant, même le montant le plus élevé — 290 millions — apparaît dérisoire au regard des profits générés par ces institutions sur la même période. JPMorgan seule réalise des bénéfices annuels dépassant les 30 milliards de dollars.

JPMorgan savait dès 2002 et a continué jusqu'en 2013

Le détail le plus accablant concerne JPMorgan. La banque a déposé plusieurs Suspicious Activity Reports dès 2002, ce qui signifie que ses équipes internes avaient identifié des motifs raisonnables de soupçonner qu'Epstein était impliqué dans un réseau de trafic sexuel. Elles l'ont écrit, documenté, signalé aux autorités. Et puis ? Rien. JPMorgan a maintenu la relation commerciale avec Epstein pendant onze années supplémentaires, jusqu'en 2013.

Ce fait détruit définitivement l'argument de l'ignorance que toutes ces institutions avancent systématiquement. JPMorgan ne pouvait pas prétendre ne pas savoir, puisque ses propres rapports internes contenaient les preuves de ses soupçons. La Bank of America et Deutsche Bank, qui ont pris le relais ensuite, opéraient dans un contexte où les alertes sur Epstein étaient largement connues dans le secteur financier. Le choix de continuer à servir ce client n'était pas un aveuglement mais une décision calculée.

Un modèle où les crimes sexuels deviennent un « risque calculable »

Ce qui rend la succession de ces trois règlements particulièrement révélatrice, c'est la normalisation du phénomène. Chaque banque, à tour de rôle, a adopté la même stratégie : nier pendant des années, puis négocier un chèque sans reconnaître de faute. Le montant est devenu une variable de négociation, comparable à une provision pour litige dans un bilan comptable. Le trafic sexuel de mineures, dans ce calcul, n'est plus un crime intolérable mais un « risque opérationnel » que l'on évalue en dollars. Cette logique financière dépasse le cas Epstein : elle révèle un système où les banques intègrent dans leurs modèles la possibilité de participer à des atrocités, pourvu que le coût du règlement reste inférieur aux revenus générés par la relation cliente.

Diviser 72,5 millions entre des vies brisées : l'arithmétique cruelle de la « réparation »

Après avoir établi l'ampleur de la faute des banques, il faut regarder ce que ces règlements représentent concrètement pour les victimes. L'exercice est cruel, mais nécessaire : que valent ces millions quand on les divisent entre des survivantes dont les vies ont été détruites ?

« Bien plus de 100 victimes » pour 72,5 millions : le calcul glacé

Le recours collectif dirigé contre JPMorgan estimait que la classe des victimes potentielles pourrait inclure « bien plus de 100 personnes » si la période couverte était étendue à partir de 2002. Même en retenant des hypothèses basses — disons 50 à 100 survivantes éligibles au règlement de la Bank of America — l'arithmétique devient glaciale. À 100 personnes, le montant individuel tombe à 725 000 dollars avant déduction des frais. À 50 personnes, on atteint 1,45 million.

Ces sommes peuvent paraître élevées isolément, mais elles doivent être mises en perspective avec des décennies de thérapie, de perte de revenus, d'incapacité à maintenir une carrière, de relations familiales détruites, de troubles de stress post-traumatique chroniques. Certaines survivantes avaient moins de quatorze ans au moment des faits. Leur vie entière, depuis l'adolescence, a été marquée par l'exploitation. Aucun calcul actuariel ne peut rendre compte de cela. Et c'est précisément ce décalage entre le chiffrage et la réalité humaine qui rend ces règlements si insatisfaisants pour celles qui les reçoivent.

Les frais d'avocats engloutissent une part du règlement

Dans un recours collectif de cette ampleur, une part significative du montant total — généralement entre 25 et 33 % — est absorbée par les honoraires des cabinets d'avocats qui ont mené la bataille juridique. Ce n'est pas un jugement de valeur sur ces avocats, dont le travail a été indispensable pour forcer les banques à négocier. Sans eux, il n'y aurait eu aucun règlement du tout.

Mais le fait demeure : sur 72,5 millions de dollars, entre 18 et 24 millions pourraient être destinés aux frais juridiques. Le montant restant, divisé entre les survivantes, se réduit d'autant. Cette dynamique est propre au système judiciaire américain, où l'accès à la justice dépend de la capacité à financer des années de litige contre des adversaires disposant de ressources quasi illimitées. Les victimes paient ainsi deux fois : d'abord par les crimes subis, ensuite par la part de leur « réparation » qui retourne au système juridique.

David Boies et Bradley Edwards : la « meilleure option » quand le temps presse

Les avocats des victimes, David Boies et Bradley Edwards, ont justifié ce règlement en expliquant qu'il représentait la meilleure option pour leurs clientes. Selon USA Today, ils ont souligné que « de nombreux membres de la classe ont subi des préjudices il y a de nombreuses années et ont besoin d'un soulagement financier maintenant ». Cet argument est pragmatique et honnête : un procès contre la Bank of America aurait pu durer des années supplémentaires, avec un résultat incertain face aux moyens juridiques colossaux de la banque. Mais cette nécessité pragmatique ne doit pas masquer le fait que les victimes ont été contraintes d'accepter un compromis bien en deçà de ce que la justice pleine et entière exigerait.

« No admission of liability » : comment les banques achètent une impunité au rabais

Au-delà des montants, c'est le principe qui pose problème. Chaque banque impliquée dans le scandale Epstein a utilisé la même formule magique : « no admission of liability ». Aucune n'a reconnu sa faute. Aucun dirigeant n'a été poursuivi pénalement. Le système crée un précédent dangereux où la responsabilité collective se dissout dans une déclaration juridique.

Aucun dirigeant de banque derrière les barreaux

Le contraste est saisissant. D'un côté, des mineures ont subi des viols, des agressions sexuelles systématiques, de la traite d'êtres humains. De l'autre, des banques ont facilité l'infrastructure financière permettant ces crimes pendant des années. Le résultat ? Des chèques signés par des services juridiques, sans qu'aucun nom de dirigeant ne soit jamais cité, sans qu'aucune inculpation pénale ne suive les révélations accablantes contenues dans les plaintes.

Cette impunité individuelle repose sur un mécanisme simple : la responsabilité est toujours présentée comme collective et institutionnelle, jamais personnelle. Des employés de conformité ont vu les alertes et n'ont pas agi. Des responsables hiérarchiques ont pris des décisions de maintenir les comptes. Des dirigeants ont été informés des risques. Pourtant, le système juridique américain, dans sa configuration actuelle, parvient rarement à traverser cette armure corporatiste pour atteindre les individus. Le message envoyé est toxique : on peut fermer les yeux sur le trafic sexuel de mineurs et en sortir sans la moindre conséquence personnelle, pourvu que l'institution paie.

437,5 millions de dollars au total : une goutte d'eau pour trois géants

Additionnons les trois règlements : 290 millions (JPMorgan) + 75 millions (Deutsche Bank) + 72,5 millions (Bank of America) = 437,5 millions de dollars. Ce chiffre peut impressionner le citoyen moyen. Mais rapporté à la capitalisation boursière de ces institutions, il devient dérisoire. JPMorgan Chase à lui seul pèse plus de 500 milliards de dollars en bourse. Les 290 millions qu'il a versés représentent 0,058 % de sa valeur de marché. C'est littéralement une goutte d'eau, un « coût de risque juridique » que les modèles financiers intègrent comme une ligne de dépense ordinaire parmi d'autres.

Ces montants ne sont pas des punitions. Ce sont des transactions commerciales. Le prix pour acheter la fin d'un procès embarrassant, éviter des révélations supplémentaires en audience publique, et surtout, obtenir cette précieuse clause de non-responsabilité qui permet de continuer comme si rien ne s'était passé. Pour les banques, c'est une opération rentable. Pour les victimes, c'est une humiliation de plus.

Les survivantes poursuivent aussi le département de la Justice

Il est crucial de noter que le combat des victimes ne s'arrête pas aux banques. Selon les informations du site Epstein Investigation, des survivantes ont également engagé des poursuites contre le département de la Justice des États-Unis, l'accusant d'avoir failli à sa mission de protection. Ce recours souligne que les responsabilités ne s'arrêtent pas au secteur privé : les autorités fédérales elles-mêmes sont pointées du doigt pour leur gestion catastrophique de l'affaire Epstein, depuis l'infâme accord secret de 2008 en Floride jusqu'à l'absence de poursuites contre les complices identifiés. Les banques sont un maillon, pas l'ensemble de la chaîne.

Les voix des survivantes : entre soulagement et colère face à une justice à deux vitesses

Après plusieurs sections analytiques, il est indispensable de revenir à l'humain. Les chiffres, les mécanismes bancaires, les clauses juridiques ne disent rien de la réalité vécue par les survivantes. Leurs avocats, qui les accompagnent depuis des années, parviennent parfois à exprimer ce que les mots ordinaires ne peuvent pas contenir.

Sigrid McCawley et la justice « bien méritée » : le symbole face au vide juridique

Sigrid McCawley, l'une des avocates principales des victimes, a déclaré dans un communiqué que la résolution de l'affaire contre la Bank of America constituait « une étape de plus sur la voie d'une justice bien méritée ». Cette formulation, mesurée mais ferme, reflète la position ambiguë dans laquelle se trouvent les survivantes et leurs représentants. D'un côté, obtenir un règlement financier d'une institution de cette taille est un résultat concret dans un système où les victimes de trafic sexuel sont rarement entendues. De l'autre, cette « étape de plus » rappelle que le chemin reste long et que chaque victoire partielle masque l'absence de reconnaissance formelle de la faute. Le symbolique ne peut pas totalement combler le vide laissé par le « no admission of liability ».

David Boies et la distance qui sépare de l'État de droit

David Boies, autre figure centrale de ces procédures aux côtés de Bradley Edwards, a régulièrement souligné que ces affaires mettaient en lumière les failles profondes du système judiciaire américain. À travers ses prises de position, c'est un constat structurel qui se dessine : les ressources déterminent largement l'issue d'un litige. Epstein, milliardaire, a échappé pendant des années à des sanctions proportionnelles à ses crimes grâce à une plaidoirie secrète en Floride en 2008. Les banques qui l'ont servi échappent aujourd'hui à toute reconnaissance de faute grâce à des armées d'avocats que les victimes ne pourront jamais égaler en moyens. La justice à deux vitesses n'est pas une métaphore : c'est un constat comptable.

Du ranch Zorro aux tribunaux de New York : l'argent ne nomme pas les coupables

Au-delà des chèques, les victimes réclament avant tout que les complices d'Epstein soient identifiés et jugés. Les enquêtes se poursuivent des deux côtés de l'Atlantique. En France, le parquet de Paris a rouvert le dossier et cible Jean-Luc Brunel, cet ancien agent de mannequins retrouvé mort dans sa cellule en 2022 dans des circonstances tout aussi troublantes que celles du décès d'Epstein. De son côté, la France a ouvert deux enquêtes et appelle les victimes à témoigner, signe que le réseau dépasse largement les frontières américaines.

Les fouilles du ranch Zorro au Nouveau-Mexique en mars 2026 rappellent que derrière chaque flux financier, il y a des lieux concrets où les crimes ont été commis. Ce ranch, immense propriété dans le désert, était l'un des relais du réseau d'Epstein. Les enquêteurs y cherchent des preuves physiques que les transferts bancaires ne peuvent pas révéler. L'argent apporte un soulagement matériel, il ne nomme pas les coupables. Et tant que les noms manquent à l'appel, aucune somme ne pourra être qualifiée de justice.

Conclusion

437,5 millions de dollars. C'est le prix total que trois géants de la finance ont accepté de payer pour effacer leur rôle dans l'un des plus vastes réseaux de trafic sexuel de l'histoire contemporaine. Aucun aveu, aucun dirigeant inquiété, aucune reconnaissance institutionnelle. Le système a fonctionné exactement comme il est conçu : les riches et les puissants négocient leur sortie, les faibles reçoivent un dédommagement calculé au plus juste, et l'impunité se monnaye à un tarif que les banques considèrent comme une dépense courante.

Ce mécanisme pose une question fondamentale qui déborde largement l'affaire Epstein. Ces règlements financiers protègent-ils véritablement les victimes, ou servent-ils avant tout à protéger les institutions qui les ont sacrifiées sur l'autel du profit ? Tant que la clause de non-responsabilité reste le prix à payer pour éviter un procès public, tant qu'aucun banquier ne répond de ses choix devant un tribunal pénal, la réponse est cruellement simple. L'argent remplace la justice, il ne la rend pas. Et pour les survivantes d'Epstein, cette distinction fait toute la différence.

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Questions fréquentes

Combien paie Bank of America dans l'affaire Epstein ?

La Bank of America s'apprête à verser 72,5 millions de dollars aux victimes de Jeffrey Epstein. La banque précise toutefois n'admettre aucune responsabilité ni acte répréhensible dans ce règlement.

Pourquoi ce transfert de 170 millions pose-t-il problème ?

Leon Black a transféré 170 millions de dollars à Epstein pour des prétendus "conseils fiscaux", ce qui constitue un signal d'alarme majeur. La Bank of America n'a déposé aucun signalement d'activité suspecte de son vivant, choisissant d'ignorer cette anomalie.

Quelles autres banques ont réglé l'affaire Epstein ?

JPMorgan Chase a payé 290 millions de dollars pour son rôle de banque principale d'Epstein entre 1998 et 2013. Deutsche Bank a également réglé le dossier pour 75 millions de dollars après avoir pris le relais.

Le juge a-t-il déjà validé cet accord financier ?

Non, l'accord n'a aucune valeur exécutive à ce stade et doit être homologué par le juge fédéral Jed Rakoff. Lors de cette audience, les victimes pourront s'exprimer et contester l'équité du montant ou de sa répartition.

Sources

  1. Bank of America Pays $72.5M Settlement to Epstein Victims ... · epsteininvestigation.org
  2. bbc.com · bbc.com
  3. boursorama.com · boursorama.com
  4. cbsnews.com · cbsnews.com
  5. lalibre.be · lalibre.be
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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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