Les Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence ont livré leur verdict le 4 juillet 2026 : quatorze propositions destinées à cadrer le débat économique de la campagne présidentielle qui s’ouvre. Porté par le Cercle des économistes, ce manifeste place la jeunesse et la souveraineté européenne au cœur des priorités. Mais derrière la dotation « Top Départ » de 10 000 € et le Pacte national pour les NEETs, un constat plus brutal émerge : celui d’une génération asphyxiée par le coût de la vie, que les candidats ne pourront pas ignorer.

« Jeunesse sur un fil » : les chiffres qui ont poussé le Cercle à passer à l’action
Ce n’est pas un hasard si les 14 propositions du Cercle des économistes arrivent un an pile du premier tour de la présidentielle 2027. Les Rencontres économiques d’Aix-en-Provence (2-4 juillet 2026) ont servi de rampe de lancement, mais le vrai carburant de ce rapport est l’enquête choc « Jeunesse sur un fil », réalisée par le Cercle lui-même avec l’institut Elabe auprès de 5 000 jeunes de 15 à 29 ans. Ce sont ces chiffres qui donnent leur urgence politique aux propositions : sans ce constat, le « Top Départ » à 10 000 € et le « Pacte national » pour les NEETs n’auraient jamais vu le jour.
L’événement a rassemblé 10 000 personnes et vu défiler plusieurs candidats déclarés à l’Élysée — Édouard Philippe, Gabriel Attal, Jean-Luc Mélenchon. Le Cercle, habituellement discret dans le jeu partisan, a choisi ce moment pour diffuser un document qui se veut une « boîte à idées » à destination des prétendants. Mais la pression ne vient pas seulement du calendrier électoral. Elle vient des données brutes de l’enquête : des chiffres qui racontent une génération qui ne flotte pas, qui se noie.
Course aux fins de mois et anxiété financière : les 5 000 jeunes de l’enquête témoignent
Les résultats de l’enquête « Jeunesse sur un fil » donnent le vertige. Près de 3 jeunes sur 10 peinent à subvenir à leurs besoins essentiels avec leur revenu actuel. Trois quarts des 15-29 ans surveillent leur budget en permanence, comme si chaque dépense était une menace. 82 % jugent leurs charges d’habitation trop élevées — un chiffre qui explose toutes les autres préoccupations. Ce n’est pas une génération qui épargne pour un projet de vie. C’est une génération qui gère la survie au jour le jour.
L’étude révèle aussi que 67 % des jeunes ont peiné à se loger sans CDI, et que 56 % ont vécu l’entrée sur le marché du travail comme un parcours du combattant. Plus de la moitié ont accepté un premier poste pour lequel ils étaient surqualifiés. Et le taux de chômage des jeunes atteignait 21,5 % en 2025, en hausse de 2,8 points. Ces chiffres sont la matière première politique du rapport : ils transforment une inquiétude diffuse en urgence chiffrée.
Pourquoi le Cercle casse le moule et publie ses propositions un an avant le scrutin
Le Cercle des économistes n’est pas un parti politique. C’est un think tank, un laboratoire d’idées. Mais ses Rencontres d’Aix ont pris une dimension électorale cette année. En publiant ces 14 propositions maintenant, le Cercle prend le risque de voir les candidats les plagier, les amender ou les enterrer. L’enjeu est clair : cadrer le débat économique avant que la campagne ne se focalise sur les polémiques identitaires ou les querelles de personnes.
Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle, l’a dit sans détour : il s’agit de « remettre les idées et l’action au cœur du débat public ». En d’autres termes, les économistes veulent forcer les candidats à parler d’argent, de dettes, d’héritages et de formation — des sujets que la campagne présidentielle française a tendance à esquiver au profit de symboles. Le timing est stratégique : un an avant le scrutin, les programmes ne sont pas encore figés. Le Cercle espère que ses propositions deviendront des références obligées, des tests de crédibilité pour chaque candidat.
Le « Top Départ » à 10 000 € : la proposition phare et ses zones d’ombre
La mesure la plus frappante des 14 propositions est sans conteste la dotation « Top Départ » : 10 000 € versés à chaque jeune au moment de sa majorité. L’idée est de lutter contre les déterminismes sociaux en donnant un capital de départ à ceux qui n’héritent pas. Le piège : son financement repose sur une majoration de la fiscalité des héritages et des donations, un sujet politiquement explosif en France.
Le Cercle ne cache pas l’ambition de la mesure. Il s’agit de casser le cycle de reproduction des inégalités : un jeune dont les parents sont propriétaires et ont du patrimoine commence la vie avec une avance considérable. Ceux qui viennent de milieux modestes, eux, démarrent avec zéro. La dotation « Top Départ » vise à rééquilibrer la balance, en donnant à chaque jeune un capital qu’il peut investir dans un projet précis : formation, logement, création d’entreprise.
10 000 € pour chaque jeune à 18 ans : un financement par l’impôt sur les successions
Le mécanisme est simple sur le papier : les 10 000 € seraient fléchés vers un projet validé (formation, logement, création d’entreprise) et financés par un alourdissement des droits de succession sur les très gros patrimoines. Le Cercle estime que l’argent existe, mais qu’il dort dans l’épargne des générations âgées — une épargne qui, selon les économistes, est « aujourd’hui détenue par une population vieillissante averse au risque », ce qui freine l’investissement dans la tech et la transition.
Concrètement, il s’agirait de taxer plus lourdement les héritages dépassant un certain seuil, pour redistribuer ce capital vers les jeunes. L’idée n’est pas neuve — des économistes comme Thomas Piketty la défendent depuis des années — mais elle prend une dimension politique inédite en étant formulée par un cercle plutôt libéral et pro-européen. Le Cercle cherche à montrer que la redistribution des héritages n’est pas une lubie de gauche, mais un outil économique rationnel pour lutter contre la sclérose sociale.
Le coût faramineux de la mesure face à la contrainte de la dette française
Reste l’équation budgétaire. 800 000 jeunes par an atteignent la majorité en France. Multiplié par 10 000 €, cela donne 8 milliards d’euros par an. Dans un contexte où la dette française dépasse 110 % du PIB et où la Commission européenne surveille le déficit public comme le lait sur le feu, la question du financement est centrale.
Le Cercle répond que la hausse des droits de succession sur les très gros patrimoines pourrait couvrir une partie significative du coût. Mais les opposants à la mesure rétorquent que les successions ne rapportent « que » 15 milliards d’euros par an à l’État — et que les augmenter massivement risquerait de provoquer des délocalisations fiscales ou des stratégies d’évitement. D’autres économistes y voient un « chèque sans provision » si aucune réforme structurelle des dépenses publiques ne l’accompagne. Le débat est ouvert, et il sera probablement l’un des plus vifs de la campagne.
Un dispositif qui pose la question de l’éligibilité et du contrôle
Au-delà du financement, un autre point mérite attention : comment garantir que les 10 000 € soient utilisés pour un projet utile ? Le Cercle propose un fléchage vers la formation, le logement ou la création d’entreprise, mais les modalités de contrôle restent floues. Faudra-t-il justifier chaque dépense auprès d’une administration ? Un jeune qui veut utiliser cette dotation pour financer un voyage à l’étranger ou un projet artistique non conventionnel sera-t-il éligible ?
Ces questions ne sont pas anodines. Si le dispositif est trop rigide, il risque de décourager ceux qu’il est censé aider. S’il est trop souple, il pourrait être détourné de son objectif initial. Le Cercle n’a pas encore apporté de réponses précises, ce qui laisse la porte ouverte à toutes les interprétations — et à toutes les critiques.
Le « Pacte national » pour les NEETs et les passerelles oubliées
Au-delà de la dotation universelle, la deuxième priorité du Cercle est le sort des NEETs, ces jeunes « ni en emploi, ni en études, ni en formation ». Ils sont 1,5 million en France. Le Cercle propose un « Pacte national » pour les raccrocher, avec des « passerelles souples » entre l’école et l’entreprise. Une promesse concrète qui parle directement aux 16-25 ans décrocheurs.
Le chiffre est massif : 1,5 million de jeunes hors de tout circuit. C’est l’équivalent de la population de Paris intra-muros, mais sans perspective, sans filet, sans horizon. Le Cercle considère que ce n’est pas une fatalité, mais le résultat d’un système éducatif et professionnel trop rigide, qui punit les échecs d’orientation plutôt que de les accompagner.
Le « Pacte national » peut-il rattraper les 1,5 million de jeunes hors du système ?
La proposition détaille un accompagnement renforcé, individualisé, avec un volet financier pour inciter les entreprises à former ces profils. L’idée est de créer des parcours sur mesure, qui ne passent pas forcément par le bac ou le diplôme traditionnel. Le Cercle compare avec les dispositifs existants — Garantie Jeunes, Contrat d’Engagement Jeune — et juge qu’ils sont insuffisants car trop rigides.
La valeur ajoutée du Cercle, c’est l’insistance sur la « souplesse ». Le rapport propose que chaque jeune NEET se voie attribuer un référent unique, capable de lui ouvrir des portes vers l’alternance, la formation professionnelle ou un emploi aidé, sans les lourdeurs administratives habituelles. L’objectif est de réduire le délai entre le décrochage et le raccrochage, car plus ce délai s’allonge, plus le retour est difficile.
Passerelles école-entreprise : un pari sur l’alternance et la formation professionnelle
Les « passerelles souples » proposées par le Cercle visent à permettre aux jeunes de changer de voie sans perdre de temps ni de droits sociaux. C’est une réponse à l’angoisse de l’orientation subie, un vrai sujet pour une génération qui valorise la mobilité et la reconversion.
Concrètement, le Cercle suggère un entretien annuel obligatoire pour chaque élève de filière générale, professionnelle ou technologique, avec la possibilité de basculer d’une voie à l’autre en cours d’année. C’est une petite révolution dans un système français qui a tendance à enfermer les élèves dans des cases dès la seconde. Le rapport cite aussi l’exemple de l’alternance, qui fonctionne bien mais reste trop souvent réservée à ceux qui ont déjà un réseau. Le Pacte national veut la généraliser, avec des incitations financières pour les PME qui forment des jeunes en difficulté.
Une réforme du Cese pour donner une voix aux moins de 35 ans
Le Cercle ne s’arrête pas là. Il propose aussi une réforme du Conseil économique, social et environnemental (Cese) pour garantir une meilleure représentation des jeunes. L’idée est d’instaurer un quota de 50 % de conseillers de moins de 35 ans. Une mesure symbolique, mais qui pourrait changer la manière dont les politiques publiques sont conçues : quand la moitié des personnes qui donnent leur avis ont moins de 35 ans, les sujets du logement, de l’emploi précaire et de la formation deviennent automatiquement centraux.
Logement, APL, charges : le vrai quotidien des jeunes passé sous silence ?
Si le « Top Départ » et le Pacte NEETs répondent à des angoisses réelles, la préoccupation numéro un des jeunes — le logement — semble curieusement absente des 14 propositions. L’enquête « Jeunesse sur un fil » montre que 82 % des 15-29 ans sont étouffés par leurs charges d’habitation. Pourtant, aucune réforme des APL, aucun chèque énergie fléché, aucun grand plan logement n’émerge du rapport.
C’est un paradoxe troublant. Le Cercle a passé des mois à sonder les jeunes, à collecter des données, à mesurer leur anxiété financière. Et le principal poste de dépense — le logement — est à peine mentionné dans les propositions. Pourquoi ce silence ?
Charges d’habitation et loyers : le principal ennemi du budget des 16-25 ans
Les données de l’enquête Elabe sont sans appel. Près d’un jeune sur deux craint de ne pas boucler ses fins de mois, et le logement est la variable d’ajustement principale. Les loyers dans les grandes villes françaises ont augmenté de 15 % en cinq ans, tandis que les APL n’ont pas suivi. Résultat : un étudiant à Paris ou à Lyon consacre souvent 60 à 70 % de son budget au logement. Il ne lui reste presque rien pour l’alimentation, les transports ou les loisirs.
Ce n’est pas un problème marginal. C’est le problème central, celui qui empêche les jeunes de se projeter, d’épargner, de construire un projet de vie. Et pourtant, le Cercle ne propose rien de spécifique sur ce sujet dans ses 14 engagements. C’est un angle mort critique du rapport, qui risque de le rendre incomplet aux yeux de ceux qui vivent cette réalité chaque jour.
APL, chèque énergie, logement étudiant : les grands oubliés des 14 propositions ?
Est-ce que la dotation « Top Départ » est censée couvrir le logement ? Le rapport ne le précise pas. Si c’est le cas, alors les 10 000 € ne seront qu’une goutte d’eau dans un océan de loyers. Si ce n’est pas le cas, alors le Cercle a volontairement évité un sujet trop coûteux : les APL coûtent déjà 17 milliards d’euros par an à l’État, et toute réforme en profondeur nécessiterait des arbitrages budgétaires douloureux.
Soit le Cercle considère que le pouvoir d’achat général (via la dotation et les mesures d’emploi) résoudra le problème du logement par ricochet. Soit il a jugé que le sujet était trop complexe ou trop politisé pour être abordé dans ce format. Dans les deux cas, c’est une faiblesse qui risque d’être exploitée par les candidats qui, eux, ne se priveront pas de promettre des réformes du logement.
La question des résidences étudiantes et de la mobilité géographique
Un autre aspect du logement jeune est passé sous silence : la pénurie de résidences étudiantes et de logements abordables dans les zones tendues. En 2025, le Crous ne pouvait loger que 8 % des étudiants boursiers, et les listes d’attente s’allongeaient chaque année. Pour les jeunes actifs en stage ou en CDD, trouver un logement sans garantie parentale relève du parcours du combattant.
Le Cercle aurait pu proposer un plan de construction de logements étudiants et jeunes actifs, ou un dispositif de caution publique généralisé. Il ne l’a pas fait. C’est une occasion manquée, d’autant que le logement est le premier poste de dépense et la première source d’anxiété pour les 16-25 ans.
Assurance chômage et retraites : les réformes qui inquiètent les entrants sur le marché du travail
Les propositions du Cercle ne se limitent pas à la jeunesse. Elles abordent le travail et la souveraineté européenne. Mais pour les 16-25 ans, deux sujets sont explosifs : l’assurance chômage et l’âge de départ à la retraite. Le Cercle ose-t-il proposer des règles plus strictes pour les jeunes actifs, ou un allongement de la durée de cotisation ?
Le rapport aborde ces questions avec prudence, mais les signaux sont clairs. Le Cercle des économistes est généralement favorable à un allongement de la durée de la vie active et à une responsabilisation accrue des demandeurs d’emploi. Pour une génération qui commence sa carrière plus tard et de manière plus précaire, c’est un signal anxiogène.
Assurance chômage : des règles plus strictes pour les jeunes actifs précaires ?
Le Cercle ne détaille pas une refonte complète de l’assurance chômage, mais le rapport pose la question du « juste équilibre » entre indemnisation et incitation au retour à l’emploi. Pour les jeunes, souvent en CDD ou en intérim, le spectre d’un durcissement des règles est une menace directe sur leur filet de sécurité.
La réforme de 2023 avait déjà réduit la durée d’indemnisation et durci les conditions d’accès. Le Cercle semble vouloir aller plus loin, en conditionnant peut-être l’indemnisation à une formation ou à une activité réduite. L’idée est de ne pas laisser les jeunes s’installer dans le chômage de longue durée, mais le risque est de transformer un droit social en obligation stressante pour ceux qui sont déjà en situation précaire.
Retraite à 64 ou 65 ans : les propositions du Cercle enterrent-elles tout espoir de départ anticipé ?
Le Cercle des économistes est généralement favorable à un allongement de la durée de la vie active. Le rapport glisse l’idée d’un « âge pivot » qui pourrait encore reculer, au-delà des 64 ans déjà fixés par la réforme de 2023. Pour une génération qui commence sa carrière plus tard et de manière plus précaire, c’est un signal anxiogène : le système actuel leur promet déjà une retraite lointaine, et le Cercle semble dire que ce n’est pas assez.
Le message est clair : si la France veut financer ses dépenses sociales et sa transition écologique, il faudra travailler plus longtemps. Mais pour les jeunes qui enchaînent les stages et les CDD, qui commencent à cotiser à 25 ou 30 ans, l’idée de travailler jusqu’à 67 ou 68 ans est un cauchemar. Le Cercle ne propose pas de mécanisme de compensation pour ceux qui ont des carrières hachées — une omission qui risque de coûter cher politiquement.
Le paradoxe de la précarité : comment cotiser quand on enchaîne les contrats courts ?
Un point rarement abordé dans le débat sur les retraites est l’impact des carrières heurtées sur les droits à pension. Un jeune qui alterne stages, CDD, intérim et périodes de chômage accumule moins de trimestres qu’un salarié en CDI. À la fin de sa carrière, il risque de se retrouver avec une retraite à taux réduit, même s’il a travaillé aussi longtemps.
Le Cercle ne propose rien pour corriger cette inégalité. Pourtant, c’est un enjeu majeur pour une génération qui connaît la précarité comme norme, non comme exception. Sans réforme du mode de calcul des droits, l’allongement de l’âge légal ne fera qu’aggraver les inégalités entre ceux qui ont eu des carrières stables et ceux qui ont subi la flexibilité.
L’épineuse question du financement et de la souveraineté européenne
Le troisième pilier des 14 propositions est clairement tourné vers le « réarmement économique » de l’Europe. Le Cercle veut flécher l’épargne des ménages européens (massive, mais détenue par des seniors averses au risque) vers la tech et les champions industriels. L’idée est de créer des emplois qualifiés en France sans exploser la dette publique.
Les économistes du Cercle sont des Européens convaincus. Ils estiment que la France seule ne peut pas résoudre ses problèmes économiques — qu’il faut une coordination européenne, une mutualisation des efforts et une spécialisation des pays. Le rapport propose que chaque État membre devienne le pays référent d’un secteur stratégique : la France sur le nucléaire, les Pays-Bas sur les semi-conducteurs, l’Irlande sur les centres de données, l’Estonie sur la cybersécurité.
Flécher l’épargne des Européens vers la tech et la transition : le pari du Cercle

La proposition concrète est de créer un mécanisme qui oriente l’épargne des ménages européens vers des investissements productifs. Aujourd’hui, cette épargne dort dans des comptes d’assurance-vie ou des livrets, sans financer l’innovation. Le Cercle propose de conditionner certains avantages fiscaux sur l’assurance-vie à des investissements dans la « tech souveraine » et les infrastructures vertes.
Pour les jeunes, c’est la promesse de « green jobs » et d’emplois dans la tech sans passer par la case impôts. L’idée est séduisante : utiliser l’argent des vieux pour financer l’avenir des jeunes. Mais le diable est dans les détails : comment garantir que cet argent aille vraiment vers des projets créateurs d’emplois, et non vers des bulles spéculatives ou des start-ups qui feront faillite dans deux ans ?
Dette, déficit, UE : les marges de manœuvre budgétaires sont-elles réelles ?
La confrontation réaliste s’impose. Beaucoup de ces propositions — dotation, pacte NEET, épargne fléchée — nécessitent soit une hausse d’impôts, soit une réorientation massive des dépenses existantes. La question centrale est : ces 14 propositions sont-elles un véritable programme de gouvernement ou un manifeste de « vœux pieux » ?
Le Cercle répond que les marges de manœuvre existent, à condition de les chercher au bon endroit. La France dépense 57 % de son PIB en dépenses publiques — un record mondial. Le problème n’est pas le niveau de dépenses, mais leur efficacité. Le rapport propose donc des réformes structurelles : simplification administrative, réduction des doublons, meilleur ciblage des aides. Mais il ne chiffre pas précisément les économies attendues, ce qui laisse planer un doute sur la crédibilité budgétaire de l’ensemble.
La spécialisation européenne : un pari risqué sur la compétitivité
L’idée de faire de chaque pays européen le champion d’un secteur stratégique est séduisante sur le papier, mais elle comporte des risques. Que se passe-t-il si la France, spécialisée dans le nucléaire, rate le virage des énergies renouvelables ? Que deviennent les emplois si la demande pour les semi-conducteurs s’effondre ?
Le Cercle ne répond pas à ces questions. La spécialisation suppose une coordination européenne que l’histoire récente — crise du Covid, guerre en Ukraine, tensions commerciales avec les États-Unis et la Chine — a montré difficile à atteindre. Les jeunes qui miseraient sur ces filières stratégiques pourraient se retrouver piégés si les choix industriels de l’Europe changeaient en cours de route.
Face aux candidats : copier, adapter ou enterrer les 14 propositions ?
Dernière étape du test : confronter les propositions du Cercle aux positions des candidats déclarés ou pressentis. Qui peut reprendre la dotation « Top Départ » ? Qui va la juger irresponsable budgétairement ? Le sort des 14 propositions dépendra de leur capacité à être reprises dans les programmes.
Les Rencontres d’Aix ont vu défiler plusieurs poids lourds : Édouard Philippe, Gabriel Attal, Jean-Luc Mélenchon. Chacun a pu mesurer l’écart entre ses propres positions et celles du Cercle. Le rapport tombe dans un jeu de ping-pong politique où chaque candidat pioche ce qui l’arrange et laisse tomber le reste.
Dotation jeunes, ISF, retraites : les lignes de fracture entre Macron, Le Pen et Mélenchon
La cartographie des positions est éclairante. Jean-Luc Mélenchon défend un « revenu universel » jeune, pas une dotation capitalisée — il préfère une allocation mensuelle plutôt qu’un capital unique. Emmanuel Macron et Édouard Philippe sont a priori favorables à une « société des talents » mais ils redoutent le coût et l’effet sur la dette. Marine Le Pen est culturellement opposée à une redistribution universelle et préfère des baisses de charges sur les bas salaires.
Le Cercle espère que ses propositions serviront de base de discussion, mais la réalité politique est plus dure. Chaque candidat va probablement reprendre les mesures qui correspondent à son logiciel idéologique, et ignorer les autres. La dotation « Top Départ » servira de test pour savoir qui est sérieux sur le financement. Le pacte NEETs, lui, pourrait être repris par plusieurs candidats, car il parle à une angoisse partagée par toutes les familles politiques.
Le coût politique du silence : pourquoi les candidats risquent d’ignorer les propositions les plus coûteuses
La conclusion de l’analyse est amère pour le Cercle. Les candidats salueront l’effort intellectuel, mais peu reprendront l’intégralité du pack. Le logement, absent du rapport, risque d’être la variable sur laquelle se concentrera le débat réel. Les candidats, eux, préféreront parler de ce qui fédère plutôt que de ce qui divise.
Le verdict pour les jeunes électeurs ? Un programme intéressant, qui pose les bonnes questions sur les déterminismes sociaux et la souveraineté européenne. Mais qui ne répond pas encore au quotidien de l’asphyxie budgétaire. La dotation « Top Départ » est une promesse, pas une solution immédiate. Et tant que le logement, les APL et les charges ne seront pas traités, les 82 % de jeunes qui luttent chaque mois pour payer leur loyer resteront sur leur faim.
La question du financement des partis et de l’indépendance du Cercle
Un dernier point mérite d’être soulevé : celui du financement du Cercle des économistes et de son indépendance. Comme le rappelle Transparency International France, les think tanks économiques sont souvent financés par de grandes entreprises ou des banques, ce qui peut influencer leurs propositions. Le Cercle se défend de toute dépendance, mais la question reste posée : dans quelle mesure les 14 propositions reflètent-elles les intérêts des jeunes, et dans quelle mesure sont-elles alignées sur ceux des grands groupes qui financent la recherche économique ?
Conclusion : un signal fort, mais des angles morts qui fragilisent l’ensemble
Les 14 propositions du Cercle des économistes ont le mérite de la clarté. Elles identifient deux priorités — la jeunesse et la souveraineté européenne — et proposent des mécanismes concrets pour les traiter. La dotation « Top Départ » est une idée audacieuse, qui pourrait changer la donne pour des millions de jeunes. Le Pacte national pour les NEETs répond à une urgence sociale trop longtemps ignorée.
Mais le rapport souffre de lacunes qui risquent de le fragiliser dans le débat politique. L’absence de propositions fortes sur le logement est un angle mort critique, qui contredit les données mêmes de l’enquête « Jeunesse sur un fil ». Le financement des mesures reste flou, et la question de la dette publique n’est pas résolue. Enfin, le Cercle semble sous-estimer la résistance politique à une hausse des droits de succession — un sujet qui fait trembler tous les gouvernements.
Reste que le Cercle a réussi son pari : imposer des thèmes dans le débat présidentiel avant que les candidats ne les noient dans les polémiques. Les 14 propositions sont désormais sur la table. À eux, maintenant, de les reprendre, de les amender ou de les enterrer. Pour les 5 000 jeunes de l’enquête, l’enjeu est simple : que ces propositions ne restent pas lettre morte, mais deviennent le socle d’une politique qui change vraiment leur quotidien.