Le 12 juin 2026 restera dans les annales de l'École polytechnique. Alors que 500 élèves officiers s'apprêtaient à recevoir leur diplôme dans l'amphithéâtre du campus de Palaiseau, une quarantaine d'étudiants ont transformé la cérémonie solennelle en tribune politique. Masques en carton, saynète ironique et slogans scandés : le décorum militaire a volé en éclats face à une génération qui refuse de taire ses convictions. Les familles, les officiels et la direction ont assisté, médusés, à une prise de parole dont l'écho dépasse largement les murs de l'institution.

Le récit de la perturbation
Une saynète et des masques
Tout commence par un bruit de pas dans l'allée centrale. Une quarantaine d'étudiants se lèvent, sortent des masques en carton à l'effigie de Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, et de Bernard Arnault, patron de LVMH. Les deux hommes, anciens élèves de l'X, sont devenus les symboles de ce que les contestataires appellent « l'emprise des multinationales ». Les étudiants entament une saynète au ton volontairement provocateur : « Nous sommes pour la science neutre ! Pour des écoles d'ingénieur au service de l'industrie du béton, du pétrole et des pesticides, qui bénéficient à toutes et tous ! »
Les slogans fusent. « Et un, et deux, et trois degrés pour Patrick Pouyanné ! » scandent-ils en chœur, reprenant le rythme des comptines enfantines pour mieux dénoncer le réchauffement climatique. L'ambiance dans l'amphithéâtre oscille entre stupeur et applaudissements. Une partie des familles, visiblement déconcertée, observe le spectacle en silence. D'autres, au contraire, encouragent les jeunes diplômés. Sur les 500 élèves officiers présents, environ 40 participent activement à la perturbation — une minorité, certes, mais dont l'impact médiatique sera immédiat.

« Nous le refusons » : le discours qui a marqué l'audience
Deux étudiants montent alors sur scène. Le micro crachote un instant, puis la voix résonne dans l'auditorium. « Si aujourd'hui nous sommes diplômés de Polytechnique, nos sentiments sont ambivalents, car notre formation nous prépare trop souvent à servir des intérêts économiques et industriels qui participent aux ravages sociaux, écologiques et militaires en cours », déclarent-ils.
Le ton monte. « On nous apprend à optimiser des profits, à développer des technologies sans interroger leurs conséquences, à travailler pour des grandes entreprises dont les activités détruisent le vivant ou alimentent les logiques de guerre. Nous le refusons. Nous lutterons de toutes nos forces contre ceux qui veulent nous envoyer au front. Nous lutterons pour une autre société. »
La force du message tient à son lieu d'énonciation. Ces jeunes sont des futurs officiers, des hauts cadres de la nation, formés dans l'une des écoles les plus sélectives de France. Leur critique ne vient pas de l'extérieur mais de l'intérieur même du système qu'ils dénoncent. Les applaudissements qui suivent leur discours viennent autant de leurs camarades que de certains parents, comme si une partie de l'audience reconnaissait, dans cette colère, une légitimité que la direction peinera à contester.

Total, LVMH et l'armement : les cibles concrètes des polytechniciens
Derrière le coup d'éclat théâtral se cache une critique documentée. Les étudiants n'ont pas choisi leurs cibles au hasard. TotalEnergies et LVMH ne sont pas seulement des entreprises parmi d'autres : ce sont des partenaires historiques de l'école, des mécènes généreux, et surtout des employeurs majeurs des diplômés.
Pétrole, luxe et guerre : le triptyque des activités dénoncées
TotalEnergies est visée pour son rôle dans l'exploitation des énergies fossiles. L'entreprise, qui continue d'investir massivement dans de nouveaux projets pétroliers et gaziers, est régulièrement pointée du doigt par les ONG environnementales pour ses émissions de gaz à effet de serre et son greenwashing. Le partenariat entre Total et Polytechnique, officialisé par une chaire de recherche et un projet avorté de centre R&D sur le campus, symbolise pour les étudiants la complicité de l'école avec un modèle économique destructeur.
LVMH, de son côté, est attaqué pour l'industrie du luxe et de la consommation ostentatoire. Le groupe de Bernard Arnault, qui a signé un contrat de mécénat de 10 millions d'euros sur cinq ans avec Polytechnique, finance également un centre de conférences à Paris, rue Descartes, pour 30 millions d'euros. Les étudiants dénoncent une alliance qui transforme l'école en vitrine du luxe et de l'hyperconsommation, sans que les questions sociales et environnementales liées à cette industrie soient sérieusement posées.
Le volet militaire, lui, est double. D'une part, Polytechnique est une école d'officiers : ses diplômés peuvent s'engager dans l'armée, et une quarantaine le font chaque année. D'autre part, les partenariats avec des entreprises d'armement comme Dassault, Thales ou Safran sont nombreux. Les étudiants rappellent que les technologies développées dans ces groupes peuvent servir à des conflits armés, et que les « logiques de guerre » ne sont pas une abstraction quand on forme les ingénieurs qui concevront les drones, les missiles ou les systèmes de surveillance.

Patrick Pouyanné et Bernard Arnault : deux « X » qui incarnent le système
Patrick Pouyanné (promotion 1979) et Bernard Arnault (promotion 1971) sont deux des anciens élèves les plus célèbres de Polytechnique. Leur réussite personnelle est régulièrement mise en avant par l'école comme un exemple de ce que le diplôme peut apporter. Mais pour les contestataires, cette réussite est précisément le problème : elle montre que l'X forme avant tout des cadres pour le CAC 40, et que les valeurs affichées — excellence, service public, engagement — sont en réalité subordonnées aux intérêts privés.
Le mécénat LVMH (10 millions d'euros sur cinq ans) et le projet immobilier Total sur le campus (finalement abandonné en 2022 après une mobilisation étudiante) sont les preuves tangibles de cette emprise. Les étudiants retournent le symbole : au lieu d'être des modèles, Pouyanné et Arnault deviennent des cibles, les visages d'un système que l'école contribue à reproduire.
La cartographie des partenariats privés de Polytechnique
Pour comprendre la colère des étudiants, il faut regarder les chiffres. L'Observatoire des multinationales a publié en septembre 2025 un rapport intitulé « Polytechnique : une école d'État sous emprise », qui documente avec précision la place croissante des grandes entreprises dans la gouvernance, les chaires de recherche et la vie quotidienne de l'école.
Les 35 chaires et les millions du mécénat
L'école compte aujourd'hui 35 chaires de recherche actives, cofinancées par des industriels. Les partenaires sont un Who's Who du capitalisme français : Dassault, EDF, TotalEnergies, Renault, Airbus, Thales, Safran, Vinci, L'Oréal, BNP Paribas. Ces chaires ne sont pas de simples étiquettes : elles orientent les sujets de recherche, financent des thèses, et influencent indirectement le recrutement des jeunes diplômés. Un étudiant qui travaille sur une chaire TotalEnergies a plus de chances de finir chez Total qu'ailleurs — et réciproquement.
Le rapport de l'Observatoire des multinationales souligne que ces partenariats créent une dépendance financière. Les entreprises apportent des millions d'euros, mais en contrepartie, elles attendent des retombées : innovations, brevets, et surtout une main-d'œuvre formée à leurs besoins. La « science neutre » que défend la direction devient, dans les faits, une science orientée.
Du projet avorté de centre Total à l'auditorium LVMH
Les entreprises ne se contentent pas de financer la recherche : elles veulent aussi des bâtiments à leur nom. L'exemple le plus emblématique est le projet de centre R&D TotalEnergies sur le campus, annoncé en 2020 et finalement abandonné en janvier 2022 après une forte mobilisation étudiante. Les élèves avaient occupé le site, organisé des débats, et réussi à faire reculer la direction.
Mais la polémique ne s'est pas arrêtée là. En 2022, un nouveau projet avec LVMH a vu le jour : un centre de conférences au 5 rue Descartes, à Paris, financé à hauteur de 30 millions d'euros par le groupe de luxe. Les étudiants ont immédiatement dénoncé une « boîte à claques » — un espace qui servirait avant tout à organiser des événements privés pour les dirigeants de LVMH, au détriment de la communauté polytechnicienne.

Aujourd'hui, les bâtiments portant des noms de marques sont nombreux : auditorium Michelin, gymnase EDF, Drahi X-Novation Center (financé par Patrick Drahi, fondateur d'Altice). Chaque nom est un rappel discret mais permanent de la présence des entreprises dans la vie de l'école. Pour les étudiants contestataires, cette cartographie des partenariats est la preuve que Polytechnique n'est plus une école d'État au service de l'intérêt général, mais un campus privatisé où chaque mètre carré a un propriétaire.
Laura Chaubard dans la tempête
Face à la perturbation, la directrice générale de Polytechnique, Laura Chaubard, a réagi avec fermeté. Ancienne élève de l'X elle-même, elle a tenté de reprendre le contrôle de la cérémonie en prononçant un discours qui visait à recadrer le débat.
La défense de la « science neutre »
« Vous vous attaquez à la science elle-même et à sa capacité de progrès et d'émancipation », a-t-elle déclaré, visiblement émue. « Nous sommes tous préoccupés par la cause environnementale et par le recours possible à la guerre, mais vous vous trompez de cible. Je ne crois pas qu'on vous ait appris ici à faire la guerre. »
Ce cadrage est intéressant. Laura Chaubard cherche à déplacer le débat du terrain politique vers le terrain épistémologique : la science serait intrinsèquement bonne, et les critiques des étudiants seraient une attaque contre la science elle-même. Mais cette position ignore que la science n'est jamais pratiquée dans un vide social : les financements, les orientations de recherche, les applications technologiques sont toujours le résultat de choix politiques et économiques.
La directrice a également félicité « tous ceux qui sont fiers de leur diplôme », tentant de diviser la promotion entre une majorité silencieuse et une minorité agissante. « Je regrette vraiment que certains instrumentalisent cette cérémonie des diplômes pour en faire une tribune militante, sans doute pour une noble cause, mais ce n'est pas le lieu et ce n'est pas l'endroit », a-t-elle ajouté.
Minorité agissante ou syndrome de l'iceberg ?
Laura Chaubard a qualifié l'action d'« instrumentalisation » par une minorité. Sur le plan numérique, elle n'a pas tort : 40 étudiants sur 500, c'est 8% de la promotion. Mais ce chiffre ne dit pas tout. Le rapport de l'Observatoire des multinationales montre que le malaise est bien plus large. Les mobilisations contre le centre Total en 2020-2021 avaient rassemblé plusieurs centaines d'étudiants, et les pétitions contre le projet LVMH avaient recueilli des centaines de signatures.
Les témoignages recueillis par la presse confirment que beaucoup d'élèves partagent les préoccupations des contestataires, sans pour autant oser prendre la parole publiquement. La peur de compromettre sa carrière, le poids du conformisme dans une école d'élite, la pression des familles et des recruteurs : autant de freins qui expliquent pourquoi la contestation reste minoritaire en surface, alors qu'elle est bien plus profonde qu'il n'y paraît.
Même minoritaire, l'action du 12 juin a eu un retentissement médiatique considérable. Les vidéos de la saynète et du discours ont été partagées des milliers de fois sur les réseaux sociaux. Le message est passé, et il dépasse largement le cercle des polytechniciens.

Huit ans de contestation dans les grandes écoles
Polytechnique n'est pas un cas isolé. Depuis 2018, une vague de contestation traverse les grandes écoles d'ingénieurs françaises. Ce mouvement, parti de quelques établissements, a gagné en ampleur et en radicalité au fil des ans.
Des Centraliens nantais aux polytechniciens
Tout commence en 2018, à Centrale Nantes. Lors de la remise des diplômes, des étudiants interpellent la direction sur les partenariats avec l'industrie fossile. L'action fait peu de bruit, mais elle pose un précédent. En 2021, c'est au tour d'AgroParisTech : le campus est bloqué contre la vente à un promoteur immobilier, et les étudiants obtiennent gain de cause.
L'année 2022 marque un tournant. Le collectif « Des Agros Bifurquent » prononce un discours de remise des diplômes qui devient viral — 630 000 vues en quelques semaines. La même année, 150 étudiants de l'ENS signent une tribune intitulée « Que restera-t-il du vivant à étudier ? », dénonçant l'inaction climatique de leur établissement.
En 2023, IMT Atlantique demande officiellement la fin de ses partenariats avec BNP Paribas, tandis que l'INSA Toulouse organise des débats sur la bifurcation écologique. Chaque année, une nouvelle école rejoint le mouvement. Polytechnique, en 2026, est le point d'orgue de cette série.
Du désarroi écologique à la critique politique
Le discours a évolué. Au début, il s'agissait surtout d'une prise de conscience environnementale personnelle : des étudiants qui réalisaient que leur futur métier contribuait au réchauffement climatique et qui cherchaient des alternatives. Aujourd'hui, la critique est devenue structurelle. Les étudiants ne remettent pas seulement en cause leurs choix de carrière individuels : ils attaquent le modèle économique des écoles elles-mêmes, leur dépendance au mécénat d'entreprise, et leur rôle dans la reproduction des élites.
La dénonciation des « ravages militaires » et des « logiques de guerre » est un marqueur de cette radicalisation. Là où les premières mobilisations se focalisaient sur le climat, les contestataires de 2026 intègrent une critique plus large du système militaro-industriel. Polytechnique, en tant qu'école d'officiers, est particulièrement exposée à cette critique.
Les trois voies qui fracturent la communauté des X
La contestation à Polytechnique n'est pas qu'une affaire d'idées : elle se heurte à des réalités statistiques et professionnelles bien concrètes.
50% en entreprise : le poids d'une orientation subie ou choisie ?
Chaque année, environ 30% de la promotion entame une thèse, 50% est embauchée dans des entreprises (industrielles ou de technologies), une quarantaine d'élèves s'engage dans l'armée, et environ 90 intègrent la fonction publique. Ces chiffres sont le carburant du débat : l'X est-elle une « machine à fabriquer des cadres du privé » ?
Pour les contestataires, oui. La moitié des diplômés part directement dans le secteur privé, souvent dans les grandes entreprises qui financent les chaires de recherche. Ce flux n'est pas neutre : il conditionne les enseignements, les stages, et les perspectives de carrière. Un étudiant qui voudrait bifurquer vers des métiers plus alignés avec ses valeurs écologiques se heurte à un manque de débouchés dans ces secteurs, et à une pression sociale forte pour suivre la voie traditionnelle.
Une minorité agissante qui pèse sur l'image
Même si 40 étudiants sur 500 perturbent la cérémonie, les débouchés restent massivement industriels. Le conflit est avant tout symbolique et médiatique. Il pèse sur l'image de marque de l'école, sur son attractivité auprès des futurs étudiants sensibles à ces enjeux, et sur la réputation des entreprises partenaires.
Mais l'impact réel sur les flux de carrière est limité. Les recruteurs du CAC 40 continuent de venir sur le campus, les stages se remplissent, et les salaires d'embauche restent élevés. La contestation, pour l'instant, n'a pas modifié en profondeur les structures économiques de l'école.
Ce constat n'enlève rien à la portée politique de l'action. En perturbant la cérémonie, les étudiants ont imposé un débat que la direction aurait préféré éviter. Ils ont montré que la question de l'emprise des multinationales n'est pas un sujet marginal, mais une préoccupation centrale pour une partie de la jeunesse diplômée.
Conclusion : science neutre ou science sous emprise ?
L'École polytechnique n'a pas encore trouvé d'équilibre entre son rôle de formation des élites académiques, son statut d'école militaire d'État, et sa dépendance croissante aux subventions et mécénats du CAC 40. La colère des étudiants du 12 juin est le symptôme d'une contradiction structurelle : comment former des ingénieurs au service de l'intérêt général quand les financements viennent d'entreprises dont les intérêts privés sont parfois opposés à cet intérêt général ?
Le modèle français de la « grande école d'ingénieur », qui implique une promesse de carrière linéaire et lucrative, est remis en question de l'intérieur par une génération qui refuse la dichotomie entre science et politique. Pour ces étudiants, la science n'est jamais neutre : elle est toujours orientée par les choix de financement, les partenariats, et les débouchés professionnels.
Laura Chaubard a accusé les contestataires de s'attaquer à la science elle-même. Mais peut-être que ce qu'ils attaquent, c'est plutôt l'idée que la science pourrait être pure, désintéressée, et au-dessus des conflits sociaux. En posant la question de l'emprise des multinationales, ils obligent l'institution à choisir : rester une école d'État au service de la nation, ou devenir une antenne de formation du CAC 40. Ce choix, Polytechnique ne pourra pas l'esquiver éternellement.