Ce lundi 13 avril 2026, une déclaration fait l'effet d'une bombe dans la sphère économique européenne. Dans une interview au Figaro, Anthony Gutman, codirecteur de Goldman Sachs en France, affirme que « l'Union européenne peut bénéficier de sa tendance à la dérégulation ». Cette phrase, lancée par l'un des dirigeants les plus influents de la banque d'affaires américaine, ne tombe pas par hasard. Elle intervient dans un climat de tension extrême, marqué par la guerre en Iran et une volatilité des marchés qui inquiète jusqu'aux institutions les plus solides. Selon les économistes de la banque, les prévisions de croissance pour l'Europe en 2026 viennent d'être divisées par deux, chutant de 1,4 % à 0,7 %, avec un pic d'inflation qui pourrait atteindre 3,2 %. Dans ce contexte d'urgence, les propos de Gutman sonnent comme un avertissement : pour ne pas sombrer, l'Europe devra-t-elle sacrifier ses standards ?

Le Figaro, 13 avril 2026 : une phrase qui enflamme le débat
L'intervention d'Anthony Gutman ce lundi est d'autant plus cruciale qu'elle survient à un moment charnière pour l'économie mondiale. Le conflit en Iran a rebattu les cartes géopolitiques et énergétiques, plongeant les marchés dans une incertitude prolongée. C'est précisément ce contexte que Gutman met en avant pour justifier un revirement stratégique. En affirmant que l'Europe peut bénéficier d'un assouplissement des règles, il pointe du doigt l'inertie bureaucratique européenne face à des pôles de compétitivité comme la Chine ou les États-Unis, qui, eux, investissent massivement. La citation exacte, reprise ce matin par la presse économique, fait écho à un sentiment croissant au sein des dirigeants d'entreprise : la régulation est devenue un frein à l'innovation. Ce n'est pas seulement une opinion politique, c'est une analyse de marché qui, venant de Goldman Sachs, pèse de tout son poids. La banque, dont l'implantation à Paris a récemment fait l'objet de menaces, est souvent perçue comme un baromètre des anticipations des investisseurs mondiaux.
Pourquoi un banquier américain parle aux Européens de leurs lois

Il est légitime de s'interroger sur la légitimité d'une banque américaine à dicter, ou du moins à suggérer, la législation européenne. Pourtant, Goldman Sachs n'est pas un acteur anodin à Bruxelles. La banque conseille les gouvernements sur les privatisations, accompagne les introductions en bourse des mastodontes industriels et structure les fusions-acquisitions qui redessinent le paysage économique continental. Lorsqu'un dirigeant de ce calibre prend la parole, ce ne sont pas seulement les traders qui écoutent, mais aussi les ministères des Finances et les commissaires européens. Cette intervention fait suite à d'autres analyses menées par la banque, notamment un transcript de mars 2026 où Gutman décrivait déjà la volatilité comme une « nouvelle normalité » à laquelle les entreprises doivent s'adapter. Le message est clair : pour attirer les capitaux dont elle a désespérément besoin pour financer sa transition écologique et numérique, l'Europe doit se rendre plus attractive, quitte à revoir ses exigences.
Zéro virgule sept pour cent : le chiffre qui résume le décrochage européen
Le constat économique est accablant et sert de fondement à l'appel de Gutman. L'écart de performance entre les États-Unis et l'Union européenne ne cesse de se creuser, atteignant des niveaux préoccupants pour la pérennité du modèle européen. En 2024, l'économie américaine a affiché une croissance de 2,8 %, soit plus de trois fois celle de la zone euro, qui stagnait à 0,7 %. Ce décrochage n'est pas conjoncturel, il structure désormais le paysage économique occidental. Le fossé se traduit concrètement dans le portefeuille des citoyens : le revenu par habitant atteint près de 74 000 dollars aux États-Unis, contre environ 39 680 euros pour l'Union européenne. Cet écart de niveau de vie met sous tension le modèle social européen, dont le financement repose sur une croissance robuste que les chiffres récents peinent à démontrer. Face à ces données, l'argument de la dérégulation prend une résonance particulière : est-ce le levier manquant pour réveiller la machine économique continentale ?
Le rapport qui a sonné l'alarme : Draghi et l'absence de champions technologiques
Ce débat a été théoriquement alimenté par la publication, en septembre 2024, d'un rapport majeur réalisé par Mario Draghi, l'ancien président de la Banque centrale européenne. Ce document, souvent cité par les partisans d'une réforme libérale, pointe du doigt un déclassement compétitif majeur de l'Europe par rapport à la Chine et aux États-Unis. Draghi y explique que l'écart de productivité provient d'une incapacité chronique à innover et à capitaliser sur les innovations de rupture. Le diagnostic est sans appel : l'Europe souffre d'une absence de champions technologiques capables de rivaliser avec les GAFAM américaines ou les géants chinois de la tech. Dans les domaines du numérique et des biotechnologies, le vieux continent est absent ou en position de suiveur. Ce rapport a légitimé les arguments de ceux qui, comme Gutman, estiment que le cadre réglementaire actuel est trop rigide pour permettre l'émergence de tels géants. Pour Draghi comme pour la banque d'affaires, l'enjeu n'est plus seulement de réguler les marchés, mais de créer un environnement propice à la création d'entreprises de dimension mondiale.

Derrière les pourcentages, votre pouvoir d'achat
Au-delà des agrégats macroéconomiques, c'est le quotidien des Européens qui est en jeu. La comparaison brute des PIB masque des nuances importantes, mais la réalité du pouvoir d'achat demeure un sujet d'inquiétude. Un jeune Américain gagne en moyenne deux fois plus qu'un jeune Européen, une différence qui influence sa capacité à épargner, investir ou consommer. Cependant, il faut nuancer ce tableau en y intégrant le coût des services essentiels. Aux États-Unis, les dépenses de santé et d'éducation plongent souvent les ménages dans l'endettement, alors que l'Europe protège ses citoyens par un système de solidarité plus puissant. L'espérance de vie en Europe, s'élevant à 81,7 ans contre 78,4 ans aux États-Unis, témoigne des succès du modèle social. La question qui se pose désormais est de savoir si ce modèle peut survivre à une stagnation économique durable. C'est tout le dilemme de la dérégulation : accepte-t-on de fragiliser partiellement ces filets de sécurité pour dynamiser la croissance et, in fine, augmenter les ressources disponibles ?
RGPD, AI Act, Green Deal : les boucliers européens déjà en train de fondre
Loin d'être une spéculation théorique, la dérégulation est déjà en marche sur le terrain législatif européen. L'Union a récemment engagé des manœuvres visant à alléger ses propres textes fondateurs, prouvant que l'influence de discours comme celui de Goldman Sachs se traduit en actes. Deux « paquets Omnibus » ont été présentés : l'un numérique, l'autre environnemental. Le « digital omnibus » vise à simplifier massivement le cadre réglementaire de la tech. Il propose de fusionner et d'alléger des règles complexes comme le RGPD (règlement général sur la protection des données), l'AI Act (intelligence artificielle), la directive ePrivacy et le Data Act. Parallèlement, le « paquet Omnibus » environnemental s'attaque aux contraintes du Green Deal. Il prévoit un allègement de la CSRD (reporting de durabilité), avec un report des échéances pour les PME, et promet une réduction de 35 % des charges administratives pesant sur les entreprises. Ces initiatives marquent un tournant idéologique : la priorité n'est plus uniquement la protection maximale, mais l'allégement des processus pour accélérer l'activité économique.
L'AI Act en sursis avant même d'avoir prouvé son efficacité
L'exemple le plus frappant de ce revirement concerne l'intelligence artificielle. L'AI Act, entré en vigueur le 1er août 2024, était présenté comme le premier cadre législatif mondial sur l'IA, une fierté européenne fondée sur une approche basée sur les risques. Le texte distinguait quatre catégories, interdisant les pratiques à risque inacceptable comme la notation sociale ou l'identification biométrique en temps réel dans l'espace public. Pourtant, avant même que ses dispositions n'aient produit tous leurs effets, la Commission européenne a d'ores et déjà proposé de l'assouplir. L'objectif affiché est clair : ne pas étouffer l'innovation sous une bureaucratie jugée paralysante. Il s'agirait d'autoriser davantage d'expérimentations et de faciliter l'utilisation des données personnelles pour entraîner les modèles, là où le texte initial exigeait des garanties strictes. Cette volte-face suscite une vive controverse. Est-ce une suppression de bureaucratie inutile ou un abandon des protections essentielles des citoyens face aux géants de la Tech ? C'est la question que se posent de nombreux défenseurs des droits numériques.

Quand la droite européenne pousse pour rouvrir le Green Deal
Le mouvement de dérégulation ne touche pas que le numérique, il gagne également le terrain écologique. À l'approche des élections, le débat sur le Pacte vert pour l'Europe (Green Deal) s'intensifie. Les forces conservatrices, soutenues par certains milieux d'affaires, s'allient pour demander un assouplissement des normes environnementales jugées trop contraignantes pour l'industrie. L'argument est classique : la régulation excessive pousse les entreprises à délocaliser vers des contrées aux normes plus laxistes, sans résoudre le problème climatique mondial. En face, les défenseurs du modèle environnemental européen alertent sur les risques d'un démantèlement progressif des acquis. Ils rappellent que le Green Deal n'est pas seulement une contrainte, mais un plan de transformation industrielle. Pourtant, la tendance actuelle, illustrée par les récents amendements allégeant les obligations de reporting, penche vers une « pause » ou une révision de ces normes pour préserver la compétitivité à court terme. L'Union européenne des capitaux pourrait d'ailleurs jouer un rôle clé dans ce rééquilibrage entre écologie et économie.
CDI, stages, salaires : ce que changerait une Europe « à l'américaine » pour les 15-29 ans
Pour les jeunes, la génération qui entre aujourd'hui sur le marché du travail, ces débats de haute finance ont des conséquences très concrètes. La dérégulation, telle que la prônent certaines voix influentes, implique une flexibilisation accrue du marché de l'emploi. Actuellement, la situation des jeunes en Europe est fragile. En janvier 2024, le taux de chômage des 15-29 ans s'élevait à 14,9 % au sein de l'Union. Un jeune sur dix-neuf est toujours en situation de NEET, c'est-à-dire ni en emploi, ni en études, ni en formation. Face à ce constat, l'argument des réformateurs est simple : un marché plus flexible favorise l'embauche. Dans une Europe dérégulée à l'américaine, il serait théoriquement plus facile de trouver un premier poste, de créer une startup ou d'être embauché rapidement par une PME qui n'aurait plus peur des coûts de licenciement ou de la lourdeur administrative. Les partisans de cette thèse, comme Gutman, soulignent que la rigidité actuelle décourage les employeurs et favorise l'informel ou le travail non déclaré.
La promesse séduisante : flexibilité, création d'entreprise, moins de paperasse
L'idée d'une Europe plus flexible possède une résonance particulière pour une jeunesse désireuse d'entreprendre. La dérégulation promet un environnement où la création d'entreprise ne serait plus un parcours du combattant administratif. Pour un jeune développeur ou un entrepreneur en herbe, la suppression de certaines barrières réglementaires pourrait signifier la capacité de lancer une plateforme numérique sans craindre de se heurter immédiatement à un mur de conformité légale. L'argument de Gutman selon lequel l'Europe peut « bénéficier » de cette tendance repose sur l'espoir que cette liberté accrue permettra enfin l'émergence de champions technologiques locaux. Moins de paperasse signifie aussi que les startups peuvent se concentrer sur l'innovation et la croissance plutôt que sur la gestion des certifications. Pour les jeunes qualifiés dans les secteurs porteurs, cette vision offre la perspective d'une carrière dynamique, à l'image de la Silicon Valley, où le talent prime sur les règles bureaucratiques.

Le revers : précarisation, stages non rémunérés, protections envolées
Cependant, cette vision idyllique cache une face plus sombre que les économistes de Goldman Sachs mettent moins en avant. La flexibilisation du marché du travail s'accompagne souvent d'une précarisation de l'emploi. Si la dérégulation facilite l'embauche, elle facilite aussi le licenciement. Pour les jeunes, cela pourrait se traduire par une disparition progressive des contrats à durée indéterminée (CDI) au profit de missions courtes, d'intérim ou de freelancing forcé. Sans un solide filet de sécurité social, le risque est de basculer vers un modèle où l'insécurité de l'emploi devient la norme. Des recherches menées sur les conséquences de la dérégulation du marché du travail ont mis en évidence des risques accrus pour la santé et la sécurité des travailleurs, ainsi qu'une dégradation des conditions de travail. Le risque est de voir se multiplier les stages non rémunérés ou les « jobs alimentaires » sous-payés, justifiés par l'argument qu'il vaut mieux un stage précaire que pas d'expérience du tout. C'est le choix d'une société de l'opportunité contre celui d'une société de la protection.
Le stimulus allemand et la « nouvelle normalité » : ce que Goldman Sachs n'avoue pas
Il est crucial d'analyser les motivations derrière les appels pressants à la dérégulation. Pourquoi une banque d'affaires comme Goldman Sachs insiste-t-elle spécifiquement sur la simplification des règles plutôt que, par exemple, sur l'investissement public massif ? Dans ses analyses, Anthony Gutman mentionne pourtant l'élan économique que pourrait provoquer un stimulus fiscal allemand. Cette observation est intéressante car elle montre qu'il existe d'autres leviers pour relancer la croissance sans pour autant démanteler le modèle social. L'Allemagne, fer de lance de l'économie européenne, pourrait en effet utiliser sa marge de manœuvre budgétaire pour investir dans les infrastructures ou l'industrie, stimulant ainsi la demande sans toucher aux protections des travailleurs. Ce silence relatif sur ces solutions alternatives interpelle. Il suggère que la préférence pour la dérégulation n'est peut-être pas uniquement dictée par l'intérêt général européen, mais aussi par les intérêts spécifiques du secteur financier.

Moins de règles pour la finance, plus de profits pour Wall Street
Il faut être lucide sur ce qu'une dérégulation de l'économie européenne implique pour les acteurs comme Goldman Sachs. Moins de règles signifie des marchés plus fluides, certes, mais aussi moins de barrières à la spéculation et aux opérations financières complexes. Pour une banque d'affaires, l'allègement des contraintes de reporting, comme celles prévues dans le paquet Omnibus, est une aubaine. Cela réduit les coûts de conformité et ouvre la voie à des opérations de fusion-acquisition plus rapides et moins contrôlées. Le conflit d'intérêt est patent : Goldman Sachs conseille les entreprises sur ces opérations et génère des commissions colossales sur ces mouvements de capitaux. En poussant l'Europe vers une dérégulation systémique, la banque défend aussi sa propre capacité à y réaliser des profits. La « nouvelle normalité » évoquée par Gutman, faite de volatilité et d'opportunités pour les investisseurs, est synonyme d'instabilité pour le citoyen lambda. Si les règles encadrant la finance sont assouplies, les risques de crise systémique augmentent, et ce sont souvent les contribuables qui en paient le prix final.
L'Allemagne montre qu'on peut relancer sans tout déréguler
Heureusement, le débat n'est pas monolithique. Le stimulus fiscal allemand, mentionné par Gutman lui-même, prouve qu'une voie médiane existe. L'Europe peut choisir de relancer son économie par l'investissement stratégique public plutôt que par le démantèlement de ses acquis sociaux et environnementaux. Le Fonds social européen plus (FSE+), doté de 142 milliards d'euros pour la période 2021-2027, est un exemple concret de cet investissement structurel. Ce budget vise à améliorer les compétences des travailleurs et à favoriser l'inclusion sociale, des éléments essentiels pour une croissance durable qui ne laisse personne sur le bord de la route. De même, les plans d'investissement dans les énergies renouvelables ou les infrastructures de transport peuvent créer de l'emploi et de la croissance sans pour autant sacrifier la qualité de vie. L'argument selon lequel seule la dérégulation peut sauver l'économie est donc une simplification dangereuse. L'Europe dispose d'autres leviers, à condition d'avoir le courage politique de les actionner, en préférant l'investissement à long terme à la facilité du court terme.
Votre génération héritera du choix qu'on fait aujourd'hui
Les décisions qui sont prises aujourd'hui, à Bruxelles et dans les capitales européennes, façonneront le marché du travail dans lequel vous évoluerez pour les décennies à venir. Le débat sur la dérégulation n'est pas une abstraction technocratique réservée aux experts ; il concerne directement votre futur avenir professionnel et social. Si l'Union européenne opte pour une dérégulation massive inspirée par le modèle américain, vous entrerez probablement sur un marché du travail plus dynamique mais aussi plus impitoyable. Vous profiterez peut-être d'une innovation technologique plus rapide et d'une plus grande facilité à lancer des projets, mais au prix d'une sécurité moindre et d'une concurrence exacerbée.
À l'inverse, si l'Europe parvient à résister à cette pression et réinvente son modèle par l'investissement et l'innovation régulée, vous hériterez d'un environnement plus protecteur. La question qui se pose à vous n'est pas tant de savoir si la dérégulation est bonne ou mauvaise en soi, mais plutôt quel équilibre vous êtes prêt à accepter. Êtes-vous prêts à échanger une partie de la sécurité de l'emploi contre la promesse d'une croissance plus forte et de salaires plus élevés ? L'avenir de l'Europe ne s'écrira pas seulement dans les rapports des banques d'affaires, mais dans le choix que vos générations feront entre la liberté d'entreprendre sans entraves et la préservation d'un espace social unique au monde.
