Le 15 juin 2026, Club Med a officialisé une nouvelle qui a surpris le secteur du tourisme : la marque aux tridents va rouvrir un resort sur le sol américain, quatre ans seulement après avoir fermé son dernier établissement en Floride. Ce retour passe par un partenariat inédit avec le géant immobilier VICI Properties et la transformation du Carambola Beach Resort, à Sainte-Croix dans les Îles Vierges américaines, en un complexe haut de gamme de 150 chambres. Pourquoi ce revirement stratégique, et sous quelle forme Club Med compte-t-il reconquérir le marché nord-américain ?

De la Floride aux Caraïbes : pourquoi Club Med retente sa chance aux États-Unis
L'annonce du 15 juin 2026 marque un tournant dans l'histoire récente du groupe. Après avoir quitté la Floride en 2022, Club Med aurait pu se contenter de ses marchés historiques en Europe, en Asie et en Afrique. Mais la direction a choisi de revenir par les Caraïbes américaines, un territoire qui offre un statut fiscal et douanier avantageux tout en relevant de la souveraineté américaine.
Un communiqué qui change la donne : Club Med officialise son retour
Le 15 juin 2026, Club Med a diffusé un communiqué officiel annonçant la signature d'un accord avec VICI Properties, un fonds d'investissement immobilier coté au S&P 500. Concrètement, VICI acquiert le Carambola Beach Resort à Sainte-Croix et finance sa rénovation à hauteur de 75 millions de dollars. Club Med, de son côté, signe un bail triple-net de longue durée et assurera l'exploitation du resort à partir du quatrième trimestre 2027.
Ce qui rend cette annonce surprenante, c'est son timing. En septembre 2022, Club Med avait vendu son dernier resort américain, le Sandpiper Bay à Port St. Lucie, après 40 ans de présence. Le groupe avait alors expliqué vouloir se concentrer sur la montée en gamme et les destinations à plus fort potentiel. Quatre ans plus tard, le voilà de retour, mais avec une approche radicalement différente.
Fosun et VICI Properties : les géants de l'ombre derrière l'opération
Pour comprendre ce retour, il faut regarder du côté des actionnaires. Club Med est détenu depuis 2015 par le conglomérat chinois Fosun, qui a injecté des capitaux importants pour moderniser la marque. VICI Properties, de son côté, est un mastodonte de l'immobilier commercial valorisé à 46 milliards de dollars, spécialisé dans les baux triple-net avec des opérateurs hôteliers et de casinos.
Le montage financier est astucieux. VICI apporte le foncier et l'investissement de rénovation — 75 millions de dollars — et Club Med exploite sans avoir à immobiliser son capital. C'est un modèle « asset-light » qui permet au groupe de se développer rapidement sans s'endetter. Qui paie ? VICI récupère un loyer garanti sur le long terme. Qui profite ? Club Med capte les revenus d'exploitation et la marge opérationnelle, tandis que Fosun voit la valeur de sa filiale augmenter.
Sandpiper Bay : l'échec qui a tout changé pour le Club Med

Pour mesurer l'ampleur du pari actuel, il faut revenir sur la fermeture de Sandpiper Bay. Ce resort, situé à deux heures de Miami sur les rives de la St Lucie River, était une institution pour les Français en quête de soleil américain. Mais son modèle économique ne correspondait plus à la stratégie de Club Med.
40 ans de présence américaine réduits à un adieu en 2022
Club Med Sandpiper Bay a fermé ses portes en septembre 2022, après 40 ans d'activité. Le village avait été vendu à un nouveau propriétaire qui prévoyait d'investir massivement dans sa transformation. Thierry Orsoni, alors directeur de la communication de Club Med, expliquait au Figaro que « le moment était venu pour Club Med de vendre ce lieu ». La marque cherchait déjà activement de nouvelles destinations soleil aux États-Unis et dans les Caraïbes.
Ce qui a changé, c'est la stratégie de montée en gamme engagée depuis le début des années 2010. Sandpiper Bay, avec ses 340 chambres et son positionnement familial, ne correspondait plus à l'image que Club Med voulait projeter. Le groupe préférait réduire le nombre de ses villages (de 120 à environ 60) tout en augmentant le prix moyen et la qualité des prestations.
Québec, Utah, Sainte-Croix : les errances de la stratégie nord-américaine
Le retour ne s'est pas fait en un jour. Club Med a d'abord marqué son retour en Amérique du Nord en décembre 2021 avec l'ouverture de Club Med Québec Charlevoix, son premier resort de ski nord-américain depuis des décennies. Ce village, situé à une heure de Québec, a rencontré un succès commercial certain.
En 2024, un projet ambitieux à Snowbasin, dans l'Utah, était sur les rails. Club Med devait y ouvrir un resort de montagne haut de gamme, mais le projet a été abandonné pour des raisons non précisées. La marque cherche toujours un site pour un resort de ski aux États-Unis.
Sainte-Croix est donc le fruit d'une longue réflexion et de plusieurs tentatives. Après l'échec de Snowbasin, Club Med avait besoin d'une victoire rapide pour montrer à ses actionnaires que le retour en Amérique était possible. Les Îles Vierges américaines offraient un compromis idéal : un territoire américain avec une fiscalité avantageuse, une clientèle existante et un cadre naturel exceptionnel.
St. Croix, 150 chambres et 75 millions de dollars : le nouveau bijou de Club Med
Le futur Club Med St. Croix ne sera pas un resort comme les autres. Avec ses 150 chambres et son investissement de 75 millions de dollars, il s'inscrit dans l'Exclusive Collection, la gamme la plus haut de gamme du groupe. Mais ce qui distingue ce projet, c'est son histoire et son ancrage local.
Le legs de Laurance Rockefeller : une histoire de luxe et de conservation
Le Carambola Beach Resort a été construit en 1986 par Laurance Rockefeller, philanthrope et pionnier de la conservation environnementale. Niché entre une plage en forme de croissant et une forêt tropicale, le resort a toujours été conçu pour minimiser son impact sur l'écosystème local. Rockefeller avait fait de la protection des espaces naturels une priorité, et cet héritage est aujourd'hui revendiqué par Club Med.
En intégrant ce site dans l'Exclusive Collection, Club Med mise sur son histoire et son caractère unique. Le resort deviendra le premier établissement de la marque dans les Caraïbes à obtenir les certifications BREEAM et Green Globe, deux labels internationaux de construction durable et de tourisme responsable.

Piscine, « Zen Oasis » et « Rock House » : ce qui attend les premiers clients en 2027
Le design du futur Club Med St. Croix a été pensé pour offrir une expérience immersive. Le centre d'accueil sera en plein air, avec une vue panoramique sur la mer des Caraïbes. Un nouveau pool club sera construit, ainsi qu'une « Zen Oasis » réservée aux adultes, un espace de détente et de bien-être.
La « Rock House », la maison historique construite par Laurance Rockefeller, sera préservée et intégrée au resort. Elle servira d'espace événementiel et de lieu de mémoire pour rappeler l'histoire du site.
Eileen Kett, directrice juridique et vice-présidente développement de Club Med, a déclaré au Virgin Islands Consortium que le resort sera « votre base camp pour explorer la destination ». Une manière de dire que Club Med ne veut plus être perçu comme un « compound » fermé sur lui-même, mais comme un point de départ pour découvrir Sainte-Croix et ses environs.
200 emplois directs : un projet soutenu par le gouverneur
Le projet a reçu le soutien du gouverneur des Îles Vierges américaines, Albert Bryan Jr., qui y voit une opportunité de développement économique pour l'île. Club Med s'est engagé à créer environ 200 emplois directs, dont au moins 160 résidents locaux d'ici 2031.
Les autres employés seront des « hôtes d'accueil internationaux » — les fameux GO (Gentils Organisateurs) — qui vivent sur place et tournent entre les différents resorts Club Med tous les 6 à 12 mois. Ce modèle permet au groupe de maintenir une culture d'entreprise homogène tout en offrant une expérience locale authentique.
200 emplois à la clé : le Club Med St. Croix peut-il relancer la filière GO/GE ?
Pour les jeunes Français, Club Med reste un employeur mythique. Le statut de GO (Gentil Organisateur) ou de GE (Gentil Employé) évoque des images de voyages, de rencontres internationales et de vie en communauté. Mais la réalité du marché du travail a changé, et le modèle GO/GE est aujourd'hui confronté à des défis structurels.
1 900 talents recherchés en 2026 : St. Croix est-il déjà dans le plan de recrutement ?
Au printemps 2026, Club Med a lancé une campagne de recrutement massive : 1 900 talents pour la saison été, répartis dans près de 70 resorts. Les recrutements concernent 6 familles de métiers, dont 60 postes de managers. Le groupe recrute des jeunes avec ou sans diplôme, en mettant l'accent sur la motivation et l'envie de voyager.
St. Croix n'ouvrira qu'en 2027, mais le recrutement actuel sert à former les équipes qui seront mutées ou à créer une dynamique. Les GO tournent en moyenne tous les 6 à 12 mois entre les resorts, ce qui signifie que les talents recrutés aujourd'hui pour d'autres destinations pourraient être affectés à Sainte-Croix à son ouverture.

Sans diplôme, logé, nourri : le modèle GO/GE est-il toujours un bon plan pour un jeune ?
Le modèle GO/GE présente des avantages indéniables. L'hébergement et la nourriture sont inclus, les frais de transport sont pris en charge, et l'accès aux infrastructures du resort (piscine, salle de sport, activités) est gratuit. Pour un jeune qui souhaite voyager sans se ruiner, c'est une porte d'entrée vers le monde.
Mais il y a aussi des inconvénients. Les salaires sont peu élevés — souvent autour du Smic ou légèrement au-dessus — et le rythme de travail est intense. Les GO travaillent 6 jours sur 7 pendant la haute saison, avec des horaires décalés. La précarité des contrats est réelle : les CDD saisonniers dominent, et le turnover est élevé.
Pour de nombreux jeunes Français, le rêve d'évasion se heurte à la réalité du marché du travail. Club Med recrute beaucoup, mais les conditions d'emploi ne sont pas toujours à la hauteur des attentes. St. Croix, avec son cadre idyllique et son positionnement haut de gamme, pourrait attirer une nouvelle génération de GO, à condition que les conditions de travail soient à la hauteur du standing affiché.
« Tout compris » vs génération Z : le vrai défi du retour aux États-Unis
Au-delà de l'emploi, le vrai défi pour Club Med est de séduire une génération qui valorise l'authenticité, le slow travel et l'éco-responsabilité. Le concept de « tout compris » a longtemps été critiqué pour son côté artificiel et fermé. Club Med doit prouver qu'il a évolué.
Du « compound » au « base camp » : comment Club Med réinvente le tout compris
Eileen Kett l'a elle-même reconnu : « Maybe about 30 years ago, all-inclusives were kind of compounds — for safety reasons a lot of times — today they are really your base camp for exploring new destinations. » Cette déclaration montre que Club Med a conscience de son image vieillissante et tente de la moderniser.
Le concept de « base camp » est central dans la stratégie de St. Croix. Le resort ne sera pas un village fermé où les clients restent enfermés. Il sera conçu comme un point de départ pour explorer l'île, ses plages, ses forêts tropicales et ses sites historiques. Club Med propose des excursions, des activités nautiques et des découvertes culturelles intégrées au séjour.
Slow travel, solo et éco-responsabilité : les promesses du Club Med nouvelle formule
Club Med mise sur les certifications BREEAM et Green Globe pour répondre aux attentes des voyageurs soucieux de l'environnement. Mais est-ce suffisant ? La génération Z, qui représente une part croissante des voyageurs, privilégie le slow travel, les séjours longs et les expériences authentiques. Le « tout compris » reste associé à une forme de tourisme de masse, même lorsqu'il est haut de gamme.
Par ailleurs, Club Med s'adresse principalement aux couples et aux familles. Les voyageurs solos, qui représentent une clientèle en forte croissance, sont souvent moins bien servis par le modèle du resort. Les prix des chambres sont calibrés pour deux personnes, et les activités sont souvent conçues pour des groupes.
Pourquoi voyager aux États-Unis coûte deux fois plus cher qu'il y a cinq ans
Le contexte économique joue aussi en faveur de Club Med. Selon Le Monde (janvier 2026), un circuit dans les grands parcs de l'Ouest américain est passé d'environ 3 000 euros à 5 500 euros par personne en cinq ans. La clientèle française a réduit ses départs de 15 % en 2025, et les réservations pour l'été 2026 sont en retard de 30 % par rapport à l'année précédente.
Dans ce contexte, un Club Med haut de gamme et « sans mauvaise surprise » peut devenir un refuge pour les classes aisées. Le prix du séjour inclut tout : hébergement, repas, boissons, activités et animations. Plus besoin de se soucier du taux de change ou de l'inflation locale. Mais ce modèle exclut les petits budgets, qui représentaient historiquement une partie de la clientèle de Club Med.
Plan 2035 : pourquoi St. Croix n'est qu'un début pour le Club Med aux États-Unis
Le retour à Sainte-Croix n'est pas un coup isolé. Il s'inscrit dans la feuille de route globale du PDG Stéphane Maquaire, nommé en juillet 2025, qui vise à doubler la taille du groupe d'ici 2035.
Stéphane Maquaire et l'ambition « 100 clubs en 2035 »
Stéphane Maquaire a présenté un plan ambitieux : passer d'une soixantaine de resorts à une centaine d'ici 2035. Le chiffre d'affaires du groupe dépasse déjà 2 milliards d'euros, et les marges sont confortables. Un nouveau resort coûte environ 150 millions d'euros, mais le modèle « asset-light » avec des partenaires comme VICI Properties permet de réduire les besoins en capital.
Pour 2026, Club Med a déjà annoncé l'ouverture de resorts en Afrique du Sud et à Bornéo. St. Croix est le prochain jalon, et le premier sur le sol américain depuis des années. L'objectif est de montrer que le groupe a les reins solides et la capacité de se développer sur tous les continents.
Le pari du luxe : de 120 à 60 villages pour monter en gamme
La stratégie de montée en gamme est engagée depuis 20 ans. Club Med est passé de 120 villages à environ 60, mais la qualité et le prix ont augmenté. L'Exclusive Collection, dont fait partie St. Croix, est l'aboutissement de ce virage.
Ce positionnement élitiste peut-il cohabiter avec l'image « populaire » et familiale des débuts ? C'est tout l'enjeu. Club Med doit convaincre une clientèle fortunée qu'il est un acteur du luxe, sans perdre son âme et sa convivialité. Le pari est risqué, mais les résultats financiers récents montrent que la stratégie porte ses fruits.
Conclusion : le vrai pari de Club Med aux États-Unis
Ce retour à Sainte-Croix est un test grandeur nature pour Club Med. Il s'agit de savoir si le modèle du « tout compris haut de gamme » peut fonctionner aux États-Unis, dans un marché où la concurrence est féroce et où les attentes des clients évoluent rapidement.
Le pari est audacieux : Club Med investit 75 millions de dollars dans un resort de 150 chambres, misant sur l'exclusivité et le luxe plutôt que sur le volume. Si St. Croix réussit, ce sera la preuve que la marque peut s'imposer comme un acteur premium en Amérique du Nord. Si le projet échoue, ce sera un coup dur pour le Plan 2035 et pour la crédibilité de la direction.
Stéphane Maquaire a évoqué la possibilité d'une introduction en bourse à moyen terme. Un succès à St. Croix serait un argument de poids pour convaincre les investisseurs que Club Med est une machine de croissance rentable.
Mais il y a un paradoxe. Pour s'imposer aux États-Unis, Club Med doit peut-être abandonner son image de « colonie de vacances pour Français » et devenir un pur acteur du luxe. Quitte à perdre une partie de son âme — et de son public jeune. Les GO en tongs et les soirées dansantes autour de la piscine laisseront peut-être place à un service plus discret, plus sophistiqué, moins accessible.
Le vrai défi, pour Club Med, n'est pas de construire un resort à Sainte-Croix. C'est de prouver qu'il peut être à la fois luxueux et chaleureux, exclusif et convivial, américain et français. Un équilibre délicat, mais sans lequel le retour aux États-Unis restera un simple épisode dans l'histoire du groupe.