Dans une allocution marquante prononcée le 12 février 2026 à Istanbul, Simon Stiell, le secrétaire exécutif de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, a tiré la sonnette d'alarme. Face à un contexte géopolitique particulièrement tendu, le chef du climat de l'ONU a appelé à préserver la coopération internationale, menacée selon lui par « ceux qui sont déterminés à utiliser leur pouvoir pour défier la logique économique et scientifique ». Ce discours intervient à un moment critique : les États-Unis viennent de se retirer de l'Accord de Paris pour la deuxième fois, et la COP31, prévue en novembre 2026 en Turquie, s'annonce déjà sous le signe des divisions.

Simon Stiell : un champion du climat venu des premières lignes
Un parcours forgé par l'urgence climatique
Simon Stiell n'est pas un diplomate de bureau. Né à la Grenade, un petit État insulaire des Caraïbes de seulement 110 000 habitants, il a consacré neuf années de sa vie à protéger son pays contre les ravages du changement climatique. En tant que ministre de la Résilience climatique et de l'Environnement de 2013 à 2022, il a vu de ses propres yeux comment les ouragans, la montée des eaux et l'acidification des océans menaçaient l'existence même de sa nation.
Cette expérience lui confère une légitimité unique dans les arènes internationales. Contrairement à beaucoup de négociateurs climat qui viennent de grands pays industrialisés, Stiell comprend physiquement ce que signifie l'urgence climatique pour les populations les plus vulnérables. La Grenade, comme d'autres petits États insulaires en développement, se trouve en première ligne d'une crise qu'elle a peu contribué à créer.
Une nomination historique en 2022
En août 2022, l'ONU a choisi cet ancien ingénieur et homme d'affaires formé au Royaume-Uni pour prendre la tête de l'organisation mondiale chargée de coordonner la lutte contre le réchauffement climatique. Son profil atypique — mêlant expertise technique, expérience gouvernementale et sensibilité pour les pays en développement — en faisait le candidat idéal pour naviguer dans les eaux troubles des négociations internationales.

Depuis sa nomination, Stiell s'est distingué par une approche directe et sans compromis. Lors de la Climate Week de New York en septembre 2025, il avait déjà exhorté les dirigeants mondiaux à aligner leurs actions sur leurs promesses, soulignant le fossé croissant entre les discours enthousiastes et les mesures concrètes. Son discours d'Istanbul s'inscrit donc dans une continuité : celle d'un homme qui refuse la langue de bois face à l'urgence.
Le contexte explosive de février 2026
Le retrait américain : un choc pour la diplomatie climatique
Le 27 janvier 2026, les États-Unis ont officiellement quitté l'Accord de Paris, marquant la deuxième fois que le pays se retire du traité sous la présidence de Donald Trump. Mais cette fois-ci, le rupture est encore plus profonde : le 7 janvier, Washington a également annoncé son retrait de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, le traité fondateur de la coopération climatique mondiale adopté en 1992.
Cette décision représente un coup dur pour le multilatéralisme climatique. Les États-Unis, deuxième plus grand émetteur de gaz à effet de serre derrière la Chine, se retrouvent désormais en dehors du cadre de négociation international. Pire, l'administration américaine a ordonné le retrait de 66 organisations internationales, dont le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), l'organe scientifique qui fournit les connaissances sur lesquelles s'appuient les décideurs politiques.
Comme l'explique notre analyse approfondie sur les États-Unis et la trahison climatique du 12 février 2026, ce retrait ne constitue pas simplement un geste symbolique. Il envoie un signal décourageant aux autres pays et affaiblit considérablement la pression internationale pour maintenir des ambitions climatiques élevées.
Les tensions géopolitiques qui empoisonnent le climat
Le discours de Stiell intervient dans un contexte de « nouveau désordre mondial », pour reprendre une expression qui circule dans les chancelleries. Les conflits armés se multiplient — au Moyen-Orient, en Ukraine, au Sahel — détournant l'attention et les ressources financières des enjeux climatiques. Les tensions commerciales entre grandes puissances compliquent la coopération technologique nécessaire pour accélérer la transition énergétique.
Dans ce contexte, le climat risque de devenir un enjeu de second rang, relégué derrière les préoccupations de sécurité immédiate et de compétition économique. C'est précisément ce danger que Stiell a voulu souligner à Istanbul : la stabilité mondiale et l'action climatique sont indissociables. Ignorer l'une compromet l'autre.
La France l'a bien compris en lançant son initiative « Climat et sécurité », qui rappelle que le réchauffement climatique constitue désormais une source reconnue de conflits. Les sécheresses prolongées, les inondations violentes et la destruction des habitats peuvent provoquer des migrations massives, créer des déséquilibres socio-économiques et aviver des tensions anciennes entre communautés.
Le paradoxe de 2026 : progrès réels et blocages politiques
Des avancées techniques sans précédent
Ce qui rend la situation actuelle particulièrement frustrante, c'est que les solutions techniques n'ont jamais été aussi accessibles. Les investissements dans les énergies renouvelables ont été multipliés par dix au cours de la dernière décennie. L'énergie solaire et éolienne est désormais moins coûteuse que le charbon dans la plupart des régions du monde. Pour la première fois, certains pays commencent à voir leurs émissions diminuer tout en maintenant leur croissance économique.
La COP30, qui s'est tenue au Brésil en novembre 2025, a enregistré des progrès significatifs malgré un texte final minimaliste. Le financement de l'adaptation au changement climatique a triplé, atteignant l'objectif de 120 milliards de dollars par an d'ici 2035. Un nouveau fonds de 9 milliards de dollars, le « Tropical Forest Forever Facility », a été créé pour lutter contre la déforestation. Les 194 pays participants ont réaffirmé que la transition vers un développement bas carbone est « irréversible ».
Le fossé entre discours et réalité
Pourtant, ces progrès masquent mal une réalité préoccupante : les engagements pris par les pays ne suffisent toujours pas à limiter le réchauffement à 1,5°C, l'objectif fixé par l'Accord de Paris. Les émissions mondiales continuent de croître, et les effets du changement climatique s'accélèrent : canicules extrêmes, inondations dévastatrices, ouragans de plus en plus intenses.
Le texte final de la COP30 illustre parfaitement ce décalage. Malgré les avancées financières, les négociateurs n'ont pas réussi à inclure une mention explicite de la « sortie des énergies fossiles », un objectif pourtant jugé essentiel par la communauté scientifique. Cette omission reflète la puissance persistante des lobbys pétroliers et gaziers, ainsi que la réticence de certains pays producteurs à s'engager sur une calendrier de décarbonation.
La COP31 : une conférence sous tension
Une présidence partagée inédite
La COP31, prévue du 9 au 20 novembre 2026 à Antalya en Turquie, s'annonce comme l'une des plus complexes de l'histoire. Pour la première fois, la conférence sera co-présidée par deux pays : la Turquie, qui accueillera l'événement, et l'Australie, qui dirigera les négociations. Cet arrangement de compromis résulte d'une longue bataille entre les deux nations pour obtenir la présidence.

Si cette solution a permis de débloquer la situation, elle reflète aussi les divisions qui parcourent la communauté internationale. Les négociations climatiques deviennent un terrain de compétition diplomatique, où les intérêts nationaux priment souvent sur l'intérêt collectif.
Un agenda controversé
Selon un document fuité obtenu par le Guardian, l'agenda de la COP31 soulève déjà des inquiétudes. Sur 14 points programmés, plusieurs reflètent les priorités turques plutôt que les préoccupations climatiques globales : gestion des déchets « zéro déchet », promotion du tourisme durable. Plus grave, aucune mention n'est faite de la « transition loin des combustibles fossiles », pourtant au cœur des discussions de la COP30.
Les organisations non gouvernementales comme 350.org ont dénoncé cette omission volontaire. Pour elles, l'absence de ce sujet crucial dans l'agenda préliminaire en dit long sur les intentions des organisateurs et sur la difficulté de maintenir l'ambition climatique dans un contexte géopolitique défavorable.
Les acteurs qui peuvent changer la donne
L'économie comme moteur de la transition
Si la coopération gouvernementale marque le pas, d'autres acteurs prennent le relais. Les entreprises privées, poussées par leurs actionnaires et leurs clients, accélèrent leur transition vers des modèles bas carbone. Les investisseurs intègrent de plus en plus les risques climatiques dans leurs décisions, favorisant les entreprises les plus vertueuses.
Les coûts décroissants des énergies renouvelables rendent la transition économiquement attractive, indépendamment des politiques gouvernementales. Dans de nombreux pays, le solaire et l'éolien sont désormais les sources d'électricité les moins chères, même sans subventions. Cette réalité économique constitue un puissant moteur de changement, qui transcende les divisions politiques.
Comme le suggère notre analyse sur Ajay Banga et la Banque mondiale comme rempart contre le chaos climatique, les institutions financières internationales jouent un rôle croissant pour maintenir le cap de la transition, même quand les États s'en détournent.
La société civile et les mouvements de jeunesse
Les mouvements citoyens, et particulièrement les mouvements de jeunesse, constituent une autre force majeure. Les manifestations pour le climat, les grèves étudiantes et les actions en justice contre les États et les entreprises polluantes se multiplient. Ces mobilisations maintiennent la pression sur les décideurs et rappellent que l'inaction a un coût politique.
La jeunesse n'est pas seulement dans la rue : elle investit aussi les espaces de décision. De plus en plus de jeunes activistes siègent dans des conseils municipaux, des parlements nationaux, voire des délégations aux négociations climatiques. Leur présence bouscule les codes et oblige les dirigeants à justifier leurs choix face à celles et ceux qui hériteront des conséquences.
Les villes et les régions
Face aux blocages nationaux, les gouvernements locaux prennent souvent le leadership. Les villes, responsables de 70% des émissions mondiales de CO2, ont un pouvoir d'action considérable : urbanisme, transports, gestion des déchets, efficacité énergétique des bâtiments. De nombreuses métropoles se sont fixé des objectifs plus ambitieux que leurs gouvernements nationaux.
Des réseaux comme C40 Cities, qui regroupe les plus grandes villes du monde, permettent de partager les meilleures pratiques et de coordonner les actions. Ces coopérations décentralisées peuvent partiellement compenser les dysfonctionnements de la diplomatie internationale.
Les enjeux spécifiques de la COP31
Le financement climatique au cœur des débats
L'un des principaux sujets de division reste le financement de la transition dans les pays en développement. Lors de la COP29 à Bakou en novembre 2024, les pays avaient dû se mettre d'accord sur un nouvel objectif de financement climatique, pour succéder à l'objectif précédent de 100 milliards de dollars par an. Ces négociations avaient été tendues, les pays du Sud estimant que les montants promis étaient insuffisants face à leurs besoins.
La COP31 devra revenir sur cette question épineuse. Les pays vulnérables réclament des financements supplémentaires pour l'adaptation au changement climatique et pour le fonds sur les pertes et dommages, créé lors de la COP28 pour aider les populations les plus touchées. Mais dans un contexte de tensions économiques et de réduction des budgets d'aide dans de nombreux pays donateurs, l'exercice s'annonce difficile.
Les règles du marché carbone international
Un autre enjeu technique mais crucial concerne la finalisation des règles du marché carbone international, prévue par l'article 6 de l'Accord de Paris. Ce cadre doit permettre aux pays d'échanger des crédits d'émission pour atteindre leurs objectifs climatiques de manière plus flexible. Des règles claires et transparentes sont essentielles pour garantir l'intégrité environnementale de ce système et éviter les doubles comptages.
Les négociations sur ce sujet traînent depuis des années, chaque pays défendant ses intérêts particuliers. La COP31 pourrait théoriquement aboutir à un accord, mais les divisions persistantes rendent l'issue incertaine.
Le message de Stiell : une mise en garde lucide
La menace de « ceux qui défient la science »
Dans son discours d'Istanbul, Simon Stiell a pointé du doigt « ceux qui sont déterminés à utiliser leur pouvoir pour défier la logique économique et scientifique et accroître la dépendance au charbon, pétrole et gaz ». Cette critique voilée visait clairement les dirigeants qui, comme Donald Trump, remettent en cause le consensus scientifique sur le changement climatique et encouragent les énergies fossiles.
Stiell a qualifié cette approche de « menace sans précédent » pour la coopération internationale. Son message est clair : le déni climatique n'est pas seulement une erreur scientifique, c'est une faute politique qui met en danger la stabilité mondiale.
L'espoir malgré les obstacles
Pourtant, le secrétaire exécutif n'est pas tombé dans le pessimisme. Il a rappelé que « les progrès n'ont jamais été aussi concrets » et que « l'économie mondiale tourne de plus en plus vers les solutions bas carbone ». Son appel à la coopération n'est pas un constat d'échec, mais une exhortation à ne pas abandonner le multilatéralisme climatique face aux tempêtes géopolitiques.
Cette posture reflète la position délicate de Stiell : il doit à la fois alerter sur les dangers de l'inaction et maintenir l'espoir nécessaire pour continuer à agir. Un équilibre difficile mais essentiel.
Conclusion
L'appel de Simon Stiell à la coopération mondiale intervient à un moment charnière de l'histoire climatique. Jamais les solutions techniques n'ont été aussi disponibles, jamais l'économie mondiale n'a été aussi favorable à la transition. Et pourtant, jamais la coopération internationale n'a été aussi menacée par les tensions géopolitiques, les replis nationalistes et le déni scientifique de certains dirigeants.
Le paradoxe est cruel : au moment où le changement climatique s'accélère de manière visible et destructrice, la réponse collective perd en cohérence. Le retrait américain des accords climatiques, les guerres commerciales et les conflits armés détournent l'attention et les ressources d'un défi qui pourtant les conditionne tous.
Pour les jeunes générations, le message de Stiell contient à la fois une mise en garde et une invitation. La coopération gouvernementale marque le pas, mais d'autres acteurs peuvent prendre le relais : entreprises, villes, mouvements citoyens. L'avenir du climat ne se jouera pas seulement dans les salles de conférence onusiennes, mais aussi dans les choix quotidiens de milliers d'acteurs qui refusent d'attendre que les politiques s'accordent.
La COP31, en novembre 2026, sera un test révélateur. Dans un monde instable, les pays parviendront-ils à maintenir le cap sur l'objectif de 1,5°C ? Rien n'est moins sûr. Mais comme le rappelle Stiell avec conviction, l'alternative à la coopération n'est pas le statu quo : c'est l'effondrement.