Le 23 juillet 2026 restera comme une date charnière dans la saga Casino. Les six grandes banques françaises ont donné leur accord de principe aux conditions posées par le conseil d'administration pour valider le plan de restructuration de Daniel Kretinsky. BNP Paribas, Société Générale, BPCE, Crédit Agricole, Crédit Mutuel et La Banque Postale ont accepté deux concessions majeures qui débloquent la situation. Ce feu vert des banques met fin à des mois de bras de fer avec le milliardaire tchèque, mais ne règle pas tout : les créanciers TLB, ces fonds anglo-saxons qui ont acheté la dette du groupe Casino à prix cassé, menacent toujours de faire capoter l'accord.

Pourquoi les banques françaises ont cédé au « Sphinx tchèque »
Le coup de théâtre du 23 juillet n'est pas tombé du ciel. Depuis novembre 2025, les banques françaises étaient prises en tenaille entre deux feux : soutenir le plan Kretinsky ou laisser les créanciers TLB prendre le contrôle de Casino. Leur choix s'est finalement porté sur le Tchèque, et pour une raison simple : l'effondrement pur et simple du distributeur leur coûterait bien plus cher qu'un plan de sauvetage négocié.

BNP, SocGen, BPCE : le cartel des banques françaises choisit son camp
Les six banques françaises sont les principales partenaires historiques de Casino. Elles lui ont déjà consenti des lignes de crédit massives et figurent parmi les créanciers les plus exposés. Dans un scénario de faillite non contrôlée, elles devraient provisionner des pertes colossales. Le plan Kretinsky, malgré ses imperfections, offre une issue ordonnée qui préserve l'essentiel de leurs créances.
L'accord de principe annoncé le 23 juillet repose sur deux conditions clés que les banques ont acceptées. La première concerne l'amélioration du « security package » accordé aux créanciers TLB, ces détenteurs de la dette à terme qui réclamaient des garanties supplémentaires. La seconde prévoit la levée de la condition suspensive qui exigeait l'approbation des deux tiers des créanciers TLB. En cédant sur ces deux points, les banques françaises ont choisi la stabilité plutôt que la guerre ouverte avec les fonds vautours.
Les deux concessions qui ont fait basculer l'accord
Le premier point d'achoppement portait sur le « security package ». Les créanciers TLB exigeaient des garanties renforcées sur les actifs restants du groupe, notamment Monoprix et Franprix. Les banques françaises, qui détenaient déjà des sûretés sur ces mêmes actifs, ont dû accepter de partager la pile de garanties pour débloquer la situation.

La seconde concession est plus technique mais tout aussi cruciale. La condition suspensive des deux tiers empêchait la mise en œuvre du plan tant qu'une majorité qualifiée de créanciers TLB ne l'avait pas approuvé. En levant cette condition, les banques françaises ont accepté que le plan puisse être imposé aux créanciers récalcitrants par le tribunal de commerce. C'est un signal fort envoyé aux fonds anglo-saxons : les dés sont jetés.
Le conseil d'administration de Casino avait déjà validé le plan de Kretinsky le 10 juillet, estimant qu'il « sert le mieux l'intérêt social du groupe ». L'accord des banques, deux semaines plus tard, scelle définitivement l'issue de la bataille.
288 magasins vendus, 2 200 salariés virés : le calvaire du groupe Casino Kretinsky
Pour comprendre pourquoi le groupe Casino Kretinsky en est arrivé là, il faut revenir deux ans en arrière. En 2024, la première restructuration avait déjà effacé près de 5 milliards d'euros de dette, mais à quel prix ? Le départ de Jean-Charles Naouri, la vente de tous les hypers et supermarchés, et 2 200 suppressions de postes. Un traumatisme qui n'est pas près de s'effacer.

Auchan, Intermarché, Carrefour : les grands gagnants du démantèlement
La première restructuration de 2024 a littéralement dépecé le groupe Casino. 288 magasins ont été cédés à ses concurrents historiques pour un montant total de 1,35 milliard d'euros. Auchan en a récupéré 98, dont l'immense hypermarché de la Valentine à Marseille, une surface de 14 100 m² qui faisait la fierté de l'enseigne. Intermarché est reparti avec 164 magasins, soit la part du lion. Carrefour s'est contenté de 26 points de vente, mais l'Autorité de la concurrence lui a ensuite donné le feu vert pour en acquérir 25 supplémentaires.
La saignée ne s'est pas arrêtée là. 92 supérettes Casino franchisées sont passées sous l'enseigne Carrefour. En quelques mois, le paysage commercial français a été redessiné. Leclerc, le grand gagnant implicite de cette guerre des prix, n'a même pas eu besoin de racheter des magasins : il a simplement récupéré des parts de marché sur un concurrent exsangue.
« À 61 ans, mes chances de retrouver un travail sont nulles »
Derrière les chiffres froids des cessions, il y a des vies brisées. France Info a enquêté sur le sort des 30 anciens supermarchés Casino rachetés par Intermarché puis immédiatement fermés. Bilan : 680 licenciements secs. Sylvie Dubois, 61 ans, vingt ans d'ancienneté, résume l'impasse : « À 61 ans, je n'ai quasiment pas de chances de retrouver un travail. » Antony Amaru, ancien salarié, raconte le choc : « Ça a été un choc par rapport à Intermarché qui était revenu après Casino. »
En 2024, Casino a fermé 768 magasins jugés non rentables. Les 2 200 suppressions de postes annoncées dans le premier plan de restructuration se sont concrétisées par des plans sociaux massifs. Le nouveau plan 2026, même s'il promet de sauver le groupe, n'efface pas ces souffrances. Les salariés restants regardent l'avenir avec anxiété, conscients que chaque restructuration supplémentaire peut signifier de nouvelles coupes.
Une perte nette qui se creuse malgré l'amélioration opérationnelle
Les comptes 2025 publiés en mars 2026 dressent un tableau contrasté. La perte nette du groupe Casino a grimpé à 402 millions d'euros, en hausse de 36,4 % par rapport aux 295 millions de 2024. Cette dégradation s'explique par les coûts du plan social et l'abandon des hypers et supermarchés. Mais un indicateur donne un peu d'espoir : la rentabilité opérationnelle (EBITDA) s'est nettement améliorée.
Le chiffre d'affaires 2025 atteint 8,26 milliards d'euros, en baisse de 2,5 % sur un an, mais en hausse de 0,5 % à périmètre comparable. Le groupe vise l'équilibre financier en 2026 et prévoit 1,2 milliard d'euros d'investissements d'ici 2028. Ces chiffres montrent que Casino n'est pas mort, mais qu'il panse encore ses plaies.
Les créanciers contre-attaquent : la menace d'une OPA hostile sur Casino Guichard Perrachon
L'accord des banques françaises ne signifie pas la fin de la guerre. Les créanciers TLB, ces fonds anglo-saxons spécialisés dans la dette distressed, n'ont pas dit leur dernier mot. Ils disposent d'un plan alternatif qui, s'il était mis en œuvre, donnerait le contrôle de Casino Guichard Perrachon à des investisseurs étrangers.

Le plan des créanciers : 400 millions pour 99,9 % du capital
Le plan adverse, porté par des fonds comme Attestor, est d'une simplicité brutale. Les créanciers TLB proposent de renoncer à presque toute la dette qu'ils détiennent en échange de 99,9 % du capital de Casino. Ils injecteraient en outre 400 millions d'euros de fonds frais pour remettre le groupe à flot.
La logique économique est implacable. Ces fonds ont acheté la dette de Casino à un prix très déprécié, parfois à 30 ou 40 % de sa valeur faciale. En convertissant cette dette en capital, ils réalisent une plus-value potentielle énorme si le groupe se redresse. Leur objectif n'est pas de sauver Casino, mais de capter la valeur créée par la restructuration.
La stratégie Drahi de Kretinsky : garder le contrôle sans verser un euro
Face à cette menace, Daniel Kretinsky déploie une stratégie rodée. Comme le résume une source citée par BFM : « Daniel Kretinsky veut faire avec Casino ce que Patrick Drahi a fait avec SFR. Donner du capital aux créanciers sans perdre le contrôle et peut-être même leur verser un peu de cash. »
Le plan Kretinsky prévoit une conversion de 610 à 685 millions d'euros de dette en actions, couplée à une augmentation de capital de 550 millions d'euros. Après l'opération, France Retail Holdings, la holding de Kretinsky, conserverait 66,8 % du capital. Le milliardaire tchèque injecterait personnellement 300 à 400 millions d'euros sur ses fonds propres. Il prévoit aussi de racheter la participation de Fimalac, la holding de Marc Ladreit de Lacharrière.
L'astuce est là : Kretinsky donne du capital aux créanciers tout en gardant la majorité absolue. Il évite ainsi la dilution totale qui noierait les actionnaires historiques.
Votre caddie va-t-il souffrir ? L'impact concret sur les prix et les magasins
Au-delà des batailles d'actionnaires, la question que se posent des millions de consommateurs est simple : est-ce que mes courses vont coûter plus cher ? La réponse, malheureusement, penche vers le oui.
Monoprix, Franprix, Naturalia : le panier de la ménagère va-t-il flamber ?
Casino se recentre sur le commerce de proximité : Monoprix, Franprix, Naturalia, Spar et Vival. Ce positionnement est historiquement plus cher que celui de Leclerc ou Carrefour. Les marges y sont plus élevées, mais les volumes plus faibles.
Le poids de la dette aggrave la situation. Casino doit rembourser 1,4 milliard d'euros en mars 2027, avec des intérêts annuels de 126 millions d'euros à un taux de 9 %. Cette charge financière colossale devra être répercutée quelque part. Les prix en rayon sont la variable d'ajustement la plus évidente. Le groupe vise une réduction de la dette à 800-850 millions d'euros et un taux d'intérêt ramené à 6 %, mais l'effort reste énorme.
Cdiscount, Spar, Vival : les fers de lance du nouveau Casino version Kretinsky
Le plan de développement prévoit pourtant des investissements ambitieux : 200 nouveaux Franprix, 20 Naturalia et 210 magasins de proximité d'ici 2030. Cdiscount, le site de e-commerce, reste un actif stratégique dans la conquête des zones urbaines denses.
Le paradoxe est frappant. Casino mise sur le petit format, mais la rentabilité des supérettes est structurellement fragile. Les charges de personnel et de logistique y sont proportionnellement plus élevées que dans les hypers. La stratégie de Kretinsky est un pari sur la densification des villes et la demande de proximité, mais rien ne garantit qu'elle portera ses fruits à court terme.
Le spectre des fermetures en chaîne : quels quartiers sont menacés ?
L'exemple des 30 supermarchés rachetés par Intermarché puis fermés est un avertissement. Le plan Kretinsky ne garantit pas la pérennité de tous les points de vente. Les zones les plus fragiles sont celles où Casino a déjà cédé des magasins en 2024 : le Sud-Est, la région lyonnaise, certaines parties de l'Île-de-France.
Les quartiers populaires, où les marges sont plus faibles et la concurrence des discounters plus rude, sont particulièrement exposés. Une fermeture de supérette dans un quartier déjà mal desservi peut créer un désert commercial.
Casino Kretinsky Akcie : la conversion de la dette va-t-elle noyer les actionnaires ?
Les mécanismes financiers du plan sont complexes, mais leur impact sur les actionnaires est clair : la dilution sera massive. Le titre Casino Kretinsky Akcie, déjà laminé par des années de crise, risque de perdre encore de la valeur.
Des intérêts à 9 % : le gouffre qui ronge les caisses du groupe Casino
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Casino doit rembourser 1,4 milliard d'euros en mars 2027. Les intérêts annuels atteignent 126 millions d'euros à un taux de 9 %. Cette charge représente une part considérable du résultat d'exploitation du groupe.
Pourquoi la dette est-elle devenue insoutenable ? La hausse des taux d'intérêt décidée par la Banque centrale européenne a frappé de plein fouet les entreprises les plus endettées. Casino, qui avait accumulé des montagnes de dettes sous l'ère Naouri, s'est retrouvé piégé. La baisse de la consommation, due à l'inflation et à la perte de pouvoir d'achat, a achevé de plomber les comptes.
Conversion dette/equity : comment les banques deviennent actionnaires sans le vouloir
Le mécanisme proposé par Kretinsky est une conversion dette/equity. Concrètement, les créanciers acceptent de transformer une partie de leurs créances en actions Casino. Ils troquent leur droit au remboursement contre une participation au capital.
Le plan prévoit la conversion de 610 à 685 millions d'euros de dette en actions, accompagnée d'une augmentation de capital de 550 millions d'euros. Les banques françaises deviennent actionnaires malgré elles. Les petits porteurs, eux, voient leur participation diluée mécaniquement. Ceux qui avaient acheté du titre Casino Kretinsky Akcie en espérant un rebond risquent d'être noyés.
Le modèle Casino est-il mort ? Ce que la fin de l'empire Naouri dit du commerce français
La chute de Casino n'est pas un accident. C'est la fin d'un modèle économique qui a dominé le commerce français pendant cinquante ans : celui de l'hypermarché géant en périphérie des villes.
L'hypermarché, dinosaure du commerce ? La lente agonie des grandes surfaces
Jean-Charles Naouri est parti par la petite porte en mars 2024. Il avait 75 ans et laissait derrière lui un empire en ruine. « La fin était inéluctable pour un édifice qui était devenu, au fil des ans, de la dentelle de Calais », résumait un ancien dirigeant de Casino dans Le Monde.
Les causes de cette agonie sont multiples. La crise des gilets jaunes a montré la défiance des Français envers les zones commerciales périphériques. La pandémie de Covid-19 a accéléré le basculement vers le drive et les livraisons à domicile. L'inflation a poussé les consommateurs vers les discounters comme Leclerc ou Lidl. L'hypermarché, ce temple de la consommation de masse, est devenu un dinosaure trop cher à entretenir.
Leclerc, Carrefour et Amazon : les vrais patrons de Casino
En reprenant les 288 meilleurs emplacements de Casino, Auchan, Intermarché et Carrefour ont renforcé leur emprise sur le marché français. Leclerc, sans avoir à racheter un seul magasin, a profité de l'affaiblissement de son concurrent pour gagner des parts de marché.
Amazon, de son côté, grignote inexorablement le commerce physique. Cdiscount, la filiale e-commerce de Casino, tente de résister, mais la concurrence est féroce. Le géant américain dispose de moyens financiers sans commune mesure avec ceux du distributeur stéphanois.
Conclusion
Le plan de restructuration validé par les banques françaises offre un répit à Casino, mais il ne résout pas les problèmes structurels du groupe. Le distributeur reste endetté, recentré sur des formats à la rentabilité fragile, et soumis à la pression de concurrents bien plus solides.
Kretinsky a gagné la bataille des banques, mais la guerre commerciale ne fait que commencer. Les 200 Franprix et 210 supérettes promises d'ici 2030 ne remplaceront jamais les hypers qui faisaient la puissance de Casino. Le groupe survivra, mais il sera plus petit, plus fragile, et sous la surveillance constante de ses créanciers devenus actionnaires.
Pour les consommateurs, l'avenir s'annonce plus cher. Pour les salariés, plus incertain. Pour les actionnaires, plus dilué. Casino 2030 sera l'ombre de ce qu'était Casino en 2010. Mais c'est peut-être le seul avenir possible pour un groupe qui a failli disparaître.