L'écart entre la rémunération des dirigeants du CAC 40 et celle de leurs salariés continue de se creuser. En 2022, un président-directeur général du CAC 40 a gagné en moyenne 130 fois le salaire moyen de son entreprise. Trois ans plus tôt, en 2019, le multiple était de 111. Le mouvement s'accélère.

Des chiffres qui donnent le tournis
Une étude récente évalue la rémunération annuelle moyenne des PDG du CAC 40 à 9,26 millions d'euros. Pour les directeurs généraux, le chiffre tombe à 5,24 millions d'euros, soit environ la moitié. Ces montants incluent salaires fixes, primes et avantages divers.
À titre de comparaison, le salaire moyen brut en France s'élevait à environ 31 000 euros par an en 2022, et le Smic à près de 20 000 euros brut annuel. Un PDG du CAC 40 touche en une année l'équivalent de 463 Smics.
Un creusement qui s'accélère
L'évolution sur le temps court est particulièrement révélatrice. Entre 2019 et 2022, le multiple entre la rémunération des PDG et le salaire moyen au sein de ces entreprises est passé de 111 à 130. Cette hausse de 17 % en trois ans s'inscrit dans une tendance de longue durée.
Sur la période 2009-2018, la rémunération des PDG du CAC 40 a augmenté de 60 %. Au cours de la même période, le salaire moyen au sein de ces mêmes entreprises n'a progressé que de 20 %. Les versements aux actionnaires, eux, ont bondi de 70 %. La rémunération des dirigeants a donc crû trois fois plus vite que les salaires moyens, et cinq fois plus vite que le Smic.
Le lien structurel avec la rémunération des actionnaires
Ce qui frappe dans ces chiffres, c'est la corrélation étroite entre la hausse des versements aux actionnaires et celle des rémunérations dirigeantes. Les deux courbes suivent une trajectoire similaire, bien au-dessus de celle des salaires.
Cette synchronie n'est pas un hasard. Dans les grandes entreprises cotées, la rémunération des dirigeants est en partie indexée sur la création de valeur pour l'actionnaire : bonus de performance, attributions d'actions, primes sur objectifs boursiers. Quand les entreprises du CAC 40 redistribuent davantage aux actionnaires via dividendes ou rachats d'actions, les dirigeants en profitent proportionnellement. Les salariés, eux, ne bénéficient pas du même mécanisme.
Le résultat est un circuit fermé : la valeur créée par l'entreprise est captée en priorité par les actionnaires et les dirigeants, tandis que les salaires restent soumis à la négociation collective et aux contraintes du marché du travail.
Ce que l'écart signifie pour les salariés
L'ampleur de l'écart interroge d'abord le pouvoir d'achat. Quand un PDG gagne 130 fois le salaire moyen, la croissance des revenus des dirigeants ne se traduit pas en ruissellement vers les bases salariales.
Les salariés des entreprises du CAC 40 ne sont pas pour autant les plus mal lotis du marché du travail français : leur salaire moyen est supérieur à la médiane nationale. Si l'on prend pour référence le salaire médian français - autour de 2 000 euros net par mois en 2022 -, l'écart avec les PDG dépasse les 300 pour un.
Un débat politique qui avance lentement
La question des écarts de rémunération fait l'objet de discussions récurrentes en France. L'Espagne a adopté en 2022 une loi imposant un ratio maximal de 1 à 20 entre le salaire le plus élevé et le plus bas dans les entreprises de plus de 1 000 salariés. En France, aucune mesure équivalente n'a été votée, malgré des propositions récurrentes.

Le Conseil d'orientation des conditions de travail a alerté en 2024 sur les tensions croissantes entre cadres dirigeants et salariés, notamment dans le secteur public. Des contentieux comme celui qui vise des centaines de cadres dirigeants d'EDF, attaqués en justice par des salariés, illustrent cette friction.
Les limites des données disponibles
Un cadre de prudence s'impose. Les chiffres cités proviennent principalement du rapport Oxfam 2024, relayé par La Croix et la CGT. La méthodologie précise - périmètre des entreprises, composition de la rémunération incluse, définition du "salaire moyen" - mériterait un examen détaillé. Le salaire moyen au sein du CAC 40 est biaisé vers le haut par rapport à la médiane nationale, ce qui relativise partiellement le multiple de 130.
Par ailleurs, les données disponibles ne permettent pas de décomposer finement les mécanismes de fixation salariale au cas par cas : rôle des comités de rémunération, pondération des primes variables, impact des stock-options. L'écart brut ne dit pas tout de la réalité de la négociation salariale dans chaque entreprise.
Ces réserves ne diminuent pas la tendance de fond. Les dirigeants du CAC 40 captent une part croissante de la valeur qu'ils administrent, et l'écart avec les salariés ne montre aucun signe de rétrécissement.