Le 28 mai 2026 restera comme une date charnière pour le bassin industriel de Fos-sur-Mer. Ce jour-là, 163 salariés et anciens salariés d'ArcelorMittal Méditerranée ont franchi les portes du conseil des prud'hommes de Martigues pour demander réparation. Leur grief : un préjudice d'anxiété lié à des années d'exposition à des substances cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques (CMR) dans l'enceinte même de l'aciérie. Derrière les chiffres, ce sont des vies bouleversées, des corps abîmés et une colère qui couve depuis trop longtemps.

L'action collective, la plus importante jamais engagée dans la région contre un employeur industriel, ne concerne pas seulement les 163 plaignants directs. Près de 500 dossiers au total ont été déposés, incluant des retraités et des sous-traitants, dont les audiences se tiendront en novembre et décembre 2026. La décision, elle, a été mise en délibéré au 11 février 2027. En attendant, c'est tout un territoire qui retient son souffle.
Le préjudice d'anxiété au cœur de la bataille judiciaire
Une reconnaissance juridique encore récente
Le préjudice d'anxiété n'est pas une notion abstraite sortie d'un manuel de droit. Il désigne la peur permanente qu'éprouve un travailleur exposé à des substances dangereuses de développer une maladie grave. Cette crainte légitime, reconnue par la jurisprudence française depuis les affaires de l'amiante, permet aux salariés d'obtenir une indemnisation même s'ils ne sont pas encore malades.

Dans le cas d'ArcelorMittal Fos, les plaignants réclament 35 000 euros chacun pour ce préjudice, auxquels s'ajoutent 5 000 euros pour « perte de suivi post-professionnel adapté ». Comme l'a résumé Me Julie Andreu, avocate des salariés, devant le tribunal : « Personne n'avait compris, chez les salariés d'ArcelorMittal, qu'en entrant ils signaient un permis de mourir plus facilement. »
Des chiffres qui donnent le vertige
Les statistiques présentées à l'audience sont accablantes. Me Andreu a comptabilisé 115 maladies professionnelles déclarées sur le site en six ans. Cela représente près de 1 % de la population du site chaque année, contre 0,3 % en moyenne nationale. Un écart qui interpelle et qui, pour les avocats des salariés, prouve que le problème dépasse largement la simple malchance individuelle.

Zidane Merabet, délégué CGT du site, décrit des hommes et des femmes qui vivent dans l'angoisse permanente : « Les salariés sont dans la crainte de déclencher une pathologie, d'avoir un cancer ou d'autres maladies liées à l'exposition. » Une peur qui ronge, qui empêche de dormir, qui transforme chaque petite douleur en signal d'alarme.
Une audience de plus de trois heures
L'audience du 28 mai 2026 a duré plus de trois heures devant le conseil des prud'hommes de Martigues. Les 163 premiers dossiers concernent directement les salariés d'ArcelorMittal, tandis que les sous-traitants et retraités devront attendre les audiences de novembre et décembre. Cinq sessions supplémentaires sont prévues pour examiner leurs demandes. L'ampleur du dossier a contraint le tribunal à organiser un calendrier spécifique, preuve de la complexité et du volume des pièces à examiner.
L'historique d'un conflit qui couve depuis des années
Les premières alertes de l'inspection du travail
L'affaire ne date pas d'hier. Dès 2018, l'inspection du travail avait réalisé une visite à la cokerie d'ArcelorMittal Fos. Le rapport, accablant, concluait à une « situation dangereuse avérée pour les travailleurs ». Les inspecteurs avaient constaté des fuites de gaz sur de nombreux fours, laissant échapper des fumerolles jaunes contenant du benzène, du monoxyde de carbone et des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). Ironie du sort : le badge d'accès de l'inspectrice avait été « désactivé » à son arrivée sur le site.

En juin 2023, la situation s'est encore tendue. L'inspection du travail a ordonné la suspension de l'activité de l'aciérie, après avoir dressé un constat sans appel : « Accumulation de poussières chimiques, absence de captations à la source, de système clos, poly-exposition à des agents chimiques dangereux. »
Une décision administrative annulée par le tribunal
ArcelorMittal a immédiatement contesté cette décision. Le 6 juillet 2023, le tribunal administratif de Marseille a suspendu l'obligation d'arrêt, estimant que « l'arrêt immédiat de l'aciérie porte une atteinte grave à la liberté du commerce et de l'industrie ». Un argument qui a fait bondir les syndicats : la santé des travailleurs passerait donc après les intérêts économiques ?
L'entreprise avait présenté un plan d'action validé par le comité social et économique et la médecine du travail. Mais pour les salariés, ces mesures sont arrivées trop tard. Denis, qui a passé vingt ans au cœur de l'usine, raconte : « On s'est dit merde, c'est plus grave que ce qu'on pensait. » Aujourd'hui, il dort avec un respirateur à cause du chrome 6 qui a infecté ses voies respiratoires.

Des antécédents dès 2024
L'action du 28 mai 2026 n'est pas un coup d'essai. Dès juin 2024, 250 salariés et sous-traitants d'ArcelorMittal Fos s'étaient déjà présentés devant les prud'hommes pour faire reconnaître un préjudice d'anxiété, avec les mêmes motifs : exposition aux CMR, absence de protection adéquate. Me Julie Andreu, déjà leur avocate, avait qualifié cette première action d'« inédite dans la région ». L'inspection du travail avait alors constaté en février 2024 des fumées et vapeurs flottant dans l'air, ainsi qu'une présence excessive de poussières, y compris dans les zones de repos des salariés. Ce précédent a ouvert la voie à l'action collective de 2026, qui rassemble un nombre encore plus important de plaignants.
Les conditions de travail dénoncées par les salariés
Des protections dérisoires face à des dangers réels
Les témoignages recueillis lors de l'audience dressent un tableau effrayant. Denis décrit des structures métalliques de 80 mètres de haut où la poussière s'accumule de façon vertigineuse : « En moins d'une seconde, tout était noir. Des poussières qui tombaient… il y en a gros un mètre, un mètre cinquante de poussière qui est amassée. »

Pour se protéger, les salariés ne disposaient que de « vulgaires masques plats » chirurgicaux, totalement inefficaces face à des substances comme la silice cristalline ou le benzo(a)pyrène. Me Andreu dénonce une stratégie de l'entreprise : « Il est toujours plus facile de nier, de minimiser, plutôt que de dire qu'on n'a pas réussi à mettre en place les moyens de protection efficaces. »
La silice cristalline, une bombe à retardement
ArcelorMittal assure avoir recherché des mesures de substitution depuis la détection de la silice cristalline en 2021. Mais pour les salariés, ces démarches ont été trop lentes. L'avocate de l'entreprise, Me Joumana Frangié Moukanas, a plaidé que « dès 2021, des mesures de substitution ont été recherchées ». Une défense que Me Andreu qualifie de « vrai déni, difficile à entendre par les salariés présents ».
Le débat sur la réalité du préjudice est au cœur du litige. L'avocate d'ArcelorMittal a contesté 22 des 163 dossiers, affirmant ne disposer d'« aucune pièce objective » pour étayer la demande d'anxiété. « On ne peut pas simplement affirmer qu'on est anxieux, il faut des pièces objectives », a-t-elle argumenté.
L'exposition qualifiée d'« exponentielle »
Me Andreu ne mâche pas ses mots. Devant le tribunal, elle a qualifié l'exposition subie par les salariés non seulement de grave, mais d'« exponentielle ». Elle pointe l'incapacité de l'industriel à respecter la réglementation sur les agents CMR, pourtant claire et contraignante. Les salariés étaient exposés à plusieurs substances dangereuses simultanément, sans que des mesures de protection collective ou individuelle adéquates soient mises en place. Une situation que l'avocate compare à un « cocktail toxique » dont les effets sur la santé à long terme restent difficilement mesurables, mais dont les premiers signes sont déjà visibles à travers les 115 maladies professionnelles déclarées en six ans.

La position d'ArcelorMittal : entre déni et promesses
Un communiqué qui passe mal
Dans un communiqué transmis à l'AFP le soir de l'audience, ArcelorMittal a tenu à rappeler sa position. L'entreprise souligne que les demandeurs « ne sont atteints par aucune pathologie en lien avec une exposition à une substance chimique » et assure que « la protection de la santé et la sécurité au travail est la priorité du groupe ».
Le sidérurgiste met en avant ses investissements : plus de 735 millions d'euros depuis 2014 pour moderniser ses installations et réduire les émissions. Selon l'entreprise, ces efforts ont permis de diminuer de 70 % les émissions atmosphériques par rapport à 2002. Un argument qui peine à convaincre des salariés qui respirent encore la poussière chaque jour.
Une mise en examen qui pèse lourd
Ce contentieux prud'homal s'ajoute à une autre épée de Damoclès : la mise en examen d'ArcelorMittal Méditerranée en mars 2025 pour « mise en danger de la vie d'autrui » et « atteintes à l'environnement ». L'entreprise a également été poursuivie pour « faux et usage de faux ». Placée sous contrôle judiciaire, elle a dû verser une caution de 250 000 euros et constituer une garantie bancaire de 1,75 million d'euros.

Cette mise en examen, révélée par Mediapart, fait suite à une plainte déposée six ans plus tôt par l'Association de défense et protection du littoral du golfe de Fos. Daniel Moutet, son président, savourait cette « première victoire » : « La justice a pris le temps qu'il fallait pour démontrer la récurrence des violations de la réglementation et la gravité des conséquences des rejets polluants. »
La défense de l'avocate d'ArcelorMittal
Me Joumana Frangié Moukanas, qui représente les intérêts d'ArcelorMittal, a tenu un discours mesuré mais ferme. « On décrit un employeur qui ne se soucie pas de la santé de ses employés », a-t-elle déploré, avant de rappeler les mesures prises par l'entreprise. Elle a notamment insisté sur le fait que la silice cristalline avait été détectée dès 2021 et que des mesures de substitution avaient été recherchées sans délai. Mais pour les avocats des salariés, ces arguments ne tiennent pas face à l'accumulation des preuves et des témoignages.
Un bassin d'emploi sous tension
L'avenir incertain du site de Fos-sur-Mer
ArcelorMittal Méditerranée emploie environ 2 400 salariés et 1 100 sous-traitants à Fos-sur-Mer, ce qui en fait le principal employeur de la zone industrialo-portuaire. Mais l'avenir du site est régulièrement remis en question. Depuis l'arrêt d'un de ses deux hauts fourneaux en 2023, la production oscille entre 2 et 3,5 millions de tonnes par an, loin des 4 millions de capacité.
La concurrence de l'acier chinois subventionné et les exigences de décarbonation pèsent sur la rentabilité du site. Un plan de remplacement des hauts fourneaux par un four à arc électrique d'ici 2030 est dans les cartons, mais Force Ouvrière craint que cette transition ne se traduise par des suppressions d'emplois. Le syndicat se souvient du plan de départs volontaires de 2009, qui avait déjà saigné les effectifs.
Les craintes historiques pour la pérennité du site
Les inquiétudes sur l'avenir du site ne datent pas d'hier. Dès 2020, le président Les Républicains de la région PACA, Renaud Muselier, avait exprimé publiquement sa crainte de voir le site fermer en raison de l'écroulement du marché de l'acier pendant la crise du coronavirus. Il avait alors saisi le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, pour qu'il intervienne auprès du groupe. « Les installations du site sont en passe d'être mises sous cocon », avait-il alerté, précisant que l'arrêt de la cokerie rendrait impossible tout redémarrage après la crise. À l'époque, le site employait 2 600 salariés et 1 500 sous-traitants, des chiffres qui ont depuis légèrement diminué.
Des syndicats déterminés à aller jusqu'au bout
La CGT, en première ligne dans ce combat, promet d'aller « jusqu'au bout » du scandale sanitaire. Stéphane Martins de Araujo, secrétaire général du syndicat chez ArcelorMittal Fos, dénonce une opacité totale de la direction, notamment sur des prélèvements positifs à l'amiante qui auraient été cachés. « On a face à nous des gens qui n'ont aucun scrupule », assène-t-il.
Les syndicats ne se limitent pas aux prud'hommes. Ils multiplient les actions de sensibilisation et les mobilisations pour maintenir la pression sur la direction. Leur objectif : obtenir non seulement des indemnités pour les victimes, mais aussi des garanties concrètes sur l'amélioration des conditions de travail.
Les implications pour le droit du travail en France
Un précédent qui pourrait faire jurisprudence
Cette affaire pourrait bien devenir un cas d'école pour le droit du travail français. La reconnaissance du préjudice d'anxiété dans le secteur de la sidérurgie ouvrirait la voie à d'autres actions similaires dans des industries exposées aux mêmes risques. Les avocats des salariés y voient un moyen de faire évoluer la jurisprudence et de contraindre les employeurs à prendre leurs responsabilités.
Le système de contrôle des conditions de travail est également pointé du doigt. L'inspection du travail, malgré ses alertes répétées depuis 2018, s'est heurtée à des obstacles administratifs et juridiques. La suspension de l'obligation d'arrêt par le tribunal administratif en 2023 a montré les limites du système actuel, où les intérêts économiques peuvent primer sur la protection de la santé des travailleurs.
Les leçons à tirer pour les jeunes travailleurs
Pour les 16-25 ans qui entrent sur le marché du travail, cette affaire est un signal d'alarme. Elle rappelle que le droit du travail n'est pas une abstraction : il protège concrètement des vies. Les jeunes générations, souvent embauchées en CDD ou en intérim, sont particulièrement vulnérables face à des employeurs peu scrupuleux.
Le cas des sous-traitants d'ArcelorMittal est à cet égard emblématique. Souvent moins bien protégés que les salariés directs, ils sont exposés aux mêmes risques sans bénéficier des mêmes garanties. Les cinq audiences prévues en novembre et décembre 2026 pour examiner leurs dossiers montrent que la justice commence à prendre en compte cette réalité.
Conclusion
Le 28 mai 2026, 163 salariés d'ArcelorMittal Fos-sur-Mer ont écrit une page importante de l'histoire sociale française. En saisissant les prud'hommes pour préjudice d'anxiété, ils ne demandent pas seulement une compensation financière. Ils exigent la reconnaissance de leurs souffrances et la mise en lumière de pratiques industrielles qui mettent en danger des vies humaines.
La décision, attendue pour le 11 février 2027, sera scrutée de près. Au-delà du sort des plaignants, c'est tout un modèle de gestion des risques professionnels qui est en jeu. Car derrière les tonnes d'acier et les bilans financiers, il y a des hommes et des femmes qui, chaque jour, risquent leur santé pour faire tourner l'usine. Et qui refusent désormais de le faire en silence.