L'annonce a fait l'effet d'une bombe dans le milieu médical international. Le Royaume-Uni, qui devait lancer en avril 2026 l'essai clinique PATHWAYS, a décidé de geler les préparatifs. Cette étude, menée par le prestigieux King's College London, visait à évaluer l'efficacité et la sécurité des bloqueurs de puberté chez les jeunes souffrant d'incongruence de genre. Pourtant, la décision est tombée brutalement le 20 février : le recrutement des participants prévus est suspendu. L'agence de régulation des médicaments, la MHRA, ainsi que le ministère de la Santé britannique, ont pointé du doigt des préoccupations directement liées au bien-être des enfants. Ce revirement soudain intervient dans un climat électrique, marqué par des pressions médiatiques et juridiques intenses, rappelant que la médecine de l'identité de genre est devenue un véritable champ de bataille sociétal.

L'essai PATHWAYS suspendu : le King's College London face à l'incertitude
Cette nouvelle suspension plonge le monde de la recherche pédopsychiatrique dans une perplexité totale. L'essai PATHWAYS n'était pas une simple étude pharmaceutique de plus ; il était conçu comme la réponse scientifique majeure aux recommandations du rapport Cass, qui avait pointé le manque flagrant de données solides concernant l'utilisation des hormones suppressives de puberté. Le King's College London, sponsor de l'étude, se retrouve désormais en position d'attente, contraint de discuter avec les régulateurs pour tenter de sauver un protocole qui a mis des mois à être élaboré.
Un protocole expérimental très attendu qui déraille
Le calendrier initialement fixé par les chercheurs était ambitieux et précis. Après des mois de préparation, l'étude avait reçu le feu vert de la MHRA et de la Health Research Authority dès novembre 2025. L'objectif était de lancer le recrutement des premiers participants dès le mois d'avril 2026, pour une étude devant s'étaler sur trois ans. Les chercheurs comptaient sur cette ampleur temporelle pour observer les effets à moyen terme des traitements sur le bien-être physique et émotionnel des jeunes. L'échantillon prévu comprenait 226 participants, un nombre significatif pour ce type de recherche.
Cependant, la décision prise le 20 février 2026 par le ministère de la Santé britannique est venue briser cet élan. Le gouvernement a ordonné un gel immédiat des préparatifs. Ce qui devait être une étude pionnière, susceptible de faire autorité dans le monde entier, se trouve désormais dans l'impasse. Les équipes de recherche, qui avaient déjà commencé à structurer les protocoles de suivi et de consentement, doivent mettre leurs activités en pause, laissant les familles en attente dans une incertitude totale.
La réaction en chaîne après l'intervention du régulateur
Il est important de comprendre que l'arrêt actuel n'est pas une annulation définitive, mais ce que les Anglo-Saxons appellent une pause. Le mécanisme déclencheur est l'intervention de la MHRA, l'agence chargée de la sécurité des médicaments. Dans un communiqué publié vendredi soir, le Department of Health and Social Care a expliqué que de nouvelles préoccupations directement liées au bien-être des enfants et des jeunes avaient été soulevées par le régulateur.
En conséquence, les discussions qui s'annoncent entre le sponsor, le King's College, et le régulateur seront cruciales. Le recrutement ne reprendra pas tant que les points litigieux n'auront pas été résolus. Le ministère a été très clair sur sa ligne rouge : l'essai ne sera autorisé à aller de l'avant que si les preuves scientifiques et cliniques démontrent qu'il est à la fois sûr et nécessaire. C'est une condition drastique qui laisse peu de marge de manœuvre aux chercheurs, désormais sous le feu des projecteurs de l'opinion publique. Les discussions entre la MHRA et les chercheurs devaient commencer dès la semaine suivante.
Une bataille juridique et médiatique en arrière-plan
On ne peut comprendre cette suspension sans prendre en compte le contexte sociétal tendu qui l'entoure. L'essai PATHWAYS n'était pas seulement une expérience médicale ; il était devenu le symbole d'un débat de société vif. Quelques jours avant l'annonce de la pause, des militants, dont la célèbre auteure JK Rowling, avaient lancé une action en justice contre le gouvernement. Ils qualifiaient l'essai d'expérience inéthique sur des enfants incapables de donner un consentement éclairé.
Cette pression juridique et médiatique a sans doute pesé dans la balance. En qualifiant le protocole de dangereux pour la santé mentale et physique des mineurs, les opposants ont forcé les institutions à se montrer plus intransigeantes sur les critères de sécurité. Le politique s'est immiscé dans la science, transformant un essai clinique en un enjeu de responsabilité publique majeur pour le Secrétaire à la Santé, Wes Streeting, qui se retrouve désormais coincé entre la nécessité de la recherche et l'impératif de protection de l'enfance.

Hormones suppressives de puberté : ce que nous savons et ce qui reste flou
Pour saisir les enjeux de cette suspension, il est essentiel de revenir à la définition même de l'objet de l'étude. Les bloqueurs de puberté, ou hormones suppressives de puberté, sont souvent présentés comme un bouton pause sur le développement physique. Mais derrière cette image simplifiée se cache une réalité biologique complexe que la communauté médicale peine encore à maîtriser parfaitement. L'essai PATHWAYS avait précisément pour vocation de lever le voile sur cette zone d'ombre.
Le mécanisme biologique de la pause dans la puberté
Concrètement, ces molécules, appelées analogues de la GnRH (gonadotropin-releasing hormone), agissent au niveau cérébral. Elles bloquent les signaux que l'hypothalamus envoie normalement à l'hypophyse pour déclencher la production d'hormones sexuelles (testostérone ou œstrogènes). En coupant la communication, les ovaires ou les testicules ne reçoivent plus l'ordre de fonctionner. Résultat : le développement des caractères sexuels secondaires, comme la croissance des seins, la pilosité faciale ou la mue de la voix, est suspendu.
Ce traitement est utilisé depuis longtemps dans le cadre de la puberté précoce pathologique, une condition où le corps se développe beaucoup trop tôt. Cependant, son usage pour l'incongruence de genre est relativement récent. L'idée est d'offrir aux jeunes un répit, une période de pause durant laquelle ils peuvent explorer leur identité de genre sans la détresse psychologique liée aux changements corporels irréversibles de la puberté. Le King's College London définit l'incongruence de genre comme une situation où le genre de quelqu'un ne correspond pas au sexe qui lui a été assigné à la naissance.

Combler le vide scientifique sur le long terme
L'élément central qui motive l'essai PATHWAYS est le manque flagrant de données scientifiques fiables. Comme le souligne le King's College London dans sa présentation de l'étude, il n'y a pas actuellement assez d'informations sur les bénéfices ou les risques potentiels. Les chercheurs ignorent si l'amélioration du bien-être psychologique observée chez certains jeunes est réellement due aux bloqueurs ou si elle est la conséquence de l'accompagnement psychologique global.
C'est ce doute qui empêche la communauté médicale de trancher définitivement. Sans preuve clinique solide, la prescription repose souvent sur des convictions personnelles ou des observations empiriques plutôt que sur des données issues d'essais randomisés contrôlés. L'essai PATHWAYS visait à changer la donne en fournissant des données factuelles pour guider les futurs traitements. Il aurait été le premier essai randomisé contrôlé à explorer les effets des hormones suppressives de puberté parmi les jeunes présentant une incongruence de genre.
Les espoirs placés dans cette étude par la communauté médicale
Il serait réducteur de ne voir ces traitements que sous l'angle du danger. Pour de nombreux cliniciens, familles et jeunes eux-mêmes, ces bloqueurs représentent une bouée de sauvetage. Le rapport Cass, bien qu'il ait souligné la faiblesse des preuves, a reconnu l'existence d'une base passionnée de croyance en l'efficacité de ces traitements. Certains jeunes rapportent une diminution drastique de leur anxiété et de leurs idées noires une fois la puberté bloquée.
C'est pourquoi cet essai était si attendu. Il devait permettre de valider scientifiquement ce que l'expérience clinique suggérait déjà. La suspension de l'étude est donc perçue par certains comme un double peine : non seulement on restreint l'accès aux soins, mais en plus, on empêche la science de prouver si ces soins fonctionnent ou non, laissant tout le monde dans une ignorance prolongée. La Dre Hilary Cass avait d'ailleurs souligné qu'un essai supervisé était préférable à l'achat de médicaments sur le dark web par des jeunes désespérés.

Infertilité et risques non quantifiés : les raisons exactes de la pause
Au-delà des considérations politiques, la suspension de l'essai PATHWAYS repose sur des arguments biologiques et médicaux précis avancés par la MHRA. Ces préoccupations ne sont pas vagues ; elles ciblent des risques sanitaires spécifiques qui, s'ils sont avérés, pourraient avoir des conséquences dévastatrices pour les participants. C'est le cœur technique du débat : le régulateur estime que le jeu n'en vaut pas la chandelle au regard des dangers potentiels.
La barrière d'âge relevée à 14 ans pour éviter l'irréversible
L'une des exigences les plus marquantes de la MHRA concerne l'âge des participants. Le protocole initial prévoyait d'inclure des jeunes dès 10 ans pour les filles biologiques et 11 ans pour les garçons biologiques, au début de la puberté. Or, le régulateur a exigé que cet âge minimum soit relevé à 14 ans. Cette décision est dictée par la nécessité d'éviter d'exposer des enfants prépubères à des risques biologiques non quantifiés qui pourraient affecter leur développement de manière permanente.
Dans une lettre publiée sur le site du gouvernement britannique, la MHRA a été très claire sur ce point. Le régulateur a indiqué que puisqu'un risque potentiellement significatif et encore non quantifié de dommages biologiques à long terme est présent pour les participants, et que la sécurité biologique n'a pas été définitivement démontrée dans cette cohorte proposée, il faudrait au minimum une approche progressive commençant par les jeunes âgés de 14 ans comme limite inférieure d'éligibilité. Cela signifie que même si l'essai reprend, il exclura une large partie de la population ciblée par les inquiétudes des jeunes transgenres : ceux qui entrent dans l'adolescence.
L'argument majeur de l'infertilité potentielle
Le point le plus sensible soulevé par le régulateur est sans doute le risque d'infertilité. La puberté n'est pas seulement une question de poils ou de voix ; c'est l'étape où le corps se prépare à la reproduction potentielle. En bloquant ce processus, on risque d'empêcher la maturation complète des organes reproducteurs. Si un jeune prend des bloqueurs pendant plusieurs années puis les arrête, il n'est pas certain que la fertilité revienne à la normale.
Pour la MHRA, exposer des enfants mineurs à ce risque dans le cadre d'une expérience scientifique est inacceptable. Contrairement à un traitement curatif pour une maladie mortelle, ici, la finalité est de traiter une détresse psychologique. Le rapport bénéfice-risque bascule donc dès lors que la fertilité future est en jeu. C'est un argument lourd qui a pesé dans la décision de geler l'essai. The Times a rapporté que le régulateur des médicaments estime que la proposition de recherche du King's College London expose les enfants à un risque d'infertilité.

Le cerveau et les os : des zones d'ombre inquiétantes
Outre la fertilité, d'autres organes sont dans le collimateur des chercheurs. Le développement cérébral est une préoccupation majeure. L'adolescence est une période de remodelage intense du cerveau, notamment pour les zones liées aux fonctions exécutives et à la régulation des émotions. L'impact hormonal sur cette maturation est mal connu, mais la crainte est qu'un blocage précoce puisse altérer ces processus neurologiques.
De même, la densité osseuse est directement liée aux hormones sexuelles. La puberté est le moment où le squelette se solidifie pour atteindre son pic de masse osseuse. En supprimant ces hormones, on risque de fragiliser les os sur le long terme, augmentant le risque de fractures ou d'ostéoporose précoce à l'âge adulte. Face à ces dommages biologiques potentiels, le principe de précaution l'a emporté sur l'envie d'expérimenter. La MHRA a également demandé un suivi plus détaillé de la densité osseuse des participants et un processus de consentement plus rigoureux.
Le Royaume-Uni comme laboratoire de la prudence médicale
La suspension de l'essai PATHWAYS ne tombe pas du ciel. Elle s'inscrit dans une évolution plus large de la politique de santé publique britannique. Depuis quelques années, le Royaume-Uni opère un virage radical, passant d'un modèle d'affirmation rapide de l'identité de genre à une approche de prudence maximale. Ce changement s'est accéléré sous le gouvernement travailliste de Keir Starmer, avec Wes Streeting comme ministre de la Santé, qui continue d'appliquer les restrictions initiées par ses prédécesseurs conservateurs.
De l'interdiction générale aux essais contrôlés
Il faut se souvenir qu'en mars 2024, le NHS anglais a déjà décidé d'interdire la prescription régulière de bloqueurs de puberté aux mineurs. Puis, à partir de janvier 2025, une législation a été mise en place pour interdire indéfiniment la vente et l'approvisionnement de ces médicaments aux moins de 18 ans par les prestataires privés britanniques et même par les prescripteurs européens. Cette mesure, mise en œuvre via le Medicines Act 1968, a été justifiée par des raisons de sécurité.
C'est ce contexte juridique très restrictif qui a rendu l'essai PATHWAYS nécessaire : il devait être l'unique voie légale pour accéder à ces traitements, et ce, uniquement dans un cadre de recherche ultra-encadré. Comme l'explique le King's College London, en raison de cette incertitude, une loi a été introduite au Royaume-Uni qui stipule que les médecins ne peuvent offrir ce traitement aux jeunes présentant une incongruence de genre que dans le cadre d'une étude de recherche.
Le retour de bâton du rapport Cass
L'ombre du rapport Cass, publié en avril 2024, plane toujours sur ce dossier. La pédiatre Hilary Cass avait alors dénoncé une base de preuves très faible justifiant l'utilisation généralisée des bloqueurs. Son travail avait servi de justification à l'arrêt des prescriptions cliniques. L'ironie est que ce même rapport recommandait de mener des essais randomisés précisément comme PATHWAYS pour combler ce vide.
La situation actuelle est donc paradoxale. On a besoin de preuves pour traiter, mais les régulateurs bloquent l'expérience qui fournirait ces preuves au motif que les risques sont trop élevés en l'absence de preuves de sécurité. C'est un cercle vicieux scientifique qui illustre l'impasse dans laquelle se trouve la médecine de la transidentité outre-Manche. Baroness Cass avait cependant souligné qu'un essai supervisé de bloqueurs de puberté était préférable à l'achat de médicaments sur le dark web par des jeunes en détresse.

Une politique de santé publique qui tourne la page
Cette affaire marque la fin d'une époque pour la pédiatrie britannique. Le Gender Identity Development Service (GIDS), l'unique service public dédié aux enfants transgenres, a déjà fermé ses portes dès mi-2022. À sa place, le NHS a mis en place des centres régionaux adoptant une approche holistique, privilégiant la santé mentale et l'exploration psychiatrique plutôt que l'intervention hormonale immédiate. La suspension de l'essai PATHWAYS confirme cette orientation : le Royaume-Uni a choisi de privilégier la prudence et le suivi psychologique, quitte à mécontenter ceux qui réclament un accès rapide aux traitements médicaux. Les bloqueurs ne restent possibles désormais que pour les pubertés précoces ou les essais cliniques encadrés.
Et la France ? Le débat sénatorial et le vide juridique actuel
Alors que le Royaume-Uni verrouille l'accès aux bloqueurs de puberté, la situation en France est radicalement différente, mais pour combien de temps ? Le débat s'invite désormais au cœur des institutions politiques françaises, avec une proposition de loi visant à encadrer, voire à interdire, ces pratiques pour les mineurs. Les événements britanniques servent de miroir et d'avertissement pour les législateurs hexagonaux qui observent avec attention la façon dont nos voisins gèrent ce dossier sensible.
L'absence de cadre législatif spécifique aujourd'hui
À l'heure actuelle, en France, il n'existe aucun texte de loi qui interdit spécifiquement les bloqueurs de puberté ou les traitements hormonaux pour les mineurs souffrant de dysphorie de genre. Les médecins agissent dans un cadre flou, s'appuyant sur les recommandations des sociétés savantes et sur les avis de la Haute Autorité de Santé (HAS). La prescription repose essentiellement sur le consentement conjoint des parents et du mineur, considéré comme capable de discernement selon son âge et sa maturité.
Ce vide juridique permet une certaine flexibilité, mais aussi une grande disparité des pratiques d'un hôpital à l'autre, voire d'un médecin à l'autre. Contrairement au Royaume-Uni, où l'État a imposé une ligne claire via le NHS, la France laisse une grande marge de manœuvre aux équipes médicales, ce qui inquiète ceux qui redoutent des dérives similaires à celles observées outre-Manche. Le Sénat a d'ailleurs commandé un rapport d'information pour mieux cerner la réalité de ces pratiques sur le territoire français.
La proposition de loi sénatoriale pour encadrer les traitements
Face à cette situation, le Sénat s'est saisi du sujet avec une proposition de loi portée par la droite et le centre. Ce texte vise à interdire la prescription de bloqueurs de puberté et d'hormones pour les mineurs dans le cadre de la dysphorie de genre, ainsi que les opérations chirurgicales de réassignation sexuelle. Les sénateurs ont justifié cette initiative par le principe de précaution et l'adage primum non nocere (d'abord ne pas nuire), arguant que l'irréversibilité potentielle des traitements est incompatible avec la fragilité psychologique de l'enfance.
Cependant, la commission a adopté des amendements visant à nuancer l'interdiction pure et dure. Il semble qu'une voie médiane se dessine, permettant éventuellement l'accès à ces traitements dans des cas exceptionnels et strictement encadrés, probablement dans le cadre de protocoles de recherche similaire à ce qui devait être PATHWAYS. La France cherche donc son équilibre, tentant de ne pas reproduire l'interdiction totale britannique tout en posant des garde-fous protecteurs pour les mineurs vulnérables.
La position contrastée des acteurs français
Les associations de défense des droits des personnes trans, telles que SOS Homophobie ou MAG (Mouvement d'Affirmation des personnes Gaies et Trans), suivent avec inquiétude l'évolution de la situation au Royaume-Uni. Elles craignent que ce qu'elles qualifient de transphobie médicale ne s'installe durablement en France et que les restrictions drastiques ne conduisent à une augmentation de la détresse psychologique chez les jeunes transgenres.
À l'inverse, certains médecins et pédiatres français estiment que la prudence britannique est justifiée et que la France devrait s'en inspirer. Ils soulèvent, à l'instar de la Dre Cass, le manque de recul sur les effets à long terme de ces traitements. Le paysage français est donc polarisé, oscillant entre une volonté de protection de l'enfance et un souci de respect de l'autodétermination des jeunes patients. Les débats parlementaires à venir seront décisifs pour l'avenir de la prise en charge française.
Quand la science bloque : l'impasse éthique pour les jeunes en questionnement
Au-delà des débats parlementaires et des rapports techniques, il ne faut pas oublier que cette impasse scientifique a des conséquences humaines immédiates. Pour les jeunes en questionnement sur leur genre et leurs familles, l'annonce de la suspension de l'essai PATHWAYS est un véritable coup de tonnerre. Elle signe l'arrêt potentiel d'un espoir d'accès à un traitement encadré, laissant face à eux des choix limités et anxiogènes dans un contexte déjà chargé de souffrance.
L'attente et l'anxiété des familles face à l'arrêt des recherches
Imaginez un instant la situation de ces familles. Beaucoup voient dans les bloqueurs de puberté la seule façon pour leur enfant de traverser l'adolescence sans souffrir intensément de son corps. L'essai PATHWAYS représentait un cadre légal et sécurisé pour obtenir ces médicaments, avec un suivi médical rigoureux et des protocoles de consentement éclairé. Avec sa suspension, ces familles se retrouvent face à une impasse. Elles ne peuvent plus compter sur un protocole officiel et doivent faire face à l'incertitude de savoir si, un jour, la science saura leur offrir une solution validée.
Cette attente crée une anxiété considérable chez les parents comme chez les enfants. Les parents sont déchirés entre le désir de soulager la souffrance de leur enfant et la peur de lui causer des dommages irréversibles en suivant une voie médicale incertaine. L'arrêt des recherches prive ces familles d'une prise en charge éclairée par la preuve scientifique, les laissant souvent seules dans leurs décisions médicales les plus difficiles. Certains redoutent de voir leur enfant basculer dans la dépression ou l'automutilation faute de réponse thérapeutique adaptée.
Le dilemme entre désistance et persistance de l'identité
Le questionnement auquel sont confrontés les jeunes et leurs médecins est cornélien. Sans l'accès aux bloqueurs, la puberté se poursuit naturellement. Pour certains, cela signifie le développement de caractères sexuels secondaires qui provoquent une dysphorie majeure, pouvant mener à une détresse psychologique profonde, voire à des dépressions sévères. C'est le scénario redouté par les familles qui réclament un accès aux traitements.
À l'inverse, il existe un phénomène documenté de désistance : un certain nombre de jeunes qui expérimentent une incongruence de genre pendant l'enfance finissent par s'identifier à leur sexe assigné à la naissance une fois la puberté passée. En bloquant la puberté, on pourrait potentiellement interférer avec ce processus naturel de maturation identitaire. L'essai PATHWAYS visait justement à comprendre quels jeunes relèvent de quelle catégorie, quels marqueurs permettent de prédire la persistance ou la désistance de l'identité transgenre. Sans ces données, les médecins naviguent à vue, risquant soit de traiter inutilement des enfants qui auraient dépassé leur inconfort, soit de ne rien faire pour ceux qui en souffriront toute leur vie.
La souffrance psychique au cœur du débat
Il est crucial de dépasser le clivage manichéen pour ou contre les bloqueurs pour se concentrer sur la réalité de la souffrance des mineurs. Que l'on soit pour l'interdiction pure et simple ou pour l'accès facilité, personne ne peut nier que la dysphorie de genre chez l'adolescent est une source de détresse réelle et parfois dévastatrice. Des reportages récents suggèrent une augmentation des idées suicidaires lors des restrictions d'accès aux soins, bien que ces données fassent l'objet de débats scientifiques intenses et nécessitent d'être interprétées avec prudence.
Ce qui est certain, c'est que la suspension de l'essai PATHWAYS ne résout pas le problème de fond : comment prendre en charge ces jeunes sans leur nuire ? C'est une impasse éthique et clinique qui demande bien plus que des mesures administratives ; elle nécessite une approche empathique et individualisée qui, pour l'instant, fait cruellement défaut à l'échelle systémique. Les familles se retrouvent seules avec leurs questions et leur angoisse, attendant des réponses que la science n'est pas encore en mesure d'apporter.

Conclusion : une médecine de l'identité à réinventer
La suspension de l'essai PATHWAYS par les autorités britanniques marque un moment crucial dans l'histoire de la médecine de l'identité de genre. Elle met en lumière l'impossibilité actuelle de concilier l'impératif scientifique de prouver l'efficacité des traitements et l'impératif éthique de ne pas exposer les enfants à des risques inacceptables. Le Royaume-Uni a choisi la voie de la prudence maximale, mais cette décision laisse un vide immense dans la connaissance médicale et dans les possibilités de prise en charge pour les familles concernées.
La nécessité impérieuse de nouvelles données indépendantes
Si l'essai PATHWAYS a échoué à démarrer selon le calendrier prévu, cela ne signifie pas que la recherche doit s'arrêter. Au contraire, la suspension souligne plus que jamais la nécessité d'obtenir des données indépendantes et fiables pour éclairer les décisions médicales. Cependant, les méthodes devront être repensées. Il faudra peut-être se tourner vers des études observationnelles à long terme sur les jeunes ayant déjà reçu des traitements, comme l'a suggéré l'association Sex Matters qui proposait d'étudier les 2000 jeunes ayant déjà reçu des bloqueurs plutôt que d'en exposer de nouveaux. La clé est de trouver des méthodes qui ne compromettent pas la sécurité des participants les plus vulnérables tout en avançant dans la compréhension scientifique.
Vers un modèle de soins pluridisciplinaires
L'avenir de la prise en charge réside probablement moins dans la seule solution chimique que dans une approche pluridisciplinaire globale. Le modèle britannique de la prudente exploration, qui privilégie l'écoute, la psychothérapie et le soutien social, pourrait inspirer d'autres pays européens, dont la France. Plutôt que de chercher une solution médicamenteuse miracle, il est essentiel de proposer un accompagnement qui aide les jeunes à naviguer dans leurs incertitudes sans précipiter des décisions irréversibles, tout en restant attentifs à leur souffrance immédiate.
Le devoir de protection envers l'enfance vulnérable
En définitive, cet épisode rappelle que la médecine a pour premier devoir de protéger ceux qu'elle soigne. L'enfance et l'adolescence sont des périodes de construction où la prudence doit être la règle absolue, sans pour autant abandonner les jeunes en détresse. Que l'on se situe à Londres ou à Paris, le défi reste le même : offrir un espace de sécurité aux jeunes en questionnement sans sacrifier leur santé physique ou mentale sur l'autel d'idéologies ou de précipitations scientifiques. La médecine de l'identité doit être réinventée, et cette fois, sur des bases solides, bienveillantes et respectueuses de la dignité de chaque jeune personne.