Ils n'ont ni le même métier, ni le même public, ni le même projet. Pourtant, Jordan Bardella, Kylian Mbappé et Cyril Hanouna captent l'attention des 18-30 ans d'une manière que les partis traditionnels n'arrivent plus à égaler. Le premier est un homme politique devenu star des réseaux, le deuxième une star mondiale qui prend position, le troisième un animateur qui joue à la frontière du pouvoir. Trois trajectoires qui racontent une même bascule : pour une génération qui ne se sent plus représentée, la politique se consomme désormais à travers des personnalités, avec les codes de la culture people.

Le grand fossé : pourquoi les jeunes se détournent des politiques
Avant de comprendre l'attrait pour les célébrités, il faut mesurer l'ampleur de la défiance. L'enquête du Cercle des économistes publiée en avril 2024 est sans appel : 64 % des 18-30 ans ne se sentent représentés par aucune figure politique, et 78 % estiment que leur voix compte « pas trop » ou « pas du tout ». Seuls 10 % disent avoir été bien informés sur les mécanismes politiques à l'école.
Les conséquences se lisent dans les urnes. L'abstention des 18-25 ans atteignait 41 % au premier tour de la présidentielle 2022, contre 25 % en moyenne dans la population. Ce n'est pas un désintérêt pour la chose publique, mais une rupture avec ses formes instituées. Comme le résumait Frédéric Dabi, directeur général de l'Ifop, cette génération est « dépolitisée » au sens des partis, mais pas forcément désengagée.
Surtout, elle ne s'informe plus là où les politiques parlent. 42 % des 16-30 ans de l'Union européenne suivent l'actualité politique via les réseaux sociaux, selon les données citées par BFMTV. Or, sur TikTok, Instagram ou X, les codes ne sont pas ceux d'un meeting : il faut être court, visuel, et paraître authentique. C'est précisément sur ce terrain que Bardella, Mbappé et Hanouna excellent.
Trois visages, trois stratégies : quand le divertissement rencontre le pouvoir
Jordan Bardella : le politique devenu influenceur
Jordan Bardella incarne la première figure : celle du politique qui adopte les codes des créateurs de contenu. Son look soigné, ses vidéos TikTok millimétrées et sa présence constante sur les réseaux en font une personnalité que les jeunes connaissent et commentent comme une célébrité. Le résultat électoral est mesurable. Aux européennes du 9 juin 2024, la liste RN qu'il conduisait est arrivée en tête avec 31,36 % des voix, et surtout, chez les moins de 25 ans, le parti est passé de 15 % en 2019 à 26 % des suffrages.
La confiance suit la notoriété. Selon un sondage Ipsos réalisé pour Le Parisien en février 2024, Jordan Bardella est la personnalité politique de moins de 45 ans qui inspire le plus confiance aux 18-24 ans, avec 35 % d'opinions favorables, devant Gabriel Attal (32 %). Cette dynamique se prolonge dans les enquêtes d'intentions de vote pour 2027, où il est donné en tête au premier tour avec 36 à 38 % des voix selon les enquêtes Ifop. La couverture médiatique de sa vie privée, comme les récentes photos en Corse avec sa compagne, alimente encore ce statut de figure people, analysé comme une stratégie médiatique assumée.
Kylian Mbappé : la star comme boussole morale
À l'opposé du parcours, Kylian Mbappé illustre la star qui sort de sa réserve pour prendre position. Le 16 juin 2024, à la veille du match France-Autriche de l'Euro, il déclare en conférence de presse : « On voit bien que les extrêmes sont aux portes du pouvoir. J'appelle tous les jeunes à aller voter, de prendre conscience de l'importance de la situation. J'espère que ma voix va porter un maximum. »
Le joueur défend alors son coéquipier Marcus Thuram, qui avait appelé à « se battre pour que le RN ne passe pas » : « il n'a pas été trop loin », assure-t-il. La prise de parole est d'autant plus remarquée qu'elle intervient à un moment où le capitaine de l'équipe de France est au sommet de sa notoriété. Elle a été saluée par Michel Platini, qui a défendu Mbappé en affirmant « il a raison ».
Son statut d'icône mondiale donne à cette parole une portée que peu de discours politiques atteignent auprès des jeunes. L'été 2026 l'a encore démontré : meilleur buteur du Mondial avec 10 réalisations, Mbappé a battu le record historique de 22 buts en Coupe du monde. Chacune de ses apparitions est un événement planétaire, et sa parole politique voyage dans les mêmes canaux que ses exploits sportifs.

Cyril Hanouna : le divertissement comme porte d'entrée au pouvoir
Cyril Hanouna représente la troisième figure, la plus troublante pour les institutions : celle de l'animateur qui transforme son émission en tribune politique. Après la fin de « Touche pas à mon poste » sur C8, consécutive au non-renouvellement de la fréquence TNT de la chaîne par l'Arcom en février 2025, il a lancé le 1er septembre 2025 « Tout beau, tout neuf » (TBT9) sur W9. Le concept est identique à celui de TPMP, et les audiences suivent : la première partie de l'émission, diffusée à 19h45, rassemble en moyenne 1,06 million de téléspectateurs en juin 2026.
L'animateur ne s'en cache pas : il utilise son émission comme un « mégaphone » et a évoqué une possible candidature à la présidentielle pour « sauver la France ». Cette trajectoire brouille les frontières entre divertissement, information et politique. Pour une partie des jeunes téléspectateurs, Hanouna n'est pas un animateur qui donne la parole aux politiques : c'est une figure de pouvoir à part entière, qui incarne une parole directe, sans filtre, opposée aux codes des institutions.
Authenticité ou manipulation : les pièges de la politique « stars »
Ce phénomène n'est ni propre à la France, ni sans risque. L'exemple américain de Taylor Swift est souvent cité : son soutien à Kamala Harris en septembre 2024 a provoqué un pic massif de visites sur le site d'inscription électorale Vote.gov, avec environ 405 000 visites en 24 heures. La presse a parlé d'un « Taylor Swift effect ». Mais l'impact réel sur le vote final reste difficile à mesurer : l'effet sur les inscriptions est documenté, celui sur le résultat des urnes beaucoup moins.
Surtout, les prises de parole des célébrités sont un terrain d'instrumentalisation idéal. La déclaration de Mbappé du 16 juin 2024 en est l'illustration parfaite. Comme l'a montré Libération CheckNews, des extraits de sa conférence de presse ont été tronqués et diffusés hors contexte sur les réseaux sociaux pour lui faire dire l'inverse de son propos. Des vidéos virales présentaient « Je suis contre les extrêmes » comme un soutien à des positions qu'il condamnait explicitement. Le message original, pourtant clair, s'est retrouvé noyé dans un flot de manipulations algorithmiques.
Ce détournement n'est pas anecdotique : il révèle la fragilité de ce nouveau lien entre célébrités et politique. Quand la parole circule par fragments, coupée de son contexte, elle devient une matière première que chacun peut modeler à son avantage. La question n'est donc plus seulement de savoir si les stars doivent prendre position, mais de savoir si leur message peut survivre à la machine à déformer qu'est devenu l'espace public numérique.
Des médiateurs de substitution, pas des solutions
Ce que révèlent les trajectoires de Bardella, Mbappé et Hanouna, c'est d'abord un vide. Les partis traditionnels n'ont pas perdu la bataille des idées : ils ont perdu celle de l'attention et de la confiance. Dans cet espace vacant, les personnalités s'engouffrent avec les armes du divertissement : proximité affichée, authenticité supposée, présence constante.
Le politique devenu influenceur, la star devenue porte-voix, l'animateur devenu prétendant : trois figures qui répondent à un même besoin de représentation immédiate et personnalisée. Mais elles ne résolvent pas la crise de fond. Elles la déplacent, en transformant le vote en un acte de consommation d'images et de réputations. Pour les 18-30 ans, la question n'est plus de savoir quel programme défend telle personnalité, mais si elle leur ressemble, les comprend, et parle leur langage. Une politique qui se joue désormais autant dans les commentaires que dans les urnes.