"Sixième dîner du Gaulois, croqué par Hadol."
Actualités

Alfred Sirven : les secrets de l'affaire Elf

Plongée au cœur de l'affaire Elf avec Alfred Sirven, de son ascension comme maître des caisses noires aux frégates de Taïwan. Retour sur sa cavale aux Philippines et la chute d'un système de corruption d'État.

As-tu aimé cet article ?

Dans la panthéon des affaires qui ont ébranlé la Ve République, peu de figures sont aussi fascinantes et ambigües qu'Alfred Sirven. Cet homme, surnommé « Monsieur Elf », a incarné pendant des années le visage caché d'une puissance économique agissant comme un État dans l'État. Son parcours, truffé de rebondissements dignes d'un thriller, nous plonge au cœur d'un système où la raison d'État justifiait les pires dérives financières. De sa cavale rocambolesque aux Philippines jusqu'au procès du siècle, retour sur l'ascension et la chute de celui qui a manipulé des centaines de millions à l'abri des regards.

Interpol photographs show French billionaire fugitive Alfred Sirven, a former executive of Elf Aquitaine wanted for allegedly embezzling millions of...
Interpol photographs show French billionaire fugitive Alfred Sirven, a former executive of Elf Aquitaine wanted for allegedly embezzling millions of... — (source)

Jeunesse et formation : l'école de la rue

Pour comprendre l'homme d'affaires qu'il deviendra, il faut remonter aux origines d'Alfred Sirven. Né en 1927 à Toulouse, il ne dispose pas du parcours classique des futures élites parisiennes. Fils d'un imprimeur et d'une mère d'origine kirghize, il grandit dans une France en reconstruction. très tôt, il s'éloigne des bancs de l'école pour plonger dans l'âpreté du réel. adolescent, il s'engage dans les Forces françaises de l'intérieur, participant à la Libération et goûtant très tôt à l'adrénaline de l'action clandestine.

L'épisode japonais et la prison

Cependant, c'est un épisode lointain qui forge véritablement son caractère. Après la guerre, il rejoint le corps expéditionnaire français en Extrême-Orient. On raconte qu'il est décoré pour sa bravoure, mais sa vie bascule au Japon. En 1952, il est incarcéré pour une attaque de banque à Tokyo. Cette expérience carcérale, loin de le briser, va le durcir. Il y forge une carapace, apprend à survivre dans des environnements hostiles et, surtout, y acquiert une culture du secret et de la débrouillardise qui servira plus tard sa carrière dans les affaires les plus opaques. Ce passage par la case prison nipponne le dote d'une psychologie à part : celle d'un homme qui ne se laisse pas faire et qui connaît les codes de l'ombre.

Le retour en France et les premiers pas

Une fois revenu en France, il faut reconstruire sa vie. Alfred Sirven ne dispose pas d'un pedigree de grandes écoles comme Polytechnique ou l'ENA, qui sont habituellement les tremplins vers les sommets de l'État et des entreprises publiques. Pourtant, il va réussir à s'insérer dans le monde de l'industrie. C'est par son charisme, son intelligence des situations et sans doute par une certaine roublardise qu'il gravit les échelons.

Il entre progressivement dans le secteur pétrolier, un secteur stratégique pour la France de l'après-guerre. À cette époque, l'État joue un rôle prépondérant dans l'économie, et les entreprises publiques sont des véritables « États dans l'État ». C'est dans ce terreau fertile qu'Alfred Sirven va développer son talent pour la gestion des affaires sensibles, loin des regards indiscrets. Il comprend vite que dans ce monde clos, le relationnel et la capacité à résoudre les problèmes « hors manuel » valent parfois plus que n'importe quel diplôme.

Une ascension fulgurante au sein d'Elf Aquitaine

C'est au sein du géant pétrolier Elf Aquitaine qu'Alfred Sirven va donner toute sa mesure. Fondé en 1966, Elf est devenu une pièce maîtresse de la politique énergétique française, disposant de ressources quasi illimitées et d'une autonomie considérable pour mener sa politique à l'international. Sirven n'est pas un ingénieur du pétrole, il est un « fixeur », un homme capable de résoudre les problèmes complexes qui ne figurent dans aucun manuel de gestion. Il devient le numéro deux du groupe, sous la présidence de Loïk Le Floch-Prigent.

Un profil atypique au sommet

À ce poste de directeur des affaires générales, il n'est pas simplement un administrateur ; il est l'architecte d'un système parallèle. Elf, à cette époque, a besoin de partenaires partout dans le monde, en particulier en Afrique et en Allemagne, pour sécuriser ses approvisionnements et ses marchés. Cependant, ces partenariats nécessitent souvent des méthodes qui ne respectent pas toujours strictement la légalité : commissions occultes, financement de partis politiques, pots-de-vin à des dirigeants étrangers. Sirven devient l'homme de la situation, celui que l'on appelle quand il faut « débloquer » un dossier inextricable.

Le maître des « caisses noires »

C'est ici qu'Alfred Sirven excelle. Il met en place et gère ce que l'on appelle communément les « caisses noires ». Il s'agit de fonds non comptabilisés officiellement dans les états financiers de l'entreprise, mais utilisés pour financer des opérations spéciales. Sirven dispose d'une autonomie effrayante sur ces sommes.

Le système est simple sur le papier mais complexe dans sa mise en œuvre : des sommes sont détournées des contrats pétroliers ou artificiellement gonflées, puis transférées sur des comptes offshore ou encaissées en liquide. Selon les estimations des enquêteurs, le montant total des détournements entre 1989 et 1993 s'élève à environ 305 millions d'euros. Sur cette somme colossale, environ 150 millions d'euros (soit près d'un milliard de francs de l'époque) seraient passés directement ou indirectement sous le contrôle d'Alfred Sirven.

Ce système de corruption politique n'est pas une fin en soi pour Sirven, mais un moyen. Pour lui, l'objectif est de servir les intérêts de l'entreprise, quels qu'en soient les coûts et les méthodes. Il se considère comme un serviteur de l'État français, utilisant l'argent du pétrole pour assurer l'influence de la France dans le monde. Dans son esprit, les fins justifient les moyens, une morale utilitaire qui le conduira tout droit au banc des accusés.

"Sixième dîner du Gaulois, croqué par Hadol."
"Sixième dîner du Gaulois, croqué par Hadol." — Paul Hadol / Public domain / (source)

L'affaire des frégates de Taïwan : géopolitique et pots-de-vin

Pour comprendre l'ampleur des manipulations pilotées par Sirven, il faut zoomer sur une affaire spécifique qui a secoué les plus hautes sphères de l'État : l'affaire des frégates de Taïwan. C'est un cas d'école de ce que l'on appelle la « rétro-commission », un mécanisme que Sirven maniait avec une dextérité redoutable.

Une vente sous haute tension

Dans les années 1980 et 1990, la France cherche à vendre à Taïwan six frégates de guerre La Fayette. Le problème ? La Chine s'y oppose formellement, considérant l'île comme une province rebelle. Pour contourner ce blocage diplomatique et sécuriser ce marché juteux, des intermédiaires sont nécessaires. C'est là qu'intervient Alfred Sirven. En collaboration avec d'autres acteurs clés comme André Tarallo (surnommé « M.

Afrique »), il va orchestrer le versement de commissions occultes vertigineuses pour obtenir le feu vert des autorités taïwanaises. Le mécanisme est simple en apparence mais diabolique en pratique : sur le prix de vente des navires, une surfacturation est appliquée. La différence, estimée à environ 2,5 milliards de francs (environ 380 millions d'euros), est détournée vers des comptes secrets au Liechtenstein ou en Suisse.

Mais l'argent ne sert pas seulement à enrichir les intermédiaires. Une partie sert à corrompre des officiels taïwanais pour faciliter la signature du contrat, mais l'aspect le plus sulfureux concerne la « rétro-commission ». C'est là que le génie pervers de Sirven s'exprime : une partie de cet argent devait revenir en France pour financer les campagnes électorales d'un parti politique français (alors au pouvoir), via des intermédiaires peu scrupuleux.

C’est ici qu'intervient un personnage-clé de ce thriller : l'homme d'affaires taiwanais Andrew Wang. C’est lui qui reçoit les fonds sur ses comptes pour les redistribuer. Mais lorsque la presse commence à soupçonner des irrégularités, la machine s’emballe. Pour faire taire les témoins gênants, des méthodes radicales sont employées. En 1993, le capitaine de frégate Yin Ching-feng, qui enquêtait sur ces surfacturations suspectes au sein de la marine taïwanaise, est retrouvé mort, noyé dans des circonstances troublantes. Ce meurtre, qui reste non résolu à ce jour, agit comme un détonateur. Il lance l'enquête qui finira par remonter jusqu'à Alfred Sirven et à mettre au jour les liens toxiques entre la République française et les réseaux mafieux internationaux.

Le complexe de Leuna : l'eldorado allemand

Si l'affaire des frégates a marqué les esprits par sa violence, c'est une autre affaire qui révèle l'étendue de la machine financière montée par Sirven : le rachat de la raffinerie de Leuna en Allemagne de l'Est, juste après la chute du Mur de Berlin. Dans les années 1990, l'Allemagne se réunifie et les industriels de l'Ouest se ruent sur les actifs de l'Est. Elf, poussée par l'État français, veut mettre la main sur la raffinerie de Leuna et le réseau de stations-service Minol, des joyaux stratégiques.

La concurrence est féroce, notamment de la part du géant pétrolier allemand Veba. Pour remporter la mise, Loïk Le Floch-Prigent et Alfred Sirven décident de jouer carte sur table. Ils vont utiliser la « caisse noire » pour soudoyer des décideurs politiques allemands, en particulier au sein de la CDU, le parti du chancelier Helmut Kohl. Le montant des pots-de-vin versés est hallucinant : près de 55 millions de dollars (environ 300 millions de francs de l'époque) transitent par des sociétés écrans basées en Liechtenstein et en Suisse.

C'est un cas d'école de corruption transnationale. Sirven a recours à un intermédiaire allemand, Dieter Holzer, pour répartir l'argent. Le but est de faire pression sur le gouvernement allemand pour qu'il accepte les garanties financières demandées par Elf. Ce dossier illustre parfaitement l'hubris du groupe à cette époque : l'entreprise publique française, avec la bénédiction implicite de certains membres de l'exécutif, corrompt des alliés politiques de la France pour assurer son expansion géostratégique. Alfred Sirven est là, au centre, signant les chèques en Suisse, supervisant les transferts, agissant comme un véritable ministre des Affaires étrangères de l'ombre.

L'effondrement du système : quand l'ombre devient lumière

Comme dans toute tragédie grecque, la chute est inévitable. À partir de 1993, le vent tourne. À Paris, la majorité politique change, et la nouvelle équipe nommée à la tête d'Elf veut faire « table rase » des pratiques passées. Une enquête interne est lancée, pilotée par le nouveau directeur, Philippe Jaffré. Rapidement, les auditeurs tombent sur des incohérences comptables flagrantes et des contrats suspects. La boîte de Pandore s'ouvre.

L'enquête judiciaire et la figure du « Monsieur Non »

L'instruction est confiée à des juges d'exception, parmi lesquels Eva Joly. La magistrate norvégienne, connue pour son intransigeance, comprend très vite que les documents comptables fournis par Elf sont une forêt dense destinée à cacher l'essentiel. Elle perquisitionne les sièges d'Elf, mettant à jour des milliers de documents « sensibles ». C'est à ce moment qu'Alfred Sirven prend la tangente.

Contrairement à ses complices qui restent en France ou nient tout en bloc, Sirven choisit la fuite. Il sent probablement que le système est devenu trop chaud. En 1997, alors qu'il est cité dans plusieurs procédures, il disparaît de la circulation. Ce n'est pas une fuite précipitée ; c'est une disparition organisée avec la même maîtrise que celle qu'il déployait pour gérer ses fonds secrets. Il se coupe de ses habitudes, change d'identité et s'évanouit dans la nature, laissant les juges et les enquêteurs face à un vide abyssal.

La cavale philippine : le fantôme de Manille

Pendant plus de quatre ans, Alfred Sirven devient l'homme le plus recherché de France. On parle de lui en Amérique du Sud, en Asie, dans les paradis fiscaux. Il devient un personnage de légende, alimentant les chroniques judiciaires. Le grand public imagine le « monsieur Elf » vivant le grand train sur un yacht privé ou caché dans un palais fortifié.

An Interpol agent confirms that Alfred Sirven is in the Philippines.
An Interpol agent confirms that Alfred Sirven is in the Philippines. — (source)

La réalité, découverte plus tard, est presque plus romanesque. Sirven s'est réfugié aux Philippines. Installé dans une villa luxueuse du quartier huppé de Makati, à Manille, il vit sous une fausse identité, celle d'un investisseur américain ou australien. Mais loin de l'action qui donnait sens à sa vie, il s'ennuie. Selon ses confidences ultérieures, sa cavale n'est pas une ode au luxe éternel, mais une prison dorée. Il passe ses journées à jouer au golf, à lire la presse française en ligne et à ruminer sa colère. Il se sent trahi par ceux pour qui il a travaillé, abandonné par la « maison France ».

As-tu aimé cet article ?
world-watcher
Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

45 articles 0 abonnés

Commentaires (0)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...