La procureure du comté de Hennepin a annoncé ce lundi 18 mai 2026 la mise en examen de Christian Castro, agent du Service de l'immigration et des douanes (ICE), pour avoir tiré sur un ressortissant vénézuélien en janvier dernier. Julio Cesar Sosa-Celis, 34 ans, a reçu une balle dans la cuisse alors qu'il se trouvait chez lui, à Minneapolis. L'affaire prend une tournure inédite : jamais un agent fédéral n'avait été poursuivi au niveau local pour des violences commises dans le cadre d'une opération migratoire. Ce procès s'annonce comme un test pour la séparation des pouvoirs entre l'État fédéral et les États, et ravive les tensions autour de l'opération Metro Surge.

Les faits : une fusillade à travers une porte d'entrée
Le 14 janvier 2026, vers 18 heures, Christian Castro et un autre agent de l'ICE poursuivent Alfredo Alejandro Aljorna, un ressortissant vénézuélien, jusqu'à son domicile situé dans un duplex de Minneapolis. Aljorna, qui se trouve légalement sur le territoire américain, rentre chez lui après sa journée de travail. Les agents le suivent jusqu'à sa porte.

C'est à ce moment que la situation dégénère. Selon les éléments présentés par la procureure Mary Moriarty, Castro fait feu à travers la porte d'entrée du logement. La balle atteint Julio Cesar Sosa-Celis, qui se trouve à l'intérieur, à la cuisse. Les deux hommes sont légalement présents aux États-Unis.
La version initiale du gouvernement fédéral
Dans les heures qui suivent, la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, déclare que les agents ont été « pris en embuscade » par Sosa-Celis et Aljorna. Elle affirme que les deux hommes ont frappé un agent avec un manche à balai et une pelle à neige, et que Castro a tiré un « coup de feu défensif » pour protéger sa vie. « Ce que nous avons vu hier soir à Minneapolis était une tentative de meurtre contre des forces de l'ordre fédérales », déclare-t-elle alors.

Les autorités fédérales inculpent Sosa-Celis et Aljorna pour voies de fait avec une arme mortelle contre un agent fédéral. Les deux hommes risquent plusieurs années de prison.
Le démenti des vidéos
Mais les images de vidéosurveillance et les enregistrements des témoins racontent une histoire différente. Les vidéos, rendues publiques par la ville de Minneapolis en avril, montrent que les agents n'ont pas été attaqués. Aucun coup de balai ni de pelle n'est visible. Les deux Vénézuéliens tentent simplement de rentrer chez eux.
Le juge fédéral chargé de l'affaire rejette les charges en février, après que les procureurs fédéraux eux-mêmes demandent l'abandon des poursuites. « Les nouvelles preuves vidéo contredisent les allégations formulées dans la plainte pénale », écrivent-ils dans leur requête.

Une enquête conjointe de l'ICE et du département de la Justice est ouverte pour déterminer si deux agents ont menti sous serment. Mais les mois passent sans poursuites contre Castro.
Pourquoi cet agent a été inculpé alors que l'impunité est la règle
L'inculpation de Christian Castro est exceptionnelle. Depuis janvier 2025, les tirs des agents fédéraux ont provoqué sept morts et dix-neuf blessés lors des opérations anti-immigration. Pourtant, aucun agent n'avait été poursuivi jusqu'à présent.
Les précédents Renée Good et Alex Pretti

Le 7 janvier 2026, soit une semaine avant la fusillade visant Sosa-Celis, une citoyenne américaine de 37 ans, Renée Good, est abattue par un agent de l'ICE à Minneapolis. Elle participait à une surveillance citoyenne des forces fédérales. Les vidéos montrent qu'elle ne représentait aucune menace. La secrétaire Noem avait pourtant qualifié l'incident d'« acte de terrorisme domestique », affirmant que Good avait tenté d'écraser les agents avec son véhicule. Les images contredisent cette version : on y voit Good au volant de son SUV, disant à un agent « Je ne suis pas en colère contre toi », avant qu'un autre agent n'attrape la portière et que son épouse ne lui crie de conduire.
Le département de la Justice refuse de poursuivre le tireur. Pire, il ouvre une enquête contre la veuve de la victime, provoquant la démission de plusieurs procureurs.
La mort d'Alex Pretti, un infirmier américain abattu par la police des frontières le 24 janvier, suit le même schéma. Pretti, 37 ans, infirmier en réanimation et détenteur légal d'une arme, est tué par des agents de la Border Patrol. Là encore, les autorités fédérales qualifient la victime de menace, puis les vidéos contredisent leurs affirmations.
L'audace du comté de Hennepin
Mary Moriarty, procureure du comté de Hennepin, a choisi une voie différente. Elle invoque le droit pénal du Minnesota pour poursuivre Castro au niveau local. « Le badge fédéral de M. Castro ne le rend pas immunisé contre les poursuites pénales de l'État pour sa conduite criminelle dans le Minnesota », déclare-t-elle lundi.

Cette stratégie juridique repose sur un principe simple : les agents fédéraux ne bénéficient pas d'une immunité absolue lorsqu'ils commettent des crimes en dehors de leurs fonctions. Mais l'administration Trump conteste cette compétence, affirmant que les États n'ont pas autorité pour enquêter sur des agents fédéraux en service.
Pour rappel, une loi récemment adoptée à Washington interdit désormais aux agents de l'ICE de porter des masques lors de leurs interventions, afin de faciliter leur identification.
Le statut juridique des Vénézuéliens aux États-Unis
L'affaire Sosa-Celis met en lumière une situation complexe. Contrairement à ce que laissent entendre les autorités, de nombreux Vénézuéliens présents aux États-Unis bénéficient d'une protection temporaire.
Le statut de protection temporaire (TPS)
Depuis 2021, les Vénézuéliens arrivés avant une certaine date peuvent bénéficier du Temporary Protected Status (TPS), un statut qui leur permet de résider et de travailler légalement aux États-Unis. En 2026, environ 500 000 Vénézuéliens sont protégés par ce dispositif.

Sosa-Celis et Aljorna entrent dans cette catégorie. Ils ont fui la crise économique et politique du Venezuela, ont obtenu le TPS et travaillent légalement à Minneapolis. Leur présence sur le territoire est parfaitement légale.
Les opérations Metro Surge
Pourtant, depuis janvier 2026, l'administration Trump a déployé plus de 3 000 agents fédéraux dans la région de Minneapolis-Saint Paul dans le cadre de l'opération Metro Surge. Officiellement, il s'agit de lutter contre l'immigration illégale et la fraude sociale.
Mais les militants et les élus locaux dénoncent une opération de ratissage qui cible indistinctement les personnes en situation régulière et irrégulière. « Les gens ont l'impression d'avoir à faire face à un groupe paramilitaire hostile qui maltraite, insulte et terrorise leurs voisins », déclare Keith Ellison, procureur général du Minnesota.
La mobilisation sur les réseaux sociaux
L'affaire Castro suscite un intérêt massif sur les réseaux sociaux, en particulier chez les jeunes Latinos. Sur TikTok, les vidéos portant le hashtag #SosaCelis cumulent plusieurs millions de vues.
Les ICE Watchers
Depuis les premières opérations de l'ICE à Minneapolis, des militants se sont organisés en groupes de surveillance baptisés ICE Watchers. Ils patrouillent dans les rues, filment les interventions et alertent les habitants avec des sifflets. Leur action s'est intensifiée après la mort de Renée Good.
Sur Instagram, des comptes militants comme @icewatchers_mpls ou @latinosunidos diffusent en temps réel les informations sur les déplacements des agents. « Nous ne sommes pas des criminels, nous sommes des êtres humains qui cherchent une vie meilleure », écrit l'un d'eux dans une publication vue 200 000 fois.
Les influenceurs latinos
Plusieurs influenceurs latinos américains se sont emparés de l'affaire. Le compte @latinx_power, suivi par 1,2 million de personnes, a publié une série de vidéos expliquant les charges retenues contre Castro. « C'est la première fois qu'un agent de l'ICE est poursuivi pour avoir tiré sur un migrant. C'est historique », commente l'influenceur.

Sur TikTok, des jeunes Latinos partagent leurs propres expériences avec l'ICE. Certains racontent avoir été contrôlés alors qu'ils rentraient de l'école, d'autres avoir vu des membres de leur famille arrêtés sans motif valable.
Les charges retenues contre Christian Castro
La procureure Mary Moriarty a annoncé cinq chefs d'accusation contre Christian Castro, 52 ans.
Quatre chefs de voies de fait au second degré
Les quatre chefs de voies de fait au second degré concernent le tir lui-même. La loi du Minnesota considère qu'une personne commet une agression au second degré lorsqu'elle utilise une arme à feu pour causer des blessures. Chaque chef peut entraîner une peine pouvant aller jusqu'à sept ans de prison.
Un chef de fausse déclaration
Le cinquième chef d'accusation concerne le fait d'avoir signalé un crime de manière mensongère. Castro aurait menti aux enquêteurs en affirmant avoir été attaqué au manche à balai et à la pelle. Ce délit est passible de deux ans d'emprisonnement.
Un mandat d'arrêt émis
Un mandat d'arrêt a été émis contre Castro. L'agent, qui réside dans le Minnesota, pourrait être arrêté dans les prochains jours. La procureure a précisé que son bureau n'avait reçu aucune coopération de la part du gouvernement fédéral.
Les implications juridiques et politiques
Cette inculpation soulève des questions fondamentales sur l'équilibre des pouvoirs aux États-Unis.
Le conflit de compétence
L'administration Trump affirme que les États n'ont pas compétence pour poursuivre des agents fédéraux pour des actes commis dans le cadre de leurs fonctions. « Le gouvernement fédéral a seul autorité pour enquêter sur ses propres agents », a déclaré un porte-parole du département de la Sécurité intérieure.
Mais les responsables du Minnesota contestent cette interprétation. « Il n'existe pas d'immunité absolue pour les agents fédéraux qui commettent des crimes dans cet État ou dans tout autre », rétorque Mary Moriarty.
Un précédent pour l'avenir
Si Castro est condamné, cela pourrait ouvrir la voie à d'autres poursuites locales contre des agents fédéraux. Plusieurs familles de victimes, dont celle de Renée Good, envisagent déjà des actions en justice.
L'affaire pourrait également avoir des répercussions politiques. Les démocrates du Minnesota, qui ont critiqué l'opération Metro Surge, y voient une confirmation de leurs alertes. « Quand on envoie des milliers d'agents armés sans formation adéquate, les drames sont inévitables », déclare Molly Coleman, membre du conseil municipal de Saint Paul.
Conclusion
L'inculpation de Christian Castro par la justice du Minnesota marque un tournant dans la gestion des violences commises par les forces fédérales lors des opérations migratoires. Pour la première fois, un agent de l'ICE devra répondre de ses actes devant un tribunal d'État, et non devant ses supérieurs hiérarchiques.
Cette affaire révèle les tensions profondes entre l'administration Trump et les États qui refusent de voir leurs habitants traités comme des ennemis. Elle montre aussi le rôle crucial des vidéos citoyennes et des réseaux sociaux pour contrer les récits officiels. Sans les images filmées par les voisins et les militants, Julio Cesar Sosa-Celis serait probablement encore en prison, accusé d'avoir attaqué des agents.
Reste à savoir si ce procès sera un cas isolé ou le début d'une remise en cause plus large de l'impunité des forces fédérales. Les prochaines semaines, avec l'arrestation de Castro et l'ouverture de son procès, apporteront des éléments de réponse. Une chose est sûre : les jeunes Latinos, qui se mobilisent massivement sur TikTok et Instagram, ne comptent pas laisser cette affaire tomber dans l'oubli.