Deux femmes assassinées, deux enfants traumatisés, et une institution qui demande à la France d'ouvrir les yeux. L'arrestation de Cédric Prizzon au Portugal le 25 mars 2026 aurait pu n'être qu'un fait divers de plus dans la longue litanie des féminicides. Mais le Haut conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a refusé de laisser ce drame sombrer dans l'anonymat statistique. En qualifiant ce double meurtre de « terrorisme misogyne » et en réclamant la saisine du parquet antiterroriste, le HCE a posé un geste politique lourd : nommer une menace que le droit français ne sait pas encore voir. Le procureur antiterroriste a fermé la porte. Reste à comprendre pourquoi, et ce que ce refus dit de notre rapport à la violence faite aux femmes.

Double féminicide au Portugal : la nuit où tout a basculé
Audrey Cavalié avait 40 ans. Angela Legobien-Cadillac, 26 ans. Leurs noms sont sortis de l'anonymat des victimes de féminicide grâce au communiqué officiel du Haut conseil à l'égalité, qui a pris le parti de les nommer publiquement. Toutes deux ont été retrouvées mortes au Portugal, asphyxiées, dans des circonstances que l'enquête reconstitue pièce par pièce. Selon les autopsies rapportées par franceinfo, la cause du décès est identique pour les deux victimes : l'asphyxie. Un mode opératoire qui exclut la thèse de l'accident ou de la dispute ayant mal tourné.
Cédric Prizzon, 42 ans, ancien policier, a pris la fuite vers le Portugal après les meurtres, emmenant avec lui deux enfants : un garçon de 12 ans, né de son union avec Audrey Cavalié, et une fillette d'un an et demi, qu'il partageait avec Angela Legobien-Cadillac. Interpellé le 25 mars, il est aujourd'hui incarcéré au Portugal, où les poursuites pénales engagées contre lui dessinent le tableau d'une violence multiforme. D'après Le Parisien, les chefs d'accusation portugais incluent l'homicide aggravé, l'enlèvement, la profanation de cadavre, des violences domestiques sur la fillette de 18 mois, le faux et usage de faux, ainsi que le port d'arme illégal. Un réquisitoire qui, à lui seul, dit l'ampleur du cauchemar.
Qui étaient Audrey Cavalié et Angela Legobien-Cadillac ?
Le scénario reconstitué par l'enquête, à partir des témoignages recueillis auprès du fils de 12 ans, est d'une brutalité rare. Angela Legobien-Cadillac aurait d'abord participé à l'enlèvement d'Audrey Cavalié, en qualité de complice. Puis, au Portugal, une dispute aurait éclaté entre Angela et Cédric Prizzon : la jeune femme lui aurait suggéré de se rendre et l'aurait menacée de le dénoncer aux autorités. C'est à ce moment que Prizzon l'aurait tuée, après avoir déjà assassiné Audrey. Le fils de 12 ans était présent lors des meurtres et de l'enterrement des deux corps — un détail qui souligne l'extrême gravité des faits et la dimension traumatique pour les enfants. Prizzon aurait, selon les éléments rapportés par la presse, avoué les faits tout en niant la préméditation. Il faut noter que ce récit provient du témoignage d'un mineur en état de choc, ce qui appelle la plus grande prudence dans la restitution des faits.
L'interpellation du 25 mars et le calvaire des deux enfants
L'arrestation de Cédric Prizzon a eu lieu le 25 mars au Portugal, en présence de ses deux enfants. Le garçon de 12 ans, témoin direct des meurtres et des enterrements, porte en lui le poids d'un traumatisme que seule une prise en charge spécialisée pourra atténuer. La fillette de 18 mois, elle, fait l'objet d'une poursuite pour violence domestique au Portugal, ce qui ajoute une couche de gravité insoutenable au tableau d'ensemble. Ces deux enfants ont été arrachés à leur milieu, emmenés à l'étranger dans des conditions atroces, puis retrouvés aux côtés d'un homme soupçonné d'avoir tué leurs mères. L'enquête pour meurtre aggravé a été transférée au parquet de Montpellier, créant le pont naturel vers la question centrale de cet article : la qualification juridique de ces actes relève-t-elle du droit commun ou du droit antiterroriste ?

Un faisceau d'accusations qui dessine une violence méthodique
La liste des poursuites au Portugal dépasse largement le cadre d'un double homicide. Pour Audrey Cavalié, Prizzon est poursuivi pour homicide aggravé, enlèvement et profanation de cadavre — trois chefs qui retracent un scénario de prédation méthodique. Pour Angela Legobien-Cadillac, l'homicide aggravé et la profanation de cadavre s'ajoutent au tableau. Viennent ensuite les violences domestiques sur la fillette de 18 mois, le faux et usage de faux — Prizzon avait notamment équipé le véhicule d'une plaque d'immatriculation falsifiée — et le port d'arme illégal. Ce faisceau d'infractions, rapporté par PROTECTED_5, montre un individu qui a planifié sa fuite avec un niveau de préparation incompatible avec la thèse de l'impulsion soudaine.
Rugbyman, policier, puis « père enragé » : la descente aux enfers de Cédric Prizzon
Comprendre qui est Cédric Prizzon ne signifie pas excuser ses actes — mais montrer que son passage à la violence extrême n'est pas un coup de folie surgi du néant. C'est l'aboutissement d'une trajectoire où chaque étape semble avoir précipité la suivante, dans un enchaînement de frustrations, de condamnations et de ruptures que rien n'est venu endiguer.
Des terrains de rugby à XIII aux uniformes de la police
Le profil de Cédric Prizzon, tel que reconstitué par Libération, dessine celui d'un homme dont l'identité s'est construite dans des environnements où la force physique et l'autorité sont des valeurs cardinales. Joueur de rugby à XIII de haut niveau, il a porté les couleurs du Toulouse olympique XIII, intégré l'équipe de France jeunes, joué aux London Skolars en Angleterre, puis rejoint Villefranche-de-Rouergue. Le rugby à XIII, discipline réputée plus rude et plus codée que son homologue à XV, exige une capacité de combat et un esprit de corps qui forgent des masculinités spécifiques. Prizzon a ensuite revêtu l'uniforme de policier, un métier où l'autorité est institutionnellement conférée. Au moment des faits, il était sans emploi — une chute sociale qui a pu agir comme un catalyseur. Il ne s'agit évidemment pas de réduire un individu à son sport ou à son ancien métier, mais de poser le décor d'un homme dont la position dans le monde s'est construite autour de la domination et du contrôle.

Couteaux, enlèvement d'enfant et menaces de mort : quatre ans de signaux d'alarme
L'historique judiciaire de Prizzon, rapporté par Libération, est un catalogue effrayant d'escalade. En septembre 2020, une dispute avec coups de couteau aboutit à des condamnations de six mois avec sursis pour chacun des protagonistes. À l'été 2021, Prizzon emmène son fils en Espagne sans autorisation : il est déchu de son droit de garde et condamné à neuf mois de prison pour non-représentation d'enfant. En 2022, de nouvelles menaces de mort contre Audrey Cavalié lui valent six mois supplémentaires avec sursis. En octobre 2023, un nouvel épisode. Chaque condamnation est suivie d'un acte plus grave, et aucune ne parvient à endiguer la violence. Cette escalade linéaire — du couteau à l'enlèvement, de l'enlèvement aux menaces de mort, des menaces au meurtre — ressemble à s'y méprendre à une trajectoire de radicalisation. Sauf que personne, à aucun moment, n'a qualifié ainsi ce processus.
Chute sociale et fracture identitaire : l'accélérateur de la violence
La perte de son emploi de policier, ajoutée au retrait de son autorité parentale, a sans doute fonctionné comme un accélérateur pour un homme dont toute l'identité reposait sur la capacité à dominer et à contrôler. Le rugby puis la police offrent des cadres institutionnels où la violence est codifiée, encadrée, légitimée. Lorsque ces cadres disparaissent, la violence n'a plus de contenant. Cédric Prizzon se retrouve alors sans les structures qui donnaient un sens à sa position de force — et c'est précisément dans ce vide qu'une idéologie vient s'incruster, offrant un récit explicatif à sa chute. Ce basculement ne se produit pas dans l'isolement : il s'opère au contact de communautés en ligne qui transforment le ressentiment individuel en combat politique.
« Papa en colère » et propagande masculiniste : comment Prizzon a basculé dans la haine
C'est ici que le basculement opère. Entre un homme violent et un terroriste, il y a un pont : l'idéologie. Et dans le cas de Prizzon, ce pont a un nom, une date, un lieu. Il s'appelle le mouvement des « droits des pères », et il s'est incarné dans des espaces numériques où la haine des femmes se nourrit du ressentiment des pères séparés.
Le groupe Facebook « papa en colère » et la « red pill » des pères séparés
À partir de septembre 2023, Cédric Prizzon rejoint un groupe Facebook masculiniste. Le Haut conseil à l'égalité identifie cette date comme le moment de sa « conscientisation » politique — un terme qui, dans le vocabulaire de la lutte contre les radicalisations, prend un sens très précis. Invitée de France Inter, Bérangère Couillard, présidente du HCE, a confirmé que Cédric Prizzon était membre actif d'un groupe Facebook masculiniste, expliquant que dans ces espaces « se trouve une dynamique de radicalisation qui fait l'apologie de la violence envers les femmes et qui accuse la justice d'être trop féminisée et donc illégitime. » Ce processus correspond au concept de « red pill » emprunté à la propagande masculiniste : l'idée d'un éveil à une condition masculine supposément opprimée par le système et par les femmes. Prizzon publie quotidiennement sur Facebook, dénonçant la « corruption » de la justice, le complot des femmes, le système qui broie les pères. Un lexique qui n'a rien d'anecdotique : c'est le vocabulaire structuré d'une idéologie de haine.
Manifestations devant les tribunaux et menaces publiquement affichées
La radicalisation de Prizzon ne s'est pas limitée au monde virtuel. Il manifestait physiquement avec d'autres pères séparés devant le tribunal de Rodez et la mairie de Villefranche-de-Rouergue, arborant des pancartes, haranguant les passants, construisant une identité de martyr de la justice. Selon les éléments rapportés par Libération, ses publications Facebook dénonçaient quotidiennement la justice et il avait prévenu : « S'il le faut, je vais foutre le bordel au niveau national. » Cette menace, publique, antérieure aux faits, est centrale pour débattre de la préméditation et de la dimension terroriste. Ce n'est pas un homme qui a craqué un soir de dispute. C'est un homme qui a annoncé, publiquement, son intention de frapper au-delà du cadre local. La violence verbale et la menace d'un passage à l'acte à cette échelle étaient là, écrites noir sur blanc, avant les meurtres. Le parallèle avec d'autres trajectoires de radicalisation est troublant, à une différence près : personne n'a signalé ces propos.

Le mouvement des « droits des pères » : une idéologie déguisée en cause légitime
Le HCE décrit le mouvement dit des « droits des pères » comme un mouvement masculiniste « structuré, notamment sur les réseaux sociaux, et dangereux, accusant les femmes d'être responsables des injustices subies par les hommes, en particulier sur la question de la garde d'enfants. » La subtilité de ce mouvement, c'est qu'il s'abrite derrière une revendication qui peut sembler raisonnable — le droit pour un père de voir ses enfants. Cette façade légitime le rend d'autant plus insidieux : elle permet de banaliser des discours qui, peu à peu, glissent de la plainte à la diabolisation des femmes, puis à la légitimation de la violence. Cédric Prizzon n'a pas basculé en un jour. Il a été capté par un écosystème idéologique qui transforme le dolorisme masculin en arme de guerre contre les femmes.
« Terrorisme misogyne » : pourquoi le HCE frappe un grand coup
Le 2 avril 2026, le Haut conseil à l'égalité publie un communiqué qui fait l'effet d'une bombe institutionnelle. En demandant la saisine du parquet national antiterroriste, le HCE ne se contente pas de commenter l'actualité : il tente de déplacer les lignes du débat pénal et politique. C'est un acte fondé sur son rapport annuel 2026 sur le sexisme et sur une analyse idéologique précise du mouvement des « droits des pères ». Cette démarche s'inscrit dans une séquence où la justice fait face à des affaires de plus en plus complexes, comme le retour en prison de Nathan B. et Stevan M. dans l'affaire Leslie et Kevin, rappelant que les frontières entre crime de droit commun et violence systémique sont de plus en plus poreuses.
Bérangère Couillard nomme le terrorisme misogyne
Le communiqué du 2 avril porte la signature de Bérangère Couillard, présidente du HCE. Dans un communiqué repris par Le Figaro, elle estime que « cette affaire doit être un électrochoc pour comprendre la menace masculiniste et les dangers qu'elle fait peser sur les femmes dans notre pays » et ajoute que « lorsqu'une idéologie de haine des femmes se diffuse, banalise la violence et légitime des passages à l'acte, elle ne peut plus être traitée comme un phénomène périphérique. Elle appelle une réponse publique à la hauteur. » Le terme choisi par le HCE est « terrorisme misogyne », et non simplement « féminicide ». Ce glissement lexical est un acte politique majeur : il déplace le crime de la sphère privée — la dispute conjugale, la rupture mal vécue — à la sphère politique, celle d'une idéologie qui dépasse l'individu. Le HCE dépend de Matignon, ce qui donne à cette demande un poids institutionnel spécifique. Ce n'est pas un collectif associatif qui s'exprime, c'est un organisme d'État.

10 000 signatures et une mobilisation qui dépasse le cas Prizzon
La demande du HCE ne tombe pas du ciel. Elle cristallise une exigence citoyenne qui existait avant elle. Une pétition lancée par l'association Mouv'enfants, relayée par Osez le féminisme !, a dépassé les 10 000 signatures en quelques jours seulement. Ce niveau de mobilisation, dans un délai aussi court, montre que l'exaspération est large : au-delà du cas Prizzon, ce sont des milliers de personnes qui demandent que la violence masculiniste soit traitée comme une menace politique et non comme une série de drames privés. Le HCE a agi comme un porte-voix institutionnel de cette exigence, en l'appuyant sur un cadre d'analyse solide.
Le précédent de l'affaire incel de juillet 2025
Le HCE ne part pas de zéro. En juillet 2025, le parquet national antiterroriste avait mis en examen un lycéen de 18 ans soupçonné de vouloir attaquer des femmes avec des couteaux — une première concernant une personne se revendiquant « incel », une des mouvances masculinistes. Ce précédent est important : il montre que le PNAT a déjà accepté, dans au moins un cas, de relier la violence contre les femmes à une idéologie terroriste. L'ironie, c'est que cette ouverture s'est produite pour la mouvance incel — précisément celle que les chercheuses comme Stéphanie Lamy estiment être la partie émergée de l'iceberg, tandis que les « pères enragés » comme Prizzon restent dans l'angle mort. Le HCE avait déjà posé ces jalons dans son rapport de janvier 2026, où il estimait que le terrorisme misogyne « exige une doctrine spécifique, des outils d'identification adaptés et une réponse institutionnelle. » L'affaire Prizzon a transformé cette recommandation en urgence.
« Affaire individuelle » : le procureur antiterroriste referme la porte
Le lendemain, 3 avril 2026, la réponse tombe. Et elle est cinglante. Olivier Christen, procureur national antiterroriste, refuse de se saisir du dossier. Ce refus n'est pas une surprise juridique — il était attendu — mais il cristallise un conflit institutionnel d'une rare intensité.
Des faits « terrifiants » mais cantonnés à l'individu
Sur les ondes de franceinfo, Olivier Christen déclare sans ambiguïté : « Je n'entends pas me saisir de cette affaire, parce que je pense que le parquet de Montpellier, qui est celui qui en est saisi, est tout à fait à même de la traiter dans sa dimension la plus grave. » Le paradoxe est saisissant : Christen qualifie les faits d'« absolument terrifiants et dramatiques », mais les cantonne à une « affaire individuelle. » C'est exactement le point de friction. Pour le HCE, l'affaire n'est pas individuelle précisément parce qu'elle est liée à une idéologie diffusée en ligne au sein de réseaux structurés. Pour le PNAT, le fait qu'un individu isolé, même imprégné d'une idéologie, commette un crime ne suffit pas à activer la qualification terroriste.
L'indépendance judiciaire comme rempart contre la pression gouvernementale
Christen ne s'arrête pas au refus. Il répond directement au HCE en rappelant un principe constitutionnel fondamental : « Les organes rattachés au gouvernement ne peuvent faire pression de quelque façon que ce soit sur la justice pour décider quelle qualification doit être donnée à des faits. » Il ajoute qu'« il serait opportun que l'ensemble des organes qui sont rattachés au gouvernement se dispensent de donner ce qui peut paraître comme des instructions sur l'autorité judiciaire, qui doit rester indépendante dans son approche de ces sujets. » Cet argument est juridiquement fondé — la séparation des pouvoirs est un pilier de la République. Mais politiquement, il est dérangeant, car il renvoie le HCE à sa place consultative et minoritaire. Christen tient à rappeler que « le seul qui peut définir les politiques générales » dans le domaine judiciaire, « c'est le ministre de la Justice. » Ce conflit institutionnel entre un organisme rattaché à Matignon et un magistrat indépendant est un nœud du dossier, une tension qui n'est pas sans rappeler les débats autour d'autres affaires sensibles, comme la tentative de fermeture du site WikiDati par Rachida Dati, où la frontière entre pression politique et indépendance judiciaire est elle aussi mise à l'épreuve.
Le parquet de Montpellier face à l'extrême gravité des faits
Olivier Christen insiste sur le fait que le parquet de Montpellier dispose des moyens de traiter cette affaire « dans sa dimension la plus grave. » L'enquête pour meurtre aggravé a effectivement été confiée à ce parquet, qui pourra mobiliser des moyens d'investigation conséquents. Mais il y a une différence de nature entre les outils du droit commun et ceux du droit antiterroriste : la garde à vue prolongée, les interceptions de sécurité, les perquisitions de nuit, l'accès aux fichiers de renseignement. Autant de leviers qui ne sont pas accessibles dans un dossier criminel classique, mais qui auraient pu permettre de remonter les réseaux masculinistes auxquels Prizzon appartenait — exactement ce que le HCE demandait en plaidant pour la saisine du PNAT afin de « mobiliser des moyens capables de remonter des réseaux de radicalisation et de permettre d'identifier des soutiens actifs. »

Code pénal contre réel : pourquoi le terrorisme misogyne n'existe pas en droit français
Le refus du PNAT n'est pas un coup de tête ni un manque d'empathie. Il repose sur l'architecture même du droit antiterroriste français, conçu pour répondre à des menaces très précises — et qui n'inclut pas, à ce jour, le terrorisme misogyne.
L'article 421-1 et ses exigences : groupe, intention et ordre public
L'article 421-1 du code pénal définit le terrorisme comme un acte de violence commis « en vue de troubler gravement l'ordre public par l'intimidation ou la terreur. » La jurisprudence y ajoute une exigence de lien avec une « entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l'ordre public. » Autrement dit, il ne suffit pas qu'un individu soit motivé par une idéologie pour que son acte soit qualifié de terroriste. Il faut démontrer que cet acte s'inscrit dans une démarche de perturbation de l'ordre public, avec une intention de terreur dépassant le cercle des victimes directes. Dans le cas de Prizzon, les magistrats peinent à retenir cette qualification : les meurtres ont été commis au Portugal, dans un cadre privé, sans revendication publique, sans appel à d'autres individus à commettre des actes similaires. Même si l'idéologie masculiniste a nourri sa haine, le lien entre cette idéologie et une volonté de « troubler gravement l'ordre public » en France est juridiquement difficile à établir. C'est la limite structurelle du droit actuel.
L'absence de doctrine terroriste masculiniste dans la jurisprudence
Contrairement au terrorisme islamiste, qui a produit une abondante doctrine juridique et des infractions spécifiques — association de malfaiteurs terroriste, consultation de sites terroristes, apologie du terrorisme —, le masculinisme ne dispose d'aucun cadre pénal dédié. Il n'existe pas d'infraction de « consultation de sites masculinistes », pas de délit d'« apologie du terrorisme misogyne », pas de catégorie d'« association de malfaiteurs masculiniste ». Le rapport 2026 du HCE le souligne d'ailleurs explicitement : le terrorisme misogyne « exige une doctrine spécifique, des outils d'identification adaptés et une réponse institutionnelle. » Or, rien de tout cela n'existe aujourd'hui dans le droit français. Le code pénal est un instrument taillé pour les menaces d'hier, pas pour celles de demain. Et tant que le législateur n'aura pas créé les infractions correspondantes, les magistrats du PNAT resteront dans l'impossibilité juridique de se saisir, même s'ils en avaient la volonté.
Le retard français face à une menace reconnue internationalement
Depuis 2018, l'idéologie misogyne est répertoriée comme menace terroriste émergente par les organisations antiterroristes internationales. Le Canada, le Royaume-Uni et l'Australie ont intégré cette catégorie dans leurs grilles de menace. En France, le code pénal reste muet. Ce décalage entre la reconnaissance internationale du terrorisme misogyne et l'absence de traduction juridique interne pose un problème concret : même si la volonté politique existait, les outils manquent. Le droit antiterroriste français a été construit par strates successives, en réaction au terrorisme corse, puis au terrorisme islamiste. Chaque menace a produit son propre corpus juridique. Le terrorisme misogyne, lui, n'a encore généré aucune strate législative. C'est ce vide que le HCE tente de combler, non pas en demandant au PNAT de forcer le droit, mais en appelant le législateur à créer les conditions d'une réponse adaptée.
Incel, oui. « Père enragé », non : le point aveugle de l'État
C'est ici que l'analyse dépasse le cas Prizzon pour toucher à un aveuglement structurel. La France sait repérer certaines formes de terrorisme masculiniste et en ignore d'autres. Ce n'est pas un détail : c'est un angle mort qui a des conséquences concrètes en termes de prévention.
Réduire le terrorisme masculiniste aux incels, c'est laisser les « pères enragés » hors champ
Dans une analyse publiée sur Mediapart, la chercheuse Stéphanie Lamy développe une thèse éclairante : l'État français concentre son attention sur la mouvance incel — ces jeunes hommes célibataires, souvent inspirés par des modèles américains, qui célèbrent la violence contre les femmes sur des forums obscurs — mais ignore systématiquement les milieux radicaux des « pères enragés ». Pourtant, ces hommes d'âge mûr, souvent intégrés socialement, pères de famille, exerçant parfois des professions valorisantes, représentent une menace au moins aussi grave. Leur radicalisation se fait autour de la question de la garde d'enfants, un sujet qui touche à des millions de foyers et qui bénéficie d'une forme de sympathie populaire. Lamy montre que cette asymétrie de traitement contribue paradoxalement à une « héroïsation » des auteurs incels — on les étudie, on les nomme, on leur consacre des rapports de renseignement — tandis que les « pères enragés » restent invisibles. Prizzon n'est pas un incel. Il est un « père enragé ». Et c'est précisément cette catégorie que l'État ne sait pas voir.
Polytechnique 1989 : quand la France a déjà ignoré le terrorisme antiféministe
L'histoire offre un précédent tragique. Le 6 décembre 1989, Marc Lépine entre à l'École polytechnique de Montréal, sépare les hommes des femmes, et tire sur quatorze étudiantes avant de se suicider. Il laisse une lettre où il déclare vouloir « combattre le féminisme. » Ce massacre est reconnu internationalement comme le premier acte de terrorisme misogyne documenté de l'époque contemporaine. Le tireur avait d'ailleurs lui-même qualifié ses motivations de « politiques » — refusant qu'on les réduise à un acte de folie. Depuis 2018, l'idéologie misogyne est répertoriée comme menace terroriste émergente par les organisations antiterroristes internationales, dont le Canada, le Royaume-Uni et l'Australie ont intégré cette catégorie dans leurs grilles de menace. La France, elle, n'a toujours pas franchi ce pas. Près de quarante ans après Polytechnique, le terrorisme antiféministe reste un concept absent de notre arsenal juridique. L'affaire Prizzon rappelle que cette absence n'est pas théorique : elle a un coût en vies humaines.
« Question privée » contre sujet politique : une asymétrie de traitement
La comparaison est nécessaire, même si elle dérange. Les réponses politiques et judiciaires au terrorisme islamiste ont été massives, immédiates et structurantes. Le parquet national antiterroriste a été créé en 1986. Les lois antiterroristes se sont empilées au fil des décennies, élargissant sans cesse le champ des infractions, des peines, des moyens d'enquête. Les services de renseignement ont développé des cellules spécialisées. Le terrorisme islamiste est traité comme un sujet politique majeur, une priorité nationale. Les réponses au terrorisme misogyne, en revanche, ont été « moins proactives » car ces crimes tendent à être considérés comme une « question privée » — un drame conjugal, une rupture mal vécue, un homme « qui a craqué » — plutôt que comme un véritable sujet politique. Cette asymétrie de traitement est le cœur du problème. Elle explique pourquoi un homme peut manifester devant des tribunaux, intégrer des groupes de haine en ligne, proférer des menaces publiques, et n'être signalé par aucun service de renseignement. La violence contre les femmes, quand elle est le fait d'un conjoint ou d'un ex-conjoint, reste perçue à travers le prisme de l'intime. Le terrorisme misogyne exige précisément de dépasser ce prisme.
Après l'affaire Prizzon : les propositions concrètes du HCE
Face au refus du procureur antiterroriste, le HCE ne s'est pas contenté d'un acte symbolique. Dans son communiqué du 2 avril, repris par France Bleu, l'organisme a formulé une série de mesures opérationnelles qui méritent d'être examinées pour elles-mêmes, indépendamment du débat sur la qualification pénale de l'affaire Prizzon.
Catégorie « masculinisme » chez Pharos et formation de la police du web
Le HCE appelle à « renforcer les contrôles de l'Arcom et de Pharos et créer une catégorie autonome « masculinisme » dans les signalements pour suivre le phénomène. » Concrètement, cela signifie que lorsqu'un internaute signale un contenu en ligne, il pourrait désormais le classer sous une rubrique « masculinisme », permettant aux services de renseignement et aux plateformes de tracer la prolifération de ces discours de haine. Actuellement, aucun mécanisme de ce type n'existe : les contenus masculinistes relèvent du flou, entre discours de haine générique et propos sexistes sans cadre spécifique. Le HCE demande également la reconnaissance de « la radicalisation masculiniste comme une menace pour la sécurité publique » et des formations spécifiques de la police du web. Bérangère Couillard l'avait souligné sur France Inter : il faut « être extrêmement vigilants » face à des réseaux qui amplifient la haine. Ces propositions visent à doter l'État des mêmes capacités de détection pour le masculinisme que celles qui existent déjà pour d'autres formes de radicalisation.
Un Observatoire national pour centraliser les signaux faibles
Le HCE plaide en outre pour se voir confier une mission d'Observatoire national du masculinisme et des radicalisations sexistes. L'idée est de créer une structure pérenne capable de centraliser les signaux faibles — propos violents en ligne, participation à des groupes radicaux, menaces explicites — avant qu'ils ne se transforment en passages à l'acte. Dans le cas Prizzon, les signaux étaient publics et nombreux : publications quotidiennes sur Facebook, participation à des manifestations agressives devant les tribunaux, menace de « foutre le bordel au niveau national. » Aucun dispositif n'existait pour agréger ces éléments et déclencher une alerte. Un observatoire dédié aurait pu, dans l'idéal, permettre de connecter les dots et de faire remonter le dossier avant qu'il ne soit trop tard.
Audrey, Angela, et celles qui suivront : le prix du déni
Audrey Cavalié et Angela Legobien-Cadillac méritent mieux qu'un traitement au rabais de leur mort. Le refus de qualifier le terrorisme misogyne ne protège personne — pas plus les femmes que les enfants témoins, comme ce fils de 12 ans qui a vu ses deux mères mourir et être enterrées, ou cette fillette de 18 mois poursuivie pour violences domestiques au Portugal. La question laissée ouverte est celle-ci : combien d'affaires comme celle de Prizzon faudra-t-il pour que la France aligne son droit sur la réalité d'une menace que le reste du monde commence à nommer ? Car tant que le code pénal n'intégrera pas le terrorisme misogyne dans son architecture, les procureurs antiterroristes resteront dans l'incapacité juridique d'agir, et les Prizzon de demain continueront d'évoluer dans un angle mort que rien ne vient éclairer. Comme d'autres affaires récentes l'ont montré, de la découverte de deux bébés dans un congélateur en Haute-Saône aux féminicides conjugaux qui s'accumulent chaque année, la violence contre les femmes ne cesse de tester les limites de notre système judiciaire.
Conclusion
Le refus du PNAT dans l'affaire Prizzon n'est pas un simple débat de qualification pénale, mais le symptôme d'un aveuglement structurel de l'État face au terrorisme misogyne. Le droit antiterroriste français, construit par strates pour répondre au terrorisme corse puis islamiste, ne dispose d'aucun cadre adapté à une violence qui se nourrit d'idéologies masculinistes en ligne. Le HCE a eu le mérite de nommer cette menace et de proposer des premiers outils concrets — catégorie « masculinisme » chez Pharos, formation de la police du web, observatoire national. Reste à savoir si le législateur saura saisir ce moment de cristallisation pour doter la France des moyens de prévenir le prochain drame. Audrey Cavalié et Angela Legobien-Cadillac paient aujourd'hui le prix de ce vide juridique. Elles ne devraient pas être les dernières.