La cour criminelle de Seine-Saint-Denis a rendu son verdict le 20 février 2026, concluant cinq années de procédure judiciaire. Miguel D., le principal agresseur de Jérémie Cohen, a été condamné à dix ans de réclusion criminelle pour des violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Cette affaire, qui avait profondément marqué l'opinion publique en 2021, illustre de manière frappante comment la justice française peut établir un lien de causalité entre des coups portés dans la rue et un accident mortel survenu quelques instants plus tard.

Les faits du 16 février 2021 à Bobigny
Le soir du 16 février 2021, Jérémie Cohen, un homme de 31 ans souffrant d'un léger handicap psychique, se trouve dans les rues de Bobigny, en Seine-Saint-Denis. Ce qui devait être une soirée ordinaire bascule rapidement dans la violence. Les événements qui suivent seront reconstitués grâce aux témoignages et aux images de vidéosurveillance, mais aussi grâce à une vidéo amateur récupérée par la famille.
Deux scènes de violences successives
Les investigations ont permis d'établir que les agressions se sont déroulées en deux temps distincts. Lors d'une première scène, Jérémie Cohen est pris à partie par Miguel D., alors âgé de 31 ans, et Kenny A., 27 ans. Les coups commencent à pleuvoir. Kenny A. reconnaîtra avoir porté plusieurs coups, notamment au visage, au cours de cette première phase.
Mais les violences ne s'arrêtent pas là. Après un court répit, une deuxième scène de violence se déclenche. Cette fois, Miguel D. s'en prend seul à Jérémie Cohen, lui portant des coups violents au torse et à la tête. Les témoins parleront ensuite d'« écrasements de tête », de « lynchage », affirmant même qu'« ils l'ont massacré ».
La fuite tragique vers le tramway
Sous les coups, Jérémie Cohen cherche à fuir. Désorienté, apeuré, il court sans regarder où il va. Dans sa précipitation, il ne voit pas arriver le tramway qui circule sur la ligne de Bobigny. La collision est brutale. Le jeune homme est percuté de plein fouet par la rame. Le traumatisme crânien provoqué par l'impact lui sera fatal.
Sur le moment, l'affaire est traitée comme un simple accident de la circulation. La piste d'une tragédie routière sans lien avec des violences antérieures est privilégiée. Mais la famille de Jérémie Cohen refuse cette version. Elle lance un appel à témoins et parvient à récupérer une vidéo réalisée par un touriste étranger qui passait par là. Ces images changent tout : elles montrent clairement la deuxième scène de violences et la collision mortelle qui s'ensuit.
Le lien de causalité établi par la justice
C'est sur la question du lien de causalité que s'est jouée l'issue de ce procès. Comment peut-on tenir responsable de la mort quelqu'un qui n'a pas directement provoqué l'accident ? C'est toute la complexité de cette affaire, et c'est précisément ce que les magistrats ont dû trancher.
L'argumentation de l'accusation
L'avocat général Théo Lemettre a martelé un argument déterminant tout au long du procès : « La cause médicale de la mort est le tram, mais ce qui a causé de façon certaine la collision avec le tram, ce sont les violences ». Cette formule résume parfaitement l'enjeu juridique de l'affaire.
Le représentant du parquet a souligné que Jérémie Cohen, handicapé et particulièrement vulnérable, avait encaissé les coups sans pouvoir se défendre. Son seul réflexe a été de fuir, sans réfléchir aux dangers qui l'entouraient. Sans ces violences répétées, il n'aurait jamais couru vers cette voie de tramway. Il serait toujours vivant.
Le verdict des juges
En rendant son verdict, le président Christophe Petiteau a expliqué à Miguel D. la décision de la cour : « Les violences que vous avez commises sur la personne de Jérémie Cohen, des violences répétées, avaient été la cause directe de sa fuite et donc du décès ».
Cette formulation est capitale. Elle signifie que la justice française reconnaît qu'une personne peut être pénalement responsable d'un décès même si elle n'a pas directement causé la mort. Le lien de causalité peut être indirect, pourvu qu'il soit direct et certain. Ici, les violences ont provoqué la fuite, et cette fuite a conduit à l'accident. La chaîne est complète.
Les peines prononcées et leur signification
Le 20 février 2026, après une semaine de procès et plusieurs heures de délibéré, la cour criminelle départementale de Seine-Saint-Denis a rendu sa décision. Deux accusés, deux peines différentes, reflétant le degré d'implication de chacun.

Dix ans de réclusion criminelle pour Miguel D.
Miguel D., considéré comme le principal agresseur, écope de dix ans de réclusion criminelle. Il était poursuivi pour « violences volontaires en réunion ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Cette qualification criminelle expose théoriquement à une peine pouvant aller jusqu'à vingt ans en présence de circonstances aggravantes.
La peine de dix ans se situe donc dans la fourchette basse, mais reste lourde. Elle correspond presque exactement aux réquisitions de l'avocat général, qui avait demandé onze années de réclusion. Miguel D., ancien manutentionnaire intérimaire, était incarcéré depuis avril 2022 à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis. Son casier judiciaire ne comportait qu'une seule condamnation, pour un délit routier.
Trente mois de prison dont quinze avec sursis pour Kenny A.
Le deuxième accusé, Kenny A., poseur de voies ferrées de 27 ans, est condamné à trente mois d'emprisonnement, dont quinze mois avec sursis. Il était poursuivi pour le délit de violences en réunion, une infraction correctionnelle passible de six ans d'emprisonnement en cas de récidive.
Kenny A. a reconnu avoir participé à la première scène de violences, portant quelques coups au visage de la victime. Mais il n'était pas présent lors de la deuxième agression, celle qui a directement provoqué la fuite mortelle. Cette distinction a été prise en compte par les juges. Ayant déjà passé quatre mois en détention provisoire, Kenny A. a pu quitter le tribunal libre, sa peine étant aménageable.
Comprendre la réclusion criminelle
Pour bien saisir la portée de ce verdict, il faut comprendre ce que signifie concrètement une peine de réclusion criminelle. C'est une notion juridique spécifique, différente de l'emprisonnement classique, et qui emporte des conséquences particulières.
Une peine criminelle, pas correctionnelle
En France, la distinction entre crimes et délits est fondamentale. Les crimes, jugés en cour d'assises ou cour criminelle départementale, sont punis de peines criminelles : réclusion criminelle ou détention criminelle. Les délits, jugés en tribunal correctionnel, sont punis de peines d'emprisonnement.
La réclusion criminelle est une peine privative de liberté d'une durée minimale de dix ans, pouvant aller jusqu'à la perpétuité. Elle s'applique aux crimes de droit commun, par opposition à la détention criminelle réservée aux crimes politiques. Elle est exécutée en maison centrale ou en centre de détention, des établissements pénitentiaires spécifiques.
Les aménagements possibles après la période de sûreté
Une condamnation à dix ans de réclusion criminelle ne signifie pas nécessairement dix années derrière les barreaux sans possibilité d'aménagement. Après une période de sûreté, le condamné peut bénéficier de différents dispositifs.
La semi-liberté permet au détenu d'être libre la journée pour travailler ou se former, tout en regagnant l'établissement pénitentiaire chaque nuit. Le placement à l'extérieur offre la possibilité d'exercer une activité professionnelle ou humanitaire avec un hébergement en structure associative. La libération conditionnelle peut être accordée si le condamné a exécuté une partie suffisante de sa peine et présente des garanties de réinsertion.
Pour une peine de dix ans, ces aménagements restent toutefois soumis à des conditions strictes et à l'appréciation du juge de l'application des peines.
Les profils des accusés et la défense tentée
Durant le procès, les personnalités de Miguel D. et Kenny A. ont été décortiquées par la cour. Leurs parcours, leurs motivations, leurs explications ont été passés au crible.
Miguel D., un homme sans histoire violente
Miguel D. est décrit comme un ancien manutentionnaire intérimaire de 31 ans, sans antécédents judiciaires pour violences. Seule une condamnation pour un délit routier figure à son casier. Le jour des faits, il portait de longues tresses ; au moment du procès, ses cheveux étaient courts. Pendant les audiences, il a gardé le regard baissé.
Face aux accusations, Miguel D. a reconnu les violences mais a refusé d'admettre le lien avec la mort : « Je reconnais les violences mais elles n'ont pas causé la mort ». Une position que la cour n'a pas retenue.

Kenny A., une silhouette massive
Kenny A., 27 ans, mesure 1,85 mètre pour 110 kilos. Une silhouette imposante qui contraste avec son statut de poseur de voies ferrées, un métier modeste. Lui non plus n'avait jamais été condamné pour violences.
Les deux hommes comparaissaient en pull blanc, une tenue sobre sans doute conseillée par leurs avocats pour ne pas donner une image défavorable.
La thèse de l'agrafeuse et les incohérences
Pour se justifier, les accusés ont développé une version des faits présentant Jérémie Cohen comme l'agresseur. Ils ont affirmé qu'il se masturbait en pleine rue près d'une femme, qu'il aurait agressé sexuellement la petite amie de Miguel D., et qu'il était armé d'une agrafeuse.
Une défense qui s'est effondrée sous les contradictions. Kenny A. prétendait avoir désarmé Jérémie Cohen et jeté l'agrafeuse dans une poubelle après la première scène. Mais Miguel D. expliquait être revenu frapper la victime parce qu'elle avait encore l'agrafeuse. Les deux versions s'excluent mutuellement.
L'avocate de la famille, Me Pascale Laporte, a martelé : « L'agrafeuse n'existe pas. Aucun des témoins ne l'a vue ». Elle a également souligné l'incohérence de l'accusation d'agression sexuelle : « Il n'a pas la moindre agression à son actif, il préférait les hommes et il allait sur des sites de rencontres. Et tout d'un coup, il agresserait deux femmes ? »
Le contexte médiatique et politique de l'affaire
L'affaire Jérémie Cohen a dépassé largement le cadre judiciaire pour devenir un fait de société, instrumentalisé dans des débats politiques qui n'avaient parfois aucun rapport avec la réalité des faits.
L'absence de mobile antisémite
Jérémie Cohen était de confession juive et portait occasionnellement une kippa, retrouvée dans son sac après sa mort. Cette information a alimenté des spéculations sur un possible mobile antisémite, d'autant que l'affaire a pris une importance médiatique considérable.
Pourtant, l'enquête n'a retenu aucune motivation religieuse ou raciale. Les témoins ont confirmé que Jérémie Cohen ne portait pas de kippa sur sa tête ce soir-là. Les agresseurs ne connaissaient pas sa religion. L'avocat général a été clair : « Ce n'est pas un meurtre, pas un assassinat, pas une agression liée à la religion ni un crime lié au narcotrafic ».
L'instrumentalisation politique
Comme d'autres affaires criminelles, le drame de Jérémie Cohen s'est invité dans la campagne présidentielle de 2022. Certains ont voulu voir dans cette mort le symbole de violences urbaines endémiques, voire d'une montée de l'antisémitisme. Une récupération politique que la justice a démentie par son analyse factuelle.
L'avocat général a rappelé que cette affaire avait pris « une importance considérable » médiatiquement, mais il a conclu à « un lynchage doublé d'un effet de groupe, qui a abouti à une mort qui n'était pas recherchée ». Une formule qui replace les faits dans leur réalité : une violence gratuite, sans mobile complexe, mais aux conséquences dramatiques.
Cette affaire rappelle à bien des égards d'autres drames liés à des violences urbaines, comme ceux évoqués dans l'article sur la mort de Quentin Deranque et l'instrumentalisation politique des rixes. Dans les deux cas, des faits divers tragiques ont été récupérés pour nourrir des débats qui dépassaient largement les réalités judiciaires.
La mobilisation de la famille Cohen
Tout au long de la procédure, la famille de Jérémie Cohen s'est battue pour que la vérité éclate. Son combat illustre le rôle que peuvent jouer les proches d'une victime dans le déroulement d'une enquête judiciaire.
Le refus de la thèse de l'accident
Initialement, l'enquête avait été close sur la base d'un simple accident de circulation. La thèse officielle était celle d'un piéton fauché par un tramway, un drame banal dans son principe. Mais la famille n'a jamais accepté cette version.
Elle connaissait Jérémie, savait qu'il n'aurait jamais couru ainsi sans raison. Elle a donc lancé un appel à témoins, diffusé largement, pour retrouver d'éventuels témoins ou des images de la scène.
La vidéo déterminante du touriste étranger
C'est grâce à cette mobilisation qu'un touriste étranger de passage à Bobigny s'est manifesté. Il filmait la rue ce soir-là, sans se douter de l'importance que prendraient ses images. Sa vidéo montrait tout : la deuxième scène de violences, la fuite éperdue de Jérémie Cohen, la collision avec le tramway.
Cette pièce maîtresse a contraint les enquêteurs à rouvrir le dossier sous un autre angle. Elle a permis d'établir le lien de causalité entre les coups portés et l'accident mortel. Sans elle, Miguel D. et Kenny A. n'auraient peut-être jamais été traduits devant la justice.
La réaction de la famille au verdict a été mesurée. Déçue que la peine soit inférieure aux réquisitions, elle a quitté l'audience en silence. Mais sa détermination a porté ses fruits : les responsables de la mort de Jérémie ont été identifiés, jugés et condamnés.
Les questions de responsabilité en cascade
L'affaire Jérémie Cohen pose une question juridique fondamentale : jusqu'où s'étend la responsabilité pénale d'un agresseur lorsque les conséquences de ses actes dépassent ce qu'il avait prévu ?
Une infraction entre homicide volontaire et involontaire
Le droit français distingue plusieurs niveaux de responsabilité dans la mort d'autrui. L'homicide volontaire suppose une intention de tuer, consciente ou non. Il est puni de trente ans de réclusion criminelle, voire de la perpétuité dans certaines circonstances.
L'homicide involontaire, lui, repose sur une faute d'imprudence ou de négligence, sans volonté de nuire. C'est le cas du conducteur qui tue un piéton parce qu'il n'a pas respecté un feu rouge. La peine est beaucoup plus légère, généralement de trois à cinq ans d'emprisonnement, et le procès se tient en tribunal correctionnel.
Entre ces deux extrêmes existe une troisième catégorie : les violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner. C'est sous cette qualification que Miguel D. a été condamné. L'article 222-7 du Code pénal prévoit quinze ans de réclusion criminelle pour cette infraction, portée à vingt ans en présence de circonstances aggravantes comme la réunion.
L'intention de violence, pas de mort
La nuance est subtile mais essentielle. Miguel D. avait l'intention de frapper Jérémie Cohen. Il a volontairement porté des coups, et ce de manière répétée. Mais il n'avait pas l'intention de le tuer. Probablement n'a-t-il même pas imaginé que sa victime puisse mourir des suites de son agression.
Pourtant, la loi le tient responsable de cette mort. Pourquoi ? Parce que les conséquences de ses actes, même non souhaitées, découlent directement de sa violence. Sans les coups, pas de fuite. Sans fuite, pas d'accident. La chaîne de causalité est ininterrompue.
C'est un message fort adressé à tous ceux qui s'adonnent à des violences urbaines : vous êtes responsables de toutes les conséquences de vos actes, même celles que vous n'aviez pas prévues. Une bagarre de rue peut se terminer en drame, et les tribunaux ne vous accorderont pas l'indulgence sous prétexte que vous ne vouliez pas tuer.
Cette notion de responsabilité en cascade n'est pas propre à l'affaire Cohen. On la retrouve dans de nombreux dossiers de violences urbaines, comme ceux évoqués dans l'article sur l'enquête concernant la mort de Quentin Deranque, où la question des conséquences imprévues des violences est également centrale.
Conclusion
Le verdict rendu le 20 février 2026 par la cour criminelle de Seine-Saint-Denis met un point final à cinq années de procédure judiciaire. Miguel D. purgera jusqu'à dix ans de réclusion criminelle pour avoir porté des coups qui ont provoqué la fuite mortelle de Jérémie Cohen. Kenny A., moins impliqué dans les violences ayant directement entraîné le drame, a été condamné à trente mois de prison dont la moitié avec sursis.
Cette affaire restera dans les mémoires comme un exemple frappant de la capacité de la justice française à établir des liens de causalité indirects mais certains. Elle démontre que des violences apparemment « ordinaires » dans le contexte des rues de certaines villes peuvent avoir des conséquences dramatiques, et que leurs auteurs doivent en répondre pénalement.
Au-delà de l'aspect juridique, le drame de Jérémie Cohen interroge sur les mécanismes de la violence urbaine, sur l'effet de groupe qui peut transformer une simple altercation en lynchage, sur la vulnérabilité des personnes handicapées face à l'agressivité. Des questions qui dépassent largement le cas d'espèce et qui continueront d'alimenter le débat public sur les violences dans notre société.