Une rumeur inquiétante s'est emparée des fils d'actualité et des réseaux sociaux ces dernières semaines, semant le doute dans l'esprit de nombreux citoyens : l'armée française préparerait secrètement 25 000 soldats pour un conflit éclair de « quinze jours » programmé pour l'année 2026. Venue de l'étranger, cette information a trouvé un terrain fertile dans une Europe déjà sous le choc de la guerre en Ukraine et par ailleurs en proie à de profondes réflexions stratégiques. Mais que cache réellement ce buzz sensationnaliste ? Entre manipulation de l'information et réalités géopolitiques complexes, il est urgent de décrypter cette histoire qui ressemble davantage à une incompréhension technique qu'à une déclaration de guerre imminente.

« 25 000 soldats pour 2026 » : d'où vient cette rumeur qui affole les réseaux ?
L'origine de cette vague d'inquiétude remonte à une publication récente d'un média turc, rapidement reprise et déformée par de nombreux comptes sur les plateformes sociales. Selon ces articles relayés avec empressement, la France serait sur le point de mobiliser une force massive de 25 000 hommes dans le cadre d'une préparation spécifique à un conflit de courte durée, baptisé « guerre de 15 jours ». La date butoir de 2026, avancée avec une précision trompeuse, a immédiatement agi comme un détonateur sur l'imaginaire collectif, laissant croire à l'existence d'un plan de bataille secret déjà ficelé par les autorités.
Pourquoi cette info fait-elle autant peur ? Tout simplement parce qu'elle semble corroborer, par des chiffres précis et une date apparemment inéluctable, ce que beaucoup redoutent confusément : l'élargissement du conflit ukrainien à l'ensemble de l'Europe occidentale. Elle cristallise les angoisses d'une population qui voit les discours militaires se durcir à l'Est. Pourtant, un examen plus attentif révèle de nombreuses zones d'ombre. Aucun communiqué officiel du ministère français des Armées ne vient étayer ces allégations, et les documents stratégiques publics ne font nulle part mention d'une telle opération programmée. La rumeur, en se nourrissant de l'actualité géopolitique tendue, est parvenue à créer une confusion dangereuse entre l'entraînement militaire normal et une mobilisation offensive.
Le texte viral décrypté : que dit exactement la rumeur ?
Pour comprendre la mécanique de cette désinformation, il faut décortiquer les éléments précis qui circulent avec une virulence inquiétante. Le cœur du récit repose sur trois piliers fondamentaux : le chiffre symbolique de 25 000 militaires, l'expression technique galvaudée « guerre de 15 jours » et la date fatidique de 2026. Souvent présentée sans contexte ni source vérifiable, cette information se propage via des captures d'écran floues et des partages en cascade, gommant peu à peu l'origine incertaine du propos. On passe rapidement d'une hypothèse émise par un média étranger à une « vérité » que tout le monde semble connaître et accepter.
La viralité de ce contenu repose essentiellement sur son caractère anxiogène. En associant une grande puissance militaire comme la France à une date précise et proche, les auteurs de la rumeur créent une fausse sensation d'imminence. Les lecteurs sont invités à croire que quelque chose de grave se prépare dans l'ombre, sans que les institutions ne l'avouent, alimentant ainsi les théories du complot. C'est un mécanisme classique de la désinformation moderne : plus l'information est effrayante et plus elle semble cachée par les élites, plus elle est susceptible d'être crue par ceux qui se sentent vulnérables et impuissants face à l'avenir géopolitique.
Pourquoi 2026 ? L'art d'effrayer avec une date arbitraire
L'utilisation d'une année future précise constitue une arme redoutable pour donner de la crédibilité à une fausse information. En choisissant 2026, les créateurs de cette rumeur se placent délibérément dans une zone grise temporelle : impossible de prouver qu'ils ont tort aujourd'hui, puisqu'il ne s'est encore rien passé, et trop lointain pour que les officiels ne prennent la peine de démentir un fantasme qui semble absurde aux yeux des experts. Cela permet à la rumeur de survivre plusieurs mois, voire plusieurs années, en se nourrissant de chaque actualité internationale mineure pour justifier son existence.
De plus, cette année n'a pas été choisie au hasard. Elle correspond à des échéances électorales majeures et aux nouvelles perspectives budgétaires en Europe, donnant une illusion de cohérence chronologique. Les esprits inquiets y voient la confirmation que « quelque chose » de grave est prévu pour après les prochaines grandes échéances démocratiques. C'est là que le bât blesse : la crise favorise souvent l'augmentation de la stupidité collective, remplaçant l'analyse rationnelle des faits par des peurs irrationnelles et des interprétations hâtives. C'est une technique classique de manipulation, exploitant l'incertitude pour semer le trouble.
La provenance turque : un contexte à prendre avec des pincettes
Il est essentiel de noter que l'information initiale provient de médias turcs, dont certains sont connus pour une ligne éditoriale critique envers l'Occident ou l'OTAN. Dans un contexte géopolitique tendu, où les alliances sont fluctuantes, il n'est pas rare que des rumeurs soient lancées pour tester la réaction de l'opinion publique ou pour perturber le débat public européen. Traduire et relayer une information sans vérifier sa source initiale est une erreur majeure qui peut avoir des conséquences disproportionnées.
D'autant plus que la Turquie elle-même est en pleine réflexion sur sa propre politique de défense, cherchant à moderniser son armée et à naviguer entre les influences occidentales et orientales. Projeter ces interrogations sur un pays comme la France, qui a une histoire militaire et une doctrine stratégique différentes, crée des amalgames trompeurs. Il est donc impératif de toujours vérifier la provenance exacte d'une nouvelle explosive avant de la partager, surtout lorsqu'elle concerne des sujets aussi sensibles que la guerre et la conscription.
« Guerre de 15 jours » : ce que ce concept militaire veut VRAIMENT dire
L'expression choc qui a mis le feu aux poudres est en réalité un terme technique largement galvaudé et sorti de son contexte. Pour les militaires stratèges, parler d'une capacité de combat sur « quinze jours » n'a rien d'une promesse de conflit court ni d'une prédiction de fin de guerre. Il s'agit d'un standard logistique, un jargon froid qui sert à mesurer l'autonomie d'une unité sur le champ de bataille. Comprendre cette nuance est essentiel pour ne pas confondre planification de survie et planification d'attaque.
Lorsqu'un état-major prévoit la capacité de « tenir quinze jours », cela signifie simplement que les troupes disposent de suffisamment de munitions, de carburant, de vivres et de pièces de rechange pour opérer à haute intensité pendant deux semaines sans être réapprovisionnés par l'arrière. C'est une contrainte de réalité logistique : dans un conflit moderne, les lignes de ravitaillement sont les premières ciblées par l'ennemi pour paralyser l'adversaire. Savoir que l'on peut tenir deux semaines malgré les coupures est un gage de résilience, et non une délimitation temporelle de l'hostilité ou une promesse que la guerre sera brève.
Logistique militaire : sustaining le combat, pas le déclarer
La logistique est l'épine dorsale de toute opération militaire, et c'est là que réside la véritable signification du concept des « quinze jours ». Prenons un exemple concret : un exercice majeur comme ceux organisés régulièrement dans l'est de la France ne vise pas à simuler une invasion, mais à tester la chaîne d'approvisionnement. Les généraux se posent des questions vitales : si je suis coupé de mes bases, combien de temps mes chars peuvent-ils tirer ? Mes avions peuvent-ils décoller ? Mes hôpitaux de campagne peuvent-ils soigner les blessés ?
La réponse se calcule souvent en jours d'autonomie. Fixer l'objectif à quinze jours, c'est reconnaître la haute intensité des combats modernes où la consommation de munitions est effrénée. C'est un défi technique immense qui nécessite des stocks prépositionnés et une flotte de camions de ravitaillement prête à l'emploi. Dire que l'armée s'entraîne pour une « guerre de quinze jours », c'est donc une erreur d'interprétation majeure : elle s'entraîne à survivre quinze jours dans l'enfer d'un conflit majeur, ce qui est très différent.

De la contre-insurrection à la haute intensité : le vrai changement de doctrine
Pour saisir pourquoi ce concept refait surface aujourd'hui, il faut regarder l'évolution de la doctrine militaire française depuis deux décennies. Pendant longtemps, l'armée française s'est focalisée sur la contre-insurrection et la lutte contre le terrorisme, notamment au Sahel (opération Barkhane) et au Moyen-Orient. Dans ces conflits asymétriques, l'ennemi est moins équipé, le rythme des opérations est différent, et la consommation de munitions lourdes est moindre.
L'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022 a agi comme un électrochoc stratégique. Elle a rappelé brutalement que le risque d'une guerre conventionnelle entre États, avec des fronts stables et des bombardements massifs, n'avait pas disparu. C'est ce qu'on appelle le « combat de haute intensité ». Face à un adversaire équipé de drones, de missiles de croisière et d'artillerie lourde, la logistique redevient reine. La France, comme ses partenaires, adapte donc ses entraînements pour ne plus être prise au dépourvu, mais cette adaptation est défensive. Elle vise à garantir que si une guerre nous est imposée, nous aurons les moyens de nous défendre, et non de déclencher une offensive arbitraire.
L'autonomie stratégique : un impératif de souveraineté
Ce retour à une logistique de haute intensité s'inscrit dans une volonté plus large d'autonomie stratégique. L'objectif est de ne pas dépendre entièrement d'alliés pour la défense du territoire national. Avoir des stocks permettant de tenir quinze jours sans aide extérieure, c'est s'assurer que la France dispose d'une marge de manœuvre politique et militaire en cas de crise. C'est une façon de dire que la nation est capable de tenir tête le temps nécessaire pour que la communauté internationale se mobilise, ou que des décisions diplomatiques soient prises.
C'est loin d'être une préparation agressive. Au contraire, c'est une garantie de stabilité. Les états-majors savent que la guerre qu'ils doivent préparer est celle qu'ils ne veulent pas mener. Mais l'inconnue reste l'attitude des adversaires potentiels. En se préparant au pire scénario logistique, l'armée s'assure de ne jamais être prise au dépourvu, protégeant ainsi la population par sa capacité de résistance plutôt que par sa capacité de frappe immédiate.
Danemark, Allemagne, Pologne : l'Europe entière repense son armée
La rumeur française ne tombe pas du ciel : elle s'inscrit dans un mouvement continental bien réel et palpable. L'Europe est en train de réviser en profondeur sa copie en matière de défense. De Copenhague à Varsovie, les gouvernements prennent des mesures draconiennes pour augmenter leurs effectifs et leurs budgets, rompant avec des décennies de pacifisme budgétaire hérité de la fin de la Guerre froide. Ce contexte général nourrit les fantasmes, mais il doit être analysé avec lucidité.
Il ne s'agit pas d'une coordination secrète pour une attaque, mais d'une réaction collective et désordonnée face à une menace perçue comme grandissante à l'Est. Chaque pays, selon sa géographie, son histoire et sa politique interne, cherche à renforcer sa crédibilité militaire. Cette course à l'armement est motivée par la peur, non par l'agression. Elle vise à dissuader tout adversaire potentiel de tenter une aventure militaire sur le sol européen, en montrant que chaque nation est prête à se défendre coûte que coûte.
Le Danemark pionnier : femmes, conscription et 11 mois de service
Le Danemark offre l'exemple le plus frappant de cette mutation. Le 1er juillet dernier, le royaume scandinave a opéré un changement historique : le service militaire est devenu obligatoire pour les femmes, et sa durée a été portée de quatre à onze mois. C'est une révolution culturelle pour un pays qui se targuait d'une armée très professionnelle. Le gouvernement danois ne cache pas ses ambitions : il veut passer de 4 700 à 6 500 conscrits annuels d'ici 2033.
Cette décision s'accompagne d'un effort financier considérable, avec six milliards de dollars supplémentaires prévus pour la défense sur les cinq prochaines années. Pourquoi une telle mobilisation ? Parce que Copenhague, située au cœur de la Baltique, une zone stratégique sensible, estime que la paix ne peut plus être tenue pour acquise. L'inclusion des femmes n'est pas anecdotique : elle envoie le signal que la défense du territoire est désormais l'affaire de toute la nation, sans distinction de genre, face à une menace jugée existentielle.
L'Allemagne et la Pologne : le retour discret du service obligatoire ?
Au centre de l'Europe, l'Allemagne, qui avait suspendu la conscription en 2011, tente une mue complexe. La Bundeswehr souffre de difficultés de recrutement chroniques et d'un matériel vieillissant. Face à cette réalité, Berlin explore des pistes hybrides : un service militaire volontaire attractif, couplé à la possibilité de réactiver une forme de conscription en cas de crise grave. Les dirigeants allemands répètent que « toutes les options sont sur la table », reflétant l'urgence de la situation.
À l'Est, la Pologne adopte une posture encore plus belliqueuse, dictée par sa géographie. Frontalière de la Russie (via l'enclave de Kaliningrad) et de la Biélorussie, la Pologne se sent en première ligne. Le Premier ministre Donald Tusk a annoncé son intention de former militairement tous les hommes adultes du pays. L'objectif est chiffré : passer de 200 000 à 500 000 soldats. En comparant ses forces aux millions d'hommes mobilisés par la Russie et l'Ukraine, Varsovie justifie cette militarisation par une nécessité vitale de survie, et non par des visées expansionnistes.
La pression de l'OTAN et le seuil des 2 %
Ces mouvements ne sont pas isolés, ils répondent en grande partie aux pressions exercées par l'OTAN pour que les membres atteignent l'objectif des 2 % du PIB consacré à la défense. Longtemps considéré comme un chiffre symbolique inaccessible pour certains pays européens, ce seuil est désormais perçu comme un minimum vital pour garantir la sécurité du continent. La Russie consacrant une part énorme de son économie à l'effort de guerre, les pays européens n'ont d'autre choix que de suivre le mouvement pour maintenir l'équilibre des forces.
C'est cette dynamique qui est mal interprétée à l'étranger. On voit l'Europe réarmer, mais on oublie souvent de préciser que c'est pour dissuader, non pour attaquer. L'OTAN reste une alliance défensive. L'augmentation des effectifs en France, en Allemagne ou ailleurs sert à boucher les trous dans la raquette, à remplacer les matériels obsolètes et à former des réserves, pas à constituer une armée d'invasion prête à marcher sur Moscou ou ailleurs. C'est une nuance de taille qui échappe souvent aux propagandistes.
Le plan Macron révélé : pas 25 000 soldats, mais 50 000 jeunes en 2035
Si l'on regarde maintenant ce qui se passe concrètement en France, la réalité est bien différente de la rumeur des 25 000 hommes. Lors de son déplacement à la base militaire de Varces, dans les Alpes, le président Emmanuel Macron a détaillé un plan ambitieux mais éloigné de la mobilisation de guerre. Il s'agit d'un service volontaire, long terme, destiné à renforcer le lien armée-nation plutôt qu'à préparer une offensive immédiate.
Il est crucial de comprendre les chiffres avancés par l'Élysée pour ne pas tomber dans la confusion. Le président ne parle pas d'appeler sous les drapeaux 25 000 soldats en 2026, mais de lancer un programme échelonné dans le temps. L'objectif initial est modeste : 3 000 jeunes dès l'été 2026. Viendraient ensuite 10 000 jeunes formés d'ici 2030, pour atteindre un plateau de 50 000 volontaires à l'horizon 2035. C'est une progression douce, logistique, qui n'a rien de la précipitation fiévreuse d'une mobilisation pour le combat.
Varces, février 2025 : les vraies paroles de Macron
C'est face aux troupes réunies à Varces qu'Emmanuel Macron a prononcé les mots qui ont peut-être été mal interprétés ou tronqués par la suite. « Nous avons besoin que la nation se mobilise pour nous défendre, être préparés et être respectés », a-t-il déclaré. Cette phrase, si on la sort de son contexte, peut effectivement sonner comme un appel aux armes. Pourtant, elle s'inscrivait dans une rhétorique sur la souveraineté et la résilience, pas sur l'offensive.
Le président soulignait que la sécurité est une affaire collective qui dépasse le simple cadre de l'armée professionnelle. Il ne s'agissait pas d'annoncer une guerre prochaine, mais de reconnaître que dans un monde instable, la France doit pouvoir compter sur une réserve de citoyens formés et prêts à soutenir l'effort de défense. C'est une démarche pragmatique, similaire à celle d'autres pays européens qui cherchent à élargir leur base humaine face à la pénurie de volontaires professionnels.
Service volontaire ou obligatoire ? La nuance qui change tout
C'est ici que la confusion est souvent totale chez les observateurs étrangers. Le plan français repose sur le volontariat strict. Il n'est pas question de rétablir le service militaire obligatoire qui a été suspendu. Les jeunes de 18 ans et plus sont invités à s'engager pour une durée de dix mois, en échange d'une rémunération intéressante (minimum 800 euros par mois). Personne ne sera forcé, aucun tirage au sort ne désignera des jeunes contre leur gré.
Cette distinction change tout. Un service volontaire est une offre d'emploi et de formation, une citoyenneté active. Une conscription obligatoire est un devoir contraignant qui s'impose à tous, souvent synonyme de mobilisation générale en temps de guerre. En France, il n'y a pas de « levée en masse ». Nous sommes loin ici de l'image traditionnelle de la France et de ses symboles de liberté, car l'approche est ici contractuelle et incitative, non coercitive. De plus, ces volontaires ne seront pas envoyés en opérations extérieures en Ukraine ou ailleurs ; leur mission se concentre sur la protection du territoire national.
Des perspectives d'avenir pour la jeunesse
L'autre aspect fondamental de ce plan est son volet social. Emmanuel Macron a présenté ce service non seulement comme une nécessité militaire, mais aussi comme une opportunité pour la jeunesse. La rémunération de 800 euros par mois, bien que modeste, offre une première expérience professionnelle et une sécurité financière pour des jeunes qui pourraient être en difficulté. C'est un moyen de transmettre les valeurs républicaines, le sens de l'effort et la discipline, tout en offrant une formation technique utile dans la vie civile.
Cette dimension sociale est souvent omise par les rumeurs alarmistes qui ne voient que l'uniforme et le fusil. Pourtant, elle est centrale dans le discours du gouvernement. Il s'agit de recréer du lien social, de former des citoyens responsables et de donner une chance à ceux qui sont éloignés de l'emploi. Là encore, on est aux antipodes d'une préparation à la guerre totale : c'est un projet de société pacifique, qui utilise le cadre militaire comme vecteur d'intégration et de formation.
Pourquoi ces rumeurs explosent-elles maintenant ? Psychologie de la peur de guerre
Il reste une question fondamentale : pourquoi une rumeur aussi infondée rencontre-t-elle un tel écho ? La réponse réside dans l'état psychologique de l'opinion publique européenne. Nous vivons depuis février 2022 dans une ambiance de « guerre par procuration ». Chaque matin, les actualités nous ramènent aux images de destructions à l'Est. Cette exposition permanente crée un traumatisme latent, une anxiété de fond qui cherche des explications simples.
Les réseaux sociaux agissent comme une caisse de résonance pour cette angoisse. Les algorithmes privilégient les contenus émotionnels, susceptibles de générer de l'engagement. Or, la peur est l'émotion la plus virale. Une rumeur qui dit « la guerre est pour demain » va toujours plus vite qu'un article fact-check qui explique « non, ce n'est qu'un exercice logistique ». C'est le triomphe du sensationnalisme sur la vérité nuancée, amplifié par des acteurs étrangers qui ont tout intérêt à diviser les sociétés occidentales.
L'effet Ukraine : deux ans de conflit ont traumatisé l'opinion européenne
Le conflit ukrainien a brisé le tabou de la paix perpétuelle en Europe. Pour une génération entière, née après la chute du mur de Berlin, la guerre était un concept lointain, historique, confiné aux livres d'histoire ou aux régions instables du globe. L'agression russe a brisé cette illusion. Soudainement, l'impensable est devenu possible. Les Européens ont réalisé que la paix n'est pas un état naturel, mais une construction fragile qui nécessite d'être défendue.
Ce traumatisme modifie la perception de l'information. Avant 2022, un article sur des exercices militaires aurait été perçu comme anecdotique. Aujourd'hui, le même article est analysé comme un signe avant-coureur. Les populations, sensibilisées aux enjeux stratégiques, scrutent chaque mouvement de troupes avec suspicion. C'est ce terreau fertile qui permet aux rumeurs les plus absurdes de germer : nous sommes devenus plus avides d'informations sécuritaires, mais aussi plus vulnérables à la manipulation de cette information.
Le business de la peur : quand l'angoisse fait des vues
Il ne faut pas ignorer la dimension économique de cette désinformation. Sur les plateformes comme YouTube, TikTok ou X (anciennement Twitter), l'attention est la monnaie d'échange. Les créateurs de contenu savent qu'une vidéo titrée « La France mobilise 25 000 soldats pour 2026 ! » attirera bien plus de clics qu'une analyse factuelle sur la logistique militaire. La peur vend. Elle génère des vues, des partages, et donc de l'argent publicitaire.
Parfois, l'intention est purement mercantile. D'autres fois, elle est politique, comme c'est souvent le cas avec certaines sources turques ou russes qui cherchent à déstabiliser l'OTAN ou l'Union européenne en présentant les pays occidentaux comme des va-t-en-guerre impérialistes. En transformant une mesure de défense légitime en complot agressif, ces acteurs sapent la confiance des citoyens envers leurs institutions. C'est une guerre de l'information, silencieuse, mais redoutablement efficace, qui utilise l'angoisse des gens comme arme.
La fatigue démocratique et la défiance envers les élites
Enfin, il ne faut pas sous-estimer le rôle de la défiance politique. Dans de nombreux pays européens, une partie de la population ne croit plus aux discours officiels et pense que les élites leur cachent la vérité. Cette défiance structurelle rend le terrain propice à l'adoption de théories alternatives. Si le gouvernement dit « tout va bien, ce n'est qu'un exercice », certains préfèrent croire la rumeur qui dit « ils nous mentent, la guerre est pour bientôt ». C'est un mécanisme de défense psychologique : se méfier de tout devient une façon de se protéger d'une potentielle trahison.
Cette fatigue démocratique est un défi majeur pour nos sociétés. Comment rétablir le lien de confiance lorsque l'information circule à la vitesse de la lumière, sans aucun contrôle ni vérification ? La réponse ne réside probablement pas dans la censure, mais dans l'éducation aux médias et le développement de l'esprit critique. C'est le seul rempart efficace contre la vague de désinformation qui menace de submerger l'espace public.
Ce qu'il faut retenir avant de paniquer
La rumeur concernant « 25 000 soldats français préparant une guerre de 15 jours en 2026 » s'effondre sous le poids de l'analyse factuelle. Elle n'est que le reflet déformé de mutations militaires réelles : le passage au combat de haute intensité, le retour du service national sous une forme volontaire et la prise de conscience générale du besoin de défense en Europe. Si l'angoisse est compréhensible dans le contexte actuel, elle ne doit pas nous aveugler. La France et ses partenaires européens prennent des mesures pour se sécuriser face à une Russie de plus en plus belliqueuse, mais ces mesures sont défensives et transparentes.
Vérifier avant de partager : les questions à se poser
Face à l'avalanche d'informations anxiogènes, chaque citoyen dispose d'un pouvoir : celui de ne pas participer à la propagation de fausses nouvelles. Avant de cliquer sur « partager », il est essentiel de se poser quelques questions simples. Quelle est la source originale ? Est-ce un média reconnu, un site officiel, ou une obscure page de réseau social ? L'information est-elle confirmée par d'autres médias indépendants ? La date et le contexte sont-ils cohérents ?
Prendre quelques secondes pour vérifier ces éléments peut faire toute la différence. Il existe aujourd'hui de nombreux outils de fact-checking et de journalistes spécialisés dont le travail est justement de traquer ces rumeurs. Se tourner vers ces experts plutôt que vers les prophètes de malheur sur les réseaux sociaux est un acte citoyen essentiel. La vigilance est de mise, mais elle doit être intelligente et fondée sur des sources vérifiées, loin des fantasmes simplistes qui cherchent seulement à effrayer.
L'Europe se réarme, mais pas pour attaquer : la différence cruciale
Il est important de conclure en rappelant une distinction fondamentale : se préparer à se défendre n'est pas préparer une agression. L'augmentation des budgets militaires, la réintroduction de formes de service militaire ou les exercices de haute intensité sont des réponses à un environnement international qui s'est dégradé. Ce sont des parapluies que l'on ouvre parce qu'il y a de l'orage, pas des couteaux que l'on aiguise pour blesser le voisin.
La France et l'Europe demeurent des puissances pacifiques, attachées au droit international et à la résolution des conflits par la diplomatie. Leur réarmement vise à garantir que la diplomatie puisse s'appuyer sur une force crédible. C'est le sens même de la dissuasion. Ne pas confondre cette logique de défense légitime avec une volonté de guerre est la clé pour garder la tête froide. Entre la rumeur alarmiste et la réalité stratégique, il y a un monde que le citoyen informé se doit de connaître pour ne pas céder à la psychose collective.