Une voiture autonome Waymo blanche garée dans une rue avec une rangée de capteurs sur le toit.
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Waymo : vérité sur les opérateurs distants aux Philippines

Waymo est-il vraiment piloté depuis les Philippines ? Entre polémique sénatoriale et réalité technique, découvrez la vérité sur l'assistance à distance des robotaxis.

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L'audition sénatoriale qui s'est tenue aux États-Unis au début du mois de février 2026 a provoqué un véritable séisme médiatique dans l'univers de la tech automobile. Ce qui devait initialement être une simple procédure technique concernant la sécurité des véhicules autonomes s'est rapidement mué en une polémique planétaire, alimentant les théories les plus délirantes sur une prétendue téléconduite déguisée. Au cœur de cette tempête, une question vertigineuse émerge : qui dirige réellement les robotaxis de Waymo lorsque l'intelligence artificielle semble hésiter ? Alors que l'entreprise s'efforce de maintenir une distinction infranchissable entre assistance et pilotage, le public découvre avec stupeur que la machine, aussi sophistiquée soit-elle, dépend parfois d'un coup de pouce humain situé à des milliers de kilomètres de là.

L'audition virale du Sénat : une téléconduite depuis Manille ?

Vignette vidéo avec une voiture autonome et du texte sur le témoignage sénatorial.
Vue intérieure d'un poste de commande sombre avec plusieurs écrans montrant des flux vidéo de rue, une modélisation 3D en fil de fer d'un véhicule et des graphiques de données en temps réel, avec des mains humaines tapant sur un clavier

Tout a débuté par une correspondance administrative datée du 3 février 2026, une lettre qui semblait banale mais qui allait enflammer l'espace médiatique mondial. Le sénateur Edward Markey, figure incontournable du Comité américain sur le commerce, la science et les transports, a adressé une mise en demeure cinglante à sept géants de l'industrie, dont Waymo, Tesla et Zoox. Ce document ne laissait aucune place à l'ambiguïté : le législateur y exprimait ses profondes inquiétudes quant à l'utilisation d'opérateurs distants pour piloter ces véhicules. Pour Markey, ces centres d'appels délocalisés, potentiellement installés à l'étranger, constituaient une brèche critique dans la sécurité nationale. Il avançait avec sérieux la thèse qu'un acteur hostile pourrait compromettre ces infrastructures pour obtenir un « contrôle de type conducteur » sur des milliers de véhicules circulant sur le sol américain, transformant ainsi des flottes de transport en armes potentielles.

C'est dans ce climat de défiance que s'est déroulée, quelques jours plus tard, l'audition publique sous serment. Mauricio Peña, cadre supérieur chez Waymo, s'est retrouvé sous les feux des projecteurs pour défendre l'intégrité du « Waymo Driver ». Lors des échanges, la tension était palpable. Interrogé sur la nature exacte de cette intervention humaine, Peña a confirmé l'existence de travailleurs situés aux Philippines, précisant qu'ils fournissaient une « assistance ». Bien que factuellement exacte, l'admission que la voiture avait parfois besoin d'aide pour naviguer dans des environnements trop complexes a agi comme un détonateur.

Le récit a rapidement échappé à tout contrôle sur les réseaux sociaux et dans les médias, évoluant vers des spéculations effrénées sur une téléopération de type « Magicien d'Oz » technologique. Soudain, l'image rassurante d'une intelligence artificielle omnisciente volait en éclats pour laisser place à la vision, bien plus inquiétante, d'une téléopération déguisée pilotée depuis Manille. La viralité de l'affaire repose précisément sur ce malentendu fondamental entre l'assistance algorithmique et la téléconduite directe. Pour le grand public, l'idée que des humains puissent intervenir à distance brisait le pacte de confiance implicitement établi par le marketing de la Silicon Valley.

Les commentateurs s'emparaient de l'affaire, questionnant l'éthique d'une délocalisation de la sécurité routière vers des pays aux réglementations différentes. Face au buzz grandissant, qualifié d'erreur de communication majeure, Waymo a dû précipitamment publier une lettre de clarification. Le 17 février, l'entreprise y affirmait solennellement que ses agents « ne contrôlent, ne dirigent et ne conduisent pas directement le véhicule », tentant désespérément de refermer la boîte de Pandore que l'audition sénatoriale avait entrouverte. Toutefois, le doute était installé dans l'esprit du public : jusqu'où allait vraiment cette « assistance » et quel était le véritable rôle de ces milliers de kilomètres de câbles sous-marins reliant les rues de San Francisco à Manille ?

Une voiture autonome blanche Waymo garée sur une rue urbaine.
Premier plan d'une voiture Waymo blanche avec un dôme de capteurs sur le toit, circulant sur une route urbaine américaine sous la pluie, reflets de lumières urbaines sur la carrosserie mouillée

Mauricio Peña sous serment : la révélation des centres aux Philippines

Le point de départ de ce scandale remonte au début du mois de février 2026, lors de cette audition cruciale devant le Comité sénatorial américain. Mauricio Peña, responsable de la sécurité chez Waymo, a comparu pour témoigner sous serment des pratiques de l'entreprise. C'est là que le bas a basculé. En réponse aux questions insistantes des sénateurs, Peña a reconnu l'existence de travailleurs distants situés aux Philippines, précisant qu'ils interviennent pour « aider » les voitures lorsqu'elles se retrouvent bloquées ou dans des situations de confusion cognitive.

Pour l'opinion publique, cette déclaration a été perçue comme un aveu fracassant. L'idée qu'une voiture prétendument autonome soit, en réalité, pilotée par un humain à des milliers de kilomètres de là, a fait instantanément bondir les chroniqueurs. L'imagerie du « Magicien d'Oz » technologique a immédiatement fleuri sur les réseaux sociaux : on imaginait des milliers de simulateurs de conduite à Manille, où des opérateurs mains sur le volant guideraient les véhicules à travers les rues de Phoenix en temps réel. Cette vision, bien que séduisante pour les amateurs de complots, masquait une réalité beaucoup plus nuancée.

La viralité de l'affaire tient sans doute à ce fossé entre la promesse marketing d'une intelligence artificielle toute-puissante et la réalité triviale d'une intervention humaine, même minime. Le contraste entre la haute technologie de la Silicon Valley et la délocalisation classique vers les Philippines a créé un mélange explosif qui a captivé l'attention mondiale, renforçant l'idée que l'autonomie totale n'était peut-être qu'une façade.

La lettre de démenti : distinction entre assistance et pilotage

Face à la tempête médiatique, la réponse de Waymo n'a pas tardé, mais elle a été soigneusement calibrée par ses équipes juridiques. Le 17 février 2026, l'entreprise a envoyé une lettre officielle au sénateur Edward Markey, l'initiateur de l'enquête, pour tenter de corriger le récit qui s'était emballé. Dans ce document, la formulation choisie par la direction est d'une précision chirurgicale. L'entreprise affirme noir sur blanc que les agents distants « ne contrôlent, ne dirigent et ne conduisent pas directement le véhicule ».

Ce démenti n'est pas une simple pirouette sémantique, il revêt une importance capitale pour la survie commerciale de Waymo. L'entreprise s'évertue à établir une distinction infranchissable entre « téléconduite » et « assistance à distance ». Dans sa correspondance, Waymo explique que si le système sollicite parfois un avis humain, c'est à titre purement consultatif. L'analogie serait celle d'un passager qui indiquerait une direction au conducteur, mais sans jamais toucher au volant ou aux pédales.

L'objectif est de rassurer le Congrès et le public sur le fait que la responsabilité ultime du déplacement reste toujours entre les « mains » de l'algorithme. En rétablissant cette notion de « conseil » plutôt que de « commande », Waymo espère non seulement apaiser les craintes réglementaires, mais aussi protéger l'image de marque de son produit phare. L'entreprise tente de prouver que l'autonomie est bien réelle, même si elle est ponctuellement « coachée » par des humains. C'est un équilibre délicat à maintenir, d'autant que les détails techniques montrent que l'interface permet bien une forme d'influence, créant une zone grise que le marketing s'efforce de blanchir.

Remote Assistance : le rôle réel des agents de la flotte

Pour comprendre la réalité derrière les gros titres sensationnalistes, il faut plonger dans les entrailles du système « Fleet Response ». Contrairement à l'image d'Épinal du gamer avec un volant à retour de force, la réalité du travail de ces opérateurs est beaucoup plus statique et analytique. Waymo dispose d'environ 70 de ces agents simultanément en ligne pour gérer une flotte proche de 3 000 véhicules. Ce ratio d'un humain pour environ quarante voitures donne la mesure de la supervision réelle : il ne s'agit pas de piloter, mais de dépanner une minorité de véhicules en difficulté. Leur rôle est d'apporter une couche de compréhension contextuelle que l'intelligence artificielle, malgré ses progrès fulgurants, peine parfois à saisir seule.

Visualiser la scène pour l'IA : caméras et modélisation 3D

Une voiture autonome Waymo blanche garée dans une rue avec une rangée de capteurs sur le toit.
Une voiture autonome Waymo blanche garée dans une rue avec une rangée de capteurs sur le toit. — ajay_suresh / CC BY 4.0 / (source)

Le poste de travail d'un « Fleet Response Agent » ressemble davantage à celui d'un contrôleur aérien ou d'un analyste vidéo qu'à celui d'un conducteur. Il n'y a ni volant, ni pédales, ni manette de jeu. L'interface se compose principalement de plusieurs écrans diffusant les flux vidéo en temps réel des caméras périphériques du véhicule, ainsi qu'une représentation 3D vectorisée de ce que perçoit l'IA. Cette visualisation est cruciale : elle permet à l'opérateur de voir le monde à travers les « yeux » de la machine, avec ses zones de certitude et d'incertitude.

L'une des fonctionnalités les plus puissantes dont disposent ces agents est la capacité de « rembobiner » le temps. Contrairement à l'intelligence artificielle, qui est focalisée sur l'instant présent, un opérateur humain peut examiner les événements ayant précédé un problème. Si une voiture ralentit soudainement près d'une signalisation confuse, un humain peut retracer la séquence à travers les données enregistrées pour reconstruire les faits. Cette analyse permet d'identifier précisément ce qui a dérouté le logiciel, qu'il s'agisse d'un panneau de chantier masqué par de la végétation ou d'un feu de circulation défectueux.

En identifiant avec précision l'objet ou le contexte, l'opérateur peut signaler la location pour améliorer l'apprentissage de l'IA. Par conséquent, le rôle principal de l'opérateur est de fournir une annotation contextuelle des données plutôt que de conduire physiquement la voiture. L'objectif est d'éduquer la machine en clarifiant : « Ceci est un panneau de déviation » ou « Cet objet est un sac en plastique et non un rocher », permettant ainsi à l'algorithme de reprendre sa route avec une compréhension mise à jour de son environnement.

Une voiture qui reste maître à bord : le rejet des commandes humaines

Un point fondamental souligné par Waymo, et qui valide leur distinction entre assistance et conduite, réside dans l'architecture de sécurité du système. Le « Waymo Driver » conserve toujours le contrôle final. C'est l'IA qui décide de solliciter de l'aide, et c'est elle qui intègre ou rejette les informations fournies. Imaginez un système de questions-réponses où la voiture pose la question : « Je suis bloqué par un objet inconnu, quelle est la nature de l'obstacle ? ». L'opérateur répond : « C'est un amas de cartons ». L'IA traite alors cette information pour décider de contourner l'obstacle.

Le système est conçu pour rejeter toute suggestion humaine jugée dangereuse. Si, par hypothèse, un opérateur tentait d'influencer la voiture pour qu'elle brûle un feu rouge ou qu'elle fasse une manœuvre risquée, l'algorithme prioriserait ses propres règles de sécurité internes et ignorerait la commande. Cette « sanity check » est le verrou technologique qui empêche toute téléopération malveillante ou erronée. C'est ce qui différencie fondamentalement l'approche de Waymo de la téléopération pure, comme celle utilisée pour certains robots téléopérés ou drones militaires, où l'humain a une autorité directe et immédiate sur les actionneurs. Chez Waymo, l'humain est un conseiller, l'IA est le décideur. Cette hiérarchie est supposée garantir que même si un centre aux Philippines était compromis, les attaquants ne pourraient pas transformer les flottes de voitures en armes meurtrières, car le véhicule local refuserait les ordres contradictoires avec ses protocoles de sécurité.

Un humain pour quarante voitures : la géographie des centres Waymo

Au-delà de l'aspect purement technologique, l'organisation logistique de Waymo révèle une structure humaine complexe et mondialisée. Loin de l'image d'une tour d'ivoire californienne autosuffisante, le fonctionnement du service repose sur un réseau maillé de quatre sites stratégiques. La répartition géographique de ces centres n'est pas anodine et répond à des impératifs de continuité de service, de coût, mais aussi de robustesse face aux aléas du réseau mondial. C'est une dimension souvent ignorée par les utilisateurs finaux qui s'imaginent que leur voiture est une île numérique autonome.

Des États-Unis aux Philippines : sites et latence réseau

Waymo a admis l'existence de quatre sites distincts de « Fleet Response » : deux situés aux États-Unis, en Arizona et au Michigan, et deux autres situés aux Philippines. Cette répartition par moitié entre le territoire américain et l'étranger soulève des questions techniques pertinentes, notamment concernant la latence. La latence, c'est le temps que met un signal numérique à faire l'aller-retour entre la voiture et le centre de contrôle.

Waymo a communiqué des chiffres précis à ce sujet : la latence moyenne est d'environ 150 millisecondes pour les connexions internes aux États-Unis, mais elle grimpe à environ 250 millisecondes pour les communications transpacifiques vers les Philippines. Bien que ces différences puissent sembler infimes à l'échelle humaine, elles sont abyssales dans le domaine de la conduite automatisée. Cette différence de 100 millisecondes valide techniquement l'argument de Waymo selon lequel la téléconduite directe est impossible depuis l'étranger. Conduire une voiture en regardant un écran avec un quart de seconde de décalage est un ticket assuré pour l'accident, surtout en milieu urbain où les situations évoluent en fractions de seconde.

Par conséquent, l'utilisation de sites aux Philippines ne peut servir qu'à des tâches non critiques en temps réel, comme l'analyse de données post-incident ou l'assistance contextuelle, mais jamais pour le « steering » direct. La physique du réseau impose donc des limites que même le lobbying le plus agressif ne peut contourner.

Une Waymo Jaguar I-Pace exposée lors d'un salon automobile avec une barrière en verre.
Une voiture autonome blanche Waymo garée sur une rue urbaine. — (source)

Permis de conduire requis : le profil des opérateurs

Qui sont ces hommes et ces femmes qui travaillent dans l'ombre pour faire avancer la technologie américaine ? Le profil type des opérateurs aux Philippines surprend par ses exigences classiques. Malgré le fait qu'ils ne touchent jamais un volant physique, Waymo exige qu'ils détiennent un permis de conduire valide, qu'il s'agisse de permis voiture ou utilitaire. L'entreprise effectue également des vérifications régulières de leur historique de conduite.

Cette exigence n'est pas anecdotique. Elle garantit que l'opérateur possède une compréhension intuitive des règles de la route, de la physique du freinage et des comportements des autres usagers. On ne peut pas aider une IA à naviguer dans le trafic si l'on ne comprend pas soi-même les subtilités d'un carrefour giratoire ou la priorité à droite. Selon les données analysées par Forbes, avec environ 70 agents actifs pour une flotte de 3 000 véhicules, le ratio s'établit à un humain disponible pour quarante voitures simultanément.

Cela signifie qu'une très grande majorité des trajets se déroule sans aucune intervention humaine, les agents ne gérant que les exceptions logicielles. C'est une main-d'œuvre hautement qualifiée dans le domaine du traitement de l'information, mais qui doit également posséder cette culture routière de base pour être pertinente dans ses annotations. Le recours à une main-d'œuvre offshore aux Philippines, reconnue pour ses compétences techniques et sa maîtrise de l'anglais, permet à Waymo de maintenir ce service d'assistance 24h/24 et 7j/7 avec une structure de coûts viable, tout en assurant une rotation des équipes pour éviter la fatigue.

Quand l'IA s'arrête : les « Edge Cases » nécessitant un humain

Même l'intelligence artificielle la plus avancée du marché a ses limites. La route est un environnement chaotique, imprévisible et souvent illogique que le code informatique, aussi parfait soit-il, peine à modéliser dans sa totalité. C'est ici qu'interviennent les fameux « Edge Cases », ces situations limites qui sortent du cadre d'entraînement standard de l'IA. Ce sont ces moments de doute qui justifient l'existence des centres d'assistance humaine et qui prouvent que la conduite autonome totale est encore un idéal lointain.

Chantiers, panneaux tombés et inondations : situations imprévues

Les ingénieurs de Waymo ont identifié une liste de scénarios types où l'IA se retrouve en échec cognitif, nécessitant un coup de pouce extérieur. Il s'agit souvent de situations de travaux routiers. Les chantiers sont le cauchemar des algorithmes : les configurations de cônes orange changent quotidiennement, les voies de circulation sont déplacées de manière imprévisible, et la signalisation temporaire peut être contradictoire. Une voiture autonome peut se retrouver figée au milieu d'un carrefour, incapable de décider si elle a le droit de passer ou non, face à une disposition de cônes qu'elle n'a jamais vue lors de son apprentissage.

Une Waymo Jaguar I-Pace roulant sur une rue urbaine à San Francisco en 2021.
Une Waymo Jaguar I-Pace roulant sur une rue urbaine à San Francisco en 2021. — (source)

D'autres exemples incluent les feux de circulation en panne, clignotants ou éteints, qui dérèglent les algorithmes de prédiction de trajectoire. De même, des panneaux de signalisation tombés au sol, ou posés bizarrement par des humains, peuvent créer une confusion fatale pour le système de vision. Les conditions météorologiques extrêmes, comme des inondations submergeant partiellement la chaussée, constituent également des cas de figure où l'IA, par prudence, préférera demander de l'aide plutôt que de risquer une immobilisation dans l'eau.

Ces situations sont trop rares ou trop uniques pour être codées en dur dans l'algorithme de manière exhaustive. Là où un humain ferait preuve d'intuition et d'adaptabilité immédiate, la machine hésite et attend une validation contextuelle. C'est cette capacité d'adaptation face à l'imprévu que les téléopérateurs viennent apporter en complément de la rigidité du code.

L'exemple absurde de la porte ouverte : les livreurs DoorDash

Pour illustrer la dépendance parfois basique de la haute technologie, un exemple récent et surprenant a fait surface lors des tests menés par Waymo. Il concerne un problème aussi trivial que technologique : une porte de voiture mal fermée. Lorsqu'un passager sort d'un robotaxi et laisse la porte entrouverte, le véhicule ne peut pas reprendre sa route pour des raisons de sécurité évidentes. L'IA est bloquée, incapable de fermer la porte elle-même ni de rouler ainsi.

Pour résoudre ce problème qui n'est pas algorithmique mais purement mécanique, Waymo a testé un système à Atlanta et à Los Angeles qui relève du génie de l'économie de « gig ». L'entreprise a mis en place un système d'alerte pour des travailleurs proches, y compris des livreurs de plateformes comme DoorDash. Ces travailleurs sont payés jusqu'à 24 dollars (environ 22 euros) pour se rendre sur place, fermer la porte du véhicule bloqué et le remettre en service. Cette anecdote illustre parfaitement les limites de l'autonomie actuelle : la voiture peut naviguer seule dans le trafic dense de Phoenix, mais elle est impuissante face à une porte mal fermée. Cela montre que la robotisation urbaine ne se fait pas sans un recours massif à l'intervention humaine, qu'elle soit virtuelle (les téléopérateurs) ou physique (les livreurs de porte). Cette hybridation homme-machine est le secret de la viabilité économique du service, même si elle contraste avec l'image futuriste vendue par le marketing.

250 millisecondes de latence : l'impossibilité technique de la téléconduite

La question de la latence réseau n'est pas qu'un débat d'ingénieurs, elle constitue la preuve scientifique irréfutable qui corrobore les déclarations politiques de Waymo. L'argument central de la défense de l'entreprise repose sur la physique pure : la vitesse de la lumière et la distance géographique interdisent toute conduite directe depuis les Philippines. Cette section permet de clore la démonstration technique en liant les contraintes matérielles aux enjeux de sécurité nationale soulevés par le Sénat américain.

Le gouffre entre guider et conduire à distance

Il est crucial de comprendre la différence physique entre « guider » une IA et « conduire » un véhicule via une liaison internet. Une latence de 250 millisecondes, soit le temps d'un clin d'œil, peut sembler négligeable pour envoyer un message électronique ou charger une page web. Cependant, dans le domaine de la conduite en temps réel, c'est une éternité. Aux vitesses urbaines, une voiture parcourt plusieurs mètres en un quart de seconde.

Si un opérateur aux Philippines tournait un volant virtuel pour esquiver un piéton, l'ordre ne parviendrait à la voiture aux États-Unis qu'après un délai pendant lequel la situation aurait déjà radicalement changé. Le piéton aurait peut-être déjà avancé, ou la voiture aurait déjà percuté l'obstacle avant de recevoir l'ordre d'éviter. Tenter de conduire une voiture de cette manière est non seulement impossible, mais incroyablement dangereux.

Une Waymo Jaguar I-Pace roulant sur une rue urbaine à San Francisco en 2021.
Une Waymo Jaguar I-Pace exposée lors d'un salon automobile avec une barrière en verre. — elisfkc from Orlando, FL, United States / CC BY-SA 2.0 / (source)

En revanche, bien qu'un délai de 150 millisecondes soit trop long pour exécuter un braquage d'urgence précis aux États-Unis, il est tout à fait admissible pour fournir des instructions de haut niveau. L'ingénierie de Waymo prévoit ce délai par conception ; l'IA gère le contrôle de la conduite instantanée, tandis que les interventions humaines se font sur une voie plus lente. Le rôle de l'opérateur est de suggérer une intention ou de fournir des données contextuelles qui ne sont pas liées au millimètre près. La physique du réseau agit donc comme un garde-fou naturel : peu importe ce que le sénateur Markey craint, il est techniquement impossible pour un opérateur à Manille de prendre le contrôle physique pour faire de la téléconduite.

Les risques de sécurité soulevés par le sénateur Markey

Cependant, si la téléconduite directe est impossible, cela ne signifie pas que l'architecture est exempte de risques, comme l'a souligné le sénateur Markey dans sa lettre initiale. Le sénateur a exprimé de vives inquiétudes concernant la vulnérabilité de ces centres offshore situés aux Philippines. La peur n'est pas tant une prise de contrôle physique par un pirate, mais plutôt une « prise de contrôle » par le biais de l'ingénierie sociale ou du piratage des flux de données.

Si un groupe hostile parvenait à compromettre les comptes des agents aux Philippines, il ne pourrait pas faire dévier les voitures de leur trajectoire (le système le refuserait), mais il pourrait potentiellement injecter de fausses données, tromper l'IA sur la nature d'un obstacle, ou simplement paralyser le réseau d'assistance, provoquant une immobilisation massive de la flotte. C'est ce risque d'attaque par déni de service ou de corruption des données qui inquiète les autorités.

Waymo répond à ces craintes en insistant sur le fait que le véhicule reste l'autorité finale, mais l'inquiétude persiste quant à la sécurité des infrastructures critiques délocalisées. Le fait que des flux vidéo et audio en provenance de rues américaines soient envoyés et analysés à des milliers de kilomètres soulève également des questions de souveraineté des données et de protection de la vie privée qui sont loin d'être résolues.

Conclusion : L'illusion de l'autonomie totale face à la réalité hybride

Au terme de cette analyse, l'affaire Waymo nous invite à dépasser le simple débat sur la localisation géographique des opérateurs pour interroger la promesse même de l'autonomie totale. Ce que les révélations sur les centres aux Philippines et la polémique sénatoriale mettent en lumière, c'est l'écart grandissant entre le marketing futuriste des géants de la tech et la réalité industrielle d'un service qui reste fondamentalement hybride.

Un « drone sophistiqué » dépendant d'Internet

Pour reprendre une expression frappante utilisée par certains analystes, la voiture Waymo n'est pas une entité soliste, mais un « drone sophistiqué » dont la continuité de service dépend d'une connexion internet transpacifique. L'autonomie n'est pas un absolu, un interrupteur que l'on passerait de « off » à « on ». C'est un spectre. Pour l'usager final qui monte à bord, l'expérience est celle d'une voiture sans chauffeur, et c'est tout ce qui compte à cet instant. Mais pour l'opérateur, c'est une usine lourde qui nécessite une supervision humaine globale, complexe et distribuée.

Le sentiment de magie disparaît une fois les rouages exposés. Derrière la technologie, il y a des humains invisibles — les agents de réponse aux Philippines et les ingénieurs en Californie — qui maintiennent la stabilité du système. Une voiture autonome ne peut pas fonctionner seule ; elle existe comme un point unique dans un réseau de données qui dépend fondamentalement du jugement humain pour gérer les événements imprévus. Parce que la technologie repose si lourdement sur le support à distance et les connexions internet, la véritable définition de l'autonomie doit être réenvisagée. Ce n'est pas une indépendance totale, mais une dépendance à un écosystème technologique vaste, qui inclut la fibre optique et les opérateurs humains. Cela remet en cause l'idée de la « sécurité intrinsèque » souvent avancée par les constructeurs.

Une voiture autonome Waymo blanche garée dans une rue avec une rangée de capteurs sur le toit.
Vignette vidéo avec une voiture autonome et du texte sur le témoignage sénatorial. — (source)

Questions éthiques et transparence pour l'avenir

Enfin, cette affaire pose la question cruciale de la transparence. Si les voitures sont sûres grâce à ces humains invisibles, pourquoi le marketing met-il autant de temps à l'admettre ouvertement ? Il y a une certaine ironie à voir les entreprises de la Silicon Valley, qui prônent la « disruption » et la transparence, gérer leurs opérations de support comme les secrets industriels les mieux gardés.

L'acceptabilité sociale de cette délocalisation de la sécurité routière reste une énigme. Les usagers sont-ils prêts à accepter que leur sécurité, dans une situation critique, dépende de la qualité d'une connexion internet avec l'autre bout du monde ? De même, l'impact sur la vie privée est considérable : des milliers de flux vidéo sont envoyés vers des centres étrangers. Même si Waymo assure que les visages sont floutés, la quantité de données contextuelles collectées est vertigineuse.

La voiture autonome de demain, si elle ressemble au modèle actuel de Waymo, sera moins une machine soliste et omnisciente qu'un système collaboratif complexe, où l'humain reste le maillon ultime de la compréhension du monde, agissant comme une prothèse cognitive pour l'intelligence artificielle. C'est une leçon d'humilité technologique qui mérite d'être méditée au milieu de l'engouement pour l'IA. 

Manille, capitale des Philippines, où des opérateurs assurent l'assistance à distance

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Julien Cabot @cine-addict

Je regarde des films comme d'autres font du sport : intensément et quotidiennement. Toulousain de 28 ans, je travaille dans un cinéma d'art et essai la semaine, ce qui me permet de voir gratuitement à peu près tout ce qui sort. Mon appartement est tapissé d'affiches et mon disque dur externe contient 4 To de films classés par réalisateur. J'ai un superpouvoir agaçant : reconnaître n'importe quel film en moins de trois plans. Mon compte Letterboxd est une œuvre d'art en soi, avec des critiques de 2000 mots sur des nanars des années 80.

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