Neko Health, la société de médecine préventive cofondée par le créateur de Spotify, vient de frapper un grand coup. Ce 15 juillet 2026, l'entreprise annonce une série C de 700 millions de dollars, portant sa valorisation bien au-delà du milliard et son total levé à plus d'un milliard de dollars. Après une série B de 260 millions en janvier 2025, Neko devient l'une des MedTech les mieux capitalisées d'Europe, attirant aussi bien des fonds institutionnels que des noms prestigieux comme Mark Zuckerberg ou Maria Sharapova. Mais comment une entreprise de bilan de santé peut-elle lever autant qu'une licorne d'intelligence artificielle ? La réponse tient dans une stratégie verticale ambitieuse : Neko conçoit son propre matériel, ses logiciels et ses cliniques.

Le jackpot à 700 millions de dollars de Daniel Ek : pari fou ou révolution médicale ?
Neko Health n'est pas une start-up comme les autres. Fondée en 2018 par Daniel Ek et Hjalmar Nilsonne, l'entreprise suédoise vient de refermer un tour de table historique. La série C de 700 millions de dollars, menée par Lightspeed Venture Partners et codirigée par O.G. Venture Partners, a vu la participation d'Atomico, General Catalyst, Lakestar, Liberty City Ventures, Positive Sum et BDT & MSD. David Ofer, d'O.G. Venture Partners, rejoint le conseil d'administration.

Ce qui frappe dans cette levée, c'est la diversité des investisseurs. Aux côtés des fonds traditionnels, on trouve des célébrités du sport et de la culture : Maria Sharapova, Thierry Henry, Claudia Schiffer, mais aussi Mark Zuckerberg et Priscilla Chan via leur fonds familial, ou encore Ari Emanuel, le puissant agent hollywoodien. Cette constellation de noms donne à Neko une aura médiatique que peu de start-ups santé peuvent revendiquer.
Une levée de fonds record : les coulisses du jackpot à 1,8 milliard de dollars
Le parcours de financement de Neko Health suit une trajectoire rare. Après une série A de 65 millions de dollars en juillet 2023, l'entreprise a bouclé une série B de 260 millions en janvier 2025, valorisant la société à 1,7 milliard de dollars. La série C de 700 millions porte le total levé à plus d'un milliard, un chiffre qui place Neko dans le club très fermé des licornes européennes les mieux dotées.
L'argent frais vise un objectif clair : l'expansion aux États-Unis. Neko, qui opère déjà à Stockholm et à Londres, veut ouvrir des cliniques outre-Atlantique. David Ofer, nouvel entrant au conseil, apporte une expertise précieuse dans le déploiement international. La manne financière doit aussi servir à recruter des talents, développer la prochaine génération de capteurs et financer les études cliniques nécessaires à l'approbation réglementaire américaine.
Pourquoi une société de check-up lève-t-elle autant qu'une licorne IA ?
La question mérite d'être posée. Pour comprendre l'ampleur de l'ambition, il faut comparer Neko à d'autres levées récentes. Odyssey, le créateur de modèles du monde, a décroché une valorisation de 1,45 milliard de dollars soutenue par Amazon. Neko, avec plus d'un milliard levé, se situe dans la même stratosphère — mais dans un secteur bien différent.
La clé réside dans la stratégie d'intégration verticale. Neko conçoit ses propres capteurs, ses logiciels de lecture par intelligence artificielle et ses centres de santé. L'entreprise veut devenir l'« Apple de la santé », un écosystème fermé où chaque scan génère des données qui améliorent l'algorithme. Ce modèle capitalistique explique les montants : construire son propre matériel médical coûte cher, mais permet un contrôle total sur la qualité et les coûts.
Dans la cabine Neko : 10 minutes, 50 capteurs et 15 Go de données santé
Avant de critiquer, il faut comprendre ce que vit un utilisateur. La promesse de Neko est simple : en moins d'une heure, obtenir un bilan de santé complet, non invasif et sans radiation. L'expérience, testée par des journalistes du Guardian, donne une idée précise de ce qui attend les patients.

Le scan Neko n'est ni une IRM, ni un scanner conventionnel. C'est une combinaison de technologies optiques, thermiques et mécaniques qui cartographient le corps à l'intérieur comme à l'extérieur. Le résultat : 15 gigaoctets de données par scan, analysés par une intelligence artificielle maison.
Une exploration corporelle non invasive de 15 minutes
Le protocole se déroule en plusieurs étapes. D'abord, une photographie haute résolution en 2D et 3D capture l'intégralité de la surface cutanée. La thermographie infrarouge mesure les variations de température corporelle, indicateur potentiel d'inflammations. Viennent ensuite les mesures cardiovasculaires : tension artérielle, fréquence cardiaque, variabilité du rythme. Le patient serre un dynamomètre pour évaluer sa force de préhension, un marqueur de santé générale. Un test de pression oculaire complète le tableau. La seule partie invasive est une prise de sang, qui permet d'analyser la glycémie, le cholestérol, les triglycérides et d'autres biomarqueurs.
Le tout prend environ 15 minutes. Le prix : environ 300 euros à Londres, 250 euros en Suède. L'intelligence artificielle traite les données en quelques minutes, et un médecin délivre les résultats lors d'une consultation de 15 minutes. L'ensemble de l'expérience ne dépasse pas une heure.
Anévrisme et mélanome : ce que le scan voit avant votre médecin
Les chiffres avancés par Neko sont impressionnants. Selon l'entreprise, 14 % des personnes scannées ont eu besoin d'un suivi médical pour des pathologies dont 90 % ignoraient l'existence. Plus frappant encore : 1 % des patients ont reçu une intervention vitale — anévrisme de l'aorte, mélanome malin, anomalies cardiovasculaires nécessitant une chirurgie.

Le Guardian rapporte le cas d'un patient qui a découvert une anomalie cardiaque lors du scan et a été opéré à temps. Pour un jeune adulte, le scan peut détecter des grains de beauté suspects, des signes de syndrome métabolique, un prédiabète ou des facteurs de risque d'accident vasculaire cérébral. La force de Neko réside dans sa capacité à croiser des données que le médecin généraliste n'a pas le temps ni les outils de collecter lors d'une consultation classique de 15 minutes.
Business ou prévention ? Ce que Neko fait vraiment de vos données corporelles
Le scan produit une masse colossale de données personnelles de santé. 15 gigaoctets par patient, multipliés par 100 000 membres, cela représente 1,5 pétaoctet d'informations médicales. La question se pose : que devient cette matière première ? Neko affirme ne pas revendre les données, mais le modèle économique mérite un examen attentif.
L'entreprise suédoise insiste sur la confidentialité. Les données sont stockées en Europe, soumises au Règlement général sur la protection des données. Mais les 700 millions levés visent explicitement l'expansion américaine, où les règles sont différentes.
Assureurs et labos pharmaceutiques aux portes de la startup
Le système intégré de Neko crée une plateforme unique. En concevant ses propres capteurs et logiciels, l'entreprise contrôle toute la chaîne de valeur. Pour les assureurs santé, obtenir des bilans prédictifs permettrait d'ajuster les primes en fonction du risque réel. Aux États-Unis, où l'assurance santé est privée, ce type de données vaut de l'or.
Les investisseurs stratégiques — fonds institutionnels, family offices — ne cachent pas leur intérêt pour le potentiel de monétisation indirecte. Les laboratoires pharmaceutiques pourraient payer pour accéder à des cohortes de patients bien caractérisés. Neko mène déjà des études cliniques pour améliorer ses algorithmes, et les données collectées servent à l'entraînement des modèles. La frontière entre amélioration du service et valorisation commerciale reste floue.
RGPD et transfert aux États-Unis : le casse-tête de la data santé
En Suède, le scan est soumis au RGPD, l'un des cadres les plus protecteurs au monde. Mais l'expansion américaine soulève des questions épineuses. Si les données des Européens transitent par des serveurs américains, elles pourraient être soumises au Patriot Act et aux réquisitions des autorités fédérales.
Le nouveau Data Privacy Framework, qui encadre les transferts de données entre l'Europe et les États-Unis, offre une base légale. Mais sa solidité juridique reste contestée, et les défenseurs de la vie privée craignent qu'il ne résiste pas aux futures contestations judiciaires. Neko devra trouver un équilibre entre l'ambition américaine et la protection des données de ses clients européens.
Pourquoi Neko Health pourrait creuser la fracture médicale en France
La France n'est pas encore dans le plan de déploiement de Neko. L'entreprise n'y possède pas de clinique, et les réservations ne sont pas ouvertes. Pourtant, le débat sur l'impact d'une telle technologie est déjà lancé. Que se passerait-il si Neko ouvrait demain à Paris ?
Le système de santé français repose sur la solidarité et le remboursement par la Sécurité sociale. Un bilan Neko à 300 euros, non remboursé, créerait une médecine à deux vitesses. Ceux qui peuvent payer auraient accès à une détection précoce par des algorithmes d'IA, tandis que les autres devraient se contenter des consultations classiques.
Un ticket d'entrée à 300 euros : la prévention est-elle réservée à une élite ?
Comparons les chiffres. Une consultation chez un généraliste conventionné coûte 7,50 euros, remboursée à 70 % par la Sécurité sociale. Un bilan sanguin standard est pris en charge. Pour 300 euros, Neko offre une cartographie complète du corps, avec des dizaines de mesures que le médecin traitant ne peut pas réaliser en 15 minutes.
Le problème est économique. Sans remboursement, seuls les foyers aisés peuvent accéder à cette prévention de pointe. Le risque est de creuser l'écart entre ceux qui peuvent « acheter » de la santé et ceux qui subissent un système public saturé. La promesse initiale de Daniel Ek — « rendre les soins de santé préventifs accessibles à tous » — se heurte à la réalité d'un service facturé 300 euros.
La charge mentale pour les généralistes français
Le professeur Azeem Majeed, de l'Imperial College London, tire la sonnette d'alarme. Dans un entretien au Guardian, il explique que le système public britannique n'est pas dimensionné pour gérer un afflux de patients porteurs de résultats de scans privés. Même constat pour la France.
Imaginez un patient qui arrive chez son généraliste avec 15 gigaoctets de données. Le médecin doit interpréter des mesures qu'il n'a pas prescrites, décider si les anomalies détectées par l'algorithme justifient des examens complémentaires, gérer l'anxiété du patient face à des résultats parfois anodins. Les faux positifs — des anomalies qui n'auraient jamais posé problème — génèrent des consultations inutiles, des examens supplémentaires et du stress. C'est un coût externe que l'innovation privée fait peser sur le système public.
Overdiagnostic et addiction à la data : les angles morts de la promesse Neko
Les chiffres de Neko sont impressionnants, mais ils méritent un regard critique. L'entreprise annonce que 75 % des membres réservent et prépaient un scan pour l'année suivante. C'est un taux de rétention exceptionnel, que Neko présente comme une preuve de satisfaction. Mais on peut y voir autre chose.
Pour un jeune de 20 ans en bonne santé, la probabilité de trouver une pathologie grave lors d'un scan est très faible. En revanche, le risque de découvrir des anomalies bénignes — nodules, kystes, variations anatomiques — est réel. C'est le phénomène d'overdiagnostic, bien connu des radiologues.
Le casse-tête de l'overdiagnostic chez les jeunes adultes
L'overdiagnostic, c'est trouver quelque chose qui n'aurait jamais posé problème si on ne l'avait pas cherché. Pour un adolescent ou un jeune adulte sans antécédents, les chances de découvrir un mélanome ou un anévrisme sont infimes. En revanche, les faux positifs sont fréquents.
Le Guardian rapporte que 14 % des personnes scannées ont eu besoin d'un suivi. Mais que signifie « besoin » ? Certaines anomalies détectées par l'algorithme peuvent être bénignes, mais le médecin préfère les vérifier par prudence. Cela entraîne des examens complémentaires — échographies, IRM, biopsies — qui ont un coût, un risque et génèrent de l'anxiété. Pour le système de santé français, déjà sous tension, c'est une charge supplémentaire.
Adhésion ou addiction ? Le piège de la data santé permanent
Les 75 % de reconduction posent question. Neko y voit une preuve de satisfaction. On peut aussi y lire une forme de dépendance. Recevoir 15 gigaoctets de données sur son corps crée un besoin de réassurance. Sans le scan annuel, l'utilisateur peut se sentir « nu », privé de cette connaissance intime.
La journaliste du Guardian décrit avoir reçu des dizaines de mesures, des centiles, des comparaisons avec la moyenne. Ce flot d'informations peut alimenter une anxiété de performance corporelle, une health anxiety typique de notre époque. Le corps devient un tableau de bord qu'il faut surveiller en permanence. L'addiction à la donnée santé remplace l'écoute de ses sensations.
De Stockholm à la Silicon Valley : la conquête américaine va-t-elle changer la donne ?
Les 700 millions de dollars sont explicitement dédiés à l'expansion américaine. C'est un virage stratégique majeur. Jusqu'ici, Neko opérait en Europe, sous des régulations strictes. Les États-Unis offrent un marché plus lucratif, mais aussi plus complexe.
Le système de santé américain est fragmenté, coûteux, mais ouvert à l'innovation. Les assureurs privés sont prêts à payer pour des bilans prédictifs qui réduisent leurs coûts à long terme. Neko pourrait y trouver un modèle économique viable, mais au prix d'une transformation profonde.
Les 700 millions pour conquérir les États-Unis (et défier la FDA)
Le plan américain de Neko est ambitieux. L'entreprise doit obtenir l'approbation de la Food and Drug Administration pour pouvoir faire des allégations médicales. Jusqu'ici, Neko se présente comme un service de « bien-être », pas comme un dispositif de diagnostic. Aux États-Unis, la frontière est floue, mais la FDA veille.
Si Neko veut dire à ses clients qu'il détecte des mélanomes ou des anévrismes, il doit passer par un processus d'approbation long et coûteux. Les études cliniques menées en Europe serviront, mais la FDA exigera ses propres essais. Le risque est de voir les données de santé des Européens transférées aux États-Unis, où elles pourraient être soumises à des lois moins protectrices.
La vision « Apple de la santé » : innovation ou dérive techno-solutionniste ?
Daniel Ek rêvait à voix haute : « Imaginez pouvoir télécharger toutes vos données de santé en moins d'une minute, à un coût pratiquement nul. » La technologie existe, mais elle n'est ni gratuite ni accessible à tous. Le scan coûte 300 euros, et l'expansion américaine vise d'abord les clients les plus solvables.
La promesse initiale — rendre la prévention accessible à tous — se heurte à la réalité du marché. Neko est une entreprise, pas une œuvre de bienfaisance. Les investisseurs attendent un retour sur investissement, et le modèle économique repose sur des clients capables de payer. La médecine prédictive est une révolution nécessaire, mais son modèle doit être débattu démocratiquement.
Conclusion
Neko Health incarne les promesses et les contradictions de la médecine préventive high-tech. D'un côté, la technologie impressionne : 15 minutes pour 15 gigaoctets de données, des algorithmes capables de détecter des pathologies invisibles à l'œil nu, des centaines de milliers de patients convaincus. De l'autre, les questions demeurent : qui paie, qui bénéficie, quelles sont les incitations ?
Les 700 millions levés permettent à l'entreprise de rêver plus grand. L'expansion américaine, l'ouverture de nouvelles cliniques, le développement de capteurs plus performants — tout cela est désormais possible. Mais le succès de Neko ne se mesurera pas seulement à sa valorisation boursière. Il dépendra de sa capacité à intégrer les critiques, à répondre aux inquiétudes sur les données, à ne pas creuser les inégalités.
La médecine prédictive a un potentiel immense. Elle peut sauver des vies, réduire les souffrances, alléger la charge des systèmes de santé. Mais pour cela, elle doit être encadrée, régulée, rendue accessible. Neko Health a les moyens de ses ambitions. Reste à savoir si elle choisira d'en faire profiter le plus grand nombre, ou si elle restera un service de luxe pour privilégiés.