
Les médias occupent une place centrale dans l'espace social et politique. Au-delà de cette présence, ils façonnent les esprits et les consciences politiques, jouant un rôle significatif dans le comportement civique des individus. Ils peuvent même, plus gravement, modéliser les citoyens et les déterminer dans leurs engagements, y compris militants.
Tous les pouvoirs, quels qu'ils soient, ont utilisé des leviers pour asseoir leur hégémonie et maintenir les populations dans une forme de passivité intellectuelle. Ces leviers, qu'ils soient magiques ou religieux, ont un point commun : ils reposent sur la maîtrise de l'information. Le manque d'information et de formation politique enferme les individus qui croient plus facilement ce qu'on leur dit à la télévision. La culture et l'esprit critique semblent donc indispensables pour réussir à faire la part des choses.
Une question légitime se pose alors : les médias sont-ils créateurs d'une opinion publique ou simples mégaphones du peuple ? La réponse n'est pas binaire. Les médias fonctionnent comme des miroirs qui reflètent l'image de l'opinion publique, mais souvent de manière déformée. Pour être regardés, ils doivent véhiculer des éléments avec lesquels les Français sont d'accord. Cependant, cette représentation n'est pas toujours fidèle.
La télévision conserve une influence considérable sur l'opinion publique, d'autant que trop peu de débats servent à se forger sa propre opinion. Trop peu de gens prennent le temps de croiser les sources d'informations sur des sujets majeurs comme le chômage, l'économie ou l'éducation. Les sondages ne donnent qu'une idée partielle de l'opinion. Par ailleurs, politiques et médias entretiennent des liens de dépendance étroits, comme l'illustrent les directions des grands groupes médias (TF1, Bouygues, etc.).
Après avoir examiné comment les médias reflètent souvent le courant majoritaire, nous analyserons leurs contradictions avec la société. Nous verrons que les médias peuvent façonner l'opinion, tout en soulignant les limites de cette influence, notamment la diversification des sources d'information chez une partie de la jeunesse et les valeurs transmises par l'éducation.
Les médias : miroir social de la société française ?
Pourquoi les médias reflètent le courant majoritaire
Le rôle des médias est d'informer l'opinion pour la former. Ne nous méprenons pas : « former » signifie ici « construire » et non « formater ». Cette information devrait être objective. Certains médias se contentent de refléter le courant majoritaire, ne présentant que la vision dominante de la population. Certains disent même que les médias « surfent sur la démagogie et la dictature de l'audience ». Dans cette hypothèse, les médias suivent l'opinion publique pour plaire à leurs lecteurs ou auditeurs, qui seraient dérangés de découvrir des contenus contraires à leurs idées.
Prenons un exemple concret : lors de la campagne présidentielle de 2002, les médias n'ont cessé de parler de l'insécurité. Beaucoup ont accusé cette sur-exposition d'avoir provoqué la victoire de Jean-Marie Le Pen au premier tour. Cependant, ce n'est pas si simple. Comme l'indiquait Mairie-info.com : « La délinquance en France, avec quelque 4 115 000 faits constatés, a augmenté de près de 1,30 % en 2002, hausse surtout marquée dans les zones périurbaines et rurales. »
La délinquance a réellement augmenté en 2002, et ce phénomène a été ressenti par les citoyens, notamment les habitants de zones rurales. Les médias ne sont donc pas forcément responsables de l'opinion publique : ils la suivent souvent. Ils agissent comme un « mégaphone » du peuple, exprimant l'opinion de la majorité. Les médias s'adaptent au public visé : c'est l'opinion qui ferait les médias, et non l'inverse.
On parle parfois de contrôle des politiques sur les médias, mais le pouvoir a été élu démocratiquement. Il est normal que les médias diffusent davantage les idées du gouvernement, qui représente plus d'individus que l'opposition. Les médias sont un pouvoir démocratique qui représente le peuple. Ainsi, certains médias de gauche étaient partisans du régime stalinien d'URSS tant que l'opinion publique de gauche l'admirait. Ils ont cessé de se définir comme « staliniens » lorsque les citoyens français ont découvert la réalité de cette dictature.

(La Une du journal l'Humanité, le lendemain de la mort de Staline, le 29 février 1953)
J'ai contacté un journaliste de l'Humanité qui m'a répondu : « L'opinion française a évolué et l'Humanité aussi. Je ne pense pas que l'Humanité suive bêtement l'opinion, l'Humanité et l'opinion de gauche ont une évolution parallèle. Mais c'est vrai que les médias sont souvent les porte-voix du peuple et qu'une grande partie de notre travail est d'exprimer l'avis du peuple, même si nous devons aussi nous révolter contre ce qui nous paraît scandaleux. »
Les journalistes sont des citoyens comme les autres : ils sont donc, en majorité, proches du courant majoritaire. Paradoxalement, certains leur reprochent d'être majoritairement à gauche.
Sur un forum où j'ai débattu, un militant de l'Union nationale inter-universitaire (syndicat étudiant de droite) affirme que les journalistes ne « manipulent pas l'opinion » pour trois raisons : le pluralisme médiatique, la liberté de ton et le respect de l'éthique professionnelle. Bien que les médias ne soient pas objectifs, leur nombre permet à chacun de confronter les sources.
Les médias cherchent à faire l'opinion, mais la liberté d'expression (parfois bafouée mais encore forte en France) permet un pluralisme idéologique. Les Français ne sont pas crédules : les journaux les plus lus sont ceux qui correspondent le plus à leurs idées. Les journalistes qui souhaitent vendre écriront donc des articles qui satisfont leur lectorat.
La liberté d'expression reste forte en France : Nicolas Sarkozy a souvent été critiqué sans censure majeure (malgré l'affaire Paris-Match et l'arrêt de l'émission « Arrêt sur images »). Toutes les opinions politiques sont représentées, même si certaines sont plus valorisées que d'autres – ce qui explique que les idées du Front National passent peu à la télévision, alors que plus d'un Français sur dix vote pour l'extrême droite.
L'exemple de la guerre en Irak illustre bien ce phénomène. Les médias américains étaient au départ très pro-guerre, montrant des images de propagande et de soutien, puis ont progressivement changé de ton en montrant des images de soldats blessés et de victimes civiles, suivant ainsi l'évolution de l'opinion publique.

Les Américains étaient perçus comme des sauveurs venant libérer l'Irak : les médias montraient des images de joie des Irakiens.

Plus tard, alors qu'une part importante de l'opinion publique américaine s'opposait à la guerre, les médias dénonçaient le sacrifice des soldats.
Les médias reflètent donc l'opinion publique, mais ce reflet peut être déformé. Il arrive que les médias soient en désaccord avec l'opinion publique : on parle alors de « coupure » entre la sphère médiatique et la société.
Quand les médias contredisent l'opinion publique
Les médias s'opposent parfois à l'opinion publique majoritaire. Comment expliquer ce paradoxe, si les médias sont libres et d'idéologies différentes ? La raison est simple : les journalistes sont des individus avec un parcours spécifique. Ils ont fait des études parfois longues, voyagent davantage, sont en relation avec la sphère politique. Ils n'ont donc pas les mêmes préoccupations que les autres Français.
J'ai lu Les nouveaux chiens de garde de Serge Halimi. Le livre se termine par une phrase devenue emblématique : un syndicaliste américain raconte que « il y a vingt ans, les journalistes déjeunaient avec nous dans des cafés. Aujourd'hui, ils dînent avec des industriels ». Ce phénomène crée un décalage entre les journalistes et l'opinion.
Durant la campagne pour la constitution européenne en 2005, les journalistes étaient majoritairement favorables au « traité établissant une constitution pour l'Europe ». Selon l'émission « Arrêt sur images » de France 5, entre le 1er janvier et le 31 mars 2005, 29 % des intervenants à la télévision étaient partisans du « Non » contre 71 % pour le « Oui ». Les médias ont clairement tenté d'influencer l'opinion en ne présentant qu'un côté du débat.
Pourtant, 55 % des Français ont voté contre ce traité. Les journalistes ne représentent donc pas forcément le courant majoritaire : leurs convictions diffèrent parfois de celles du peuple. Ils sont parfois déconnectés de ce qu'on appelle la « France d'en-bas », une expression popularisée par Jean-Pierre Raffarin.
Les médias sont souvent la propriété d'individus fortunés qui peuvent imposer une ligne éditoriale. Martin Bouygues détient TF1, LCI, Eurosport. Arnaud Lagardère possède Paris Match, Le Journal du Dimanche. Il fut témoin au mariage de Nicolas Sarkozy.
Il faut relativiser : de nombreux journaux restent ancrés à gauche malgré un actionnariat de grands patrons. Ces derniers n'ont aucun intérêt à perdre leur lectorat. Cependant, détenir la majorité des actions d'un journal confère un pouvoir considérable et une possibilité de chantage sur les journalistes.
Des patrons de presse peu scrupuleux peuvent censurer certains articles. Les médias n'expriment pas toujours l'avis du peuple : les journalistes tentent parfois de convaincre les Français de choses qu'ils pensent vraies en raison de leur milieu social.
Les Parisiens ont voté à plus de 66 % pour le « oui » à la constitution européenne. Les journalistes des grands médias, dont les sièges sont souvent à Paris, ont exprimé l'opinion des Parisiens, pas forcément celle des Français. Cette déconnexion Paris/Province explique en partie la baisse de lecteurs des grands quotidiens.
L'élection de 2002 illustre aussi cette opposition. Le candidat du Front National n'était invité dans aucun plateau, s'est peu exprimé. Pourtant, un citoyen sur cinq a voté pour lui – un score énorme comparé aux prévisions des journalistes et des sondages.
En conclusion, les médias sont souvent le miroir social de la société et reflètent le courant majoritaire. Cependant, ils sont parfois en contradiction avec les Français. Lorsque les journalistes pensent différemment, ils tentent de rallier l'opinion publique à leur vision.
L'influence des médias sur l'opinion : mythe ou réalité ?
Comment les médias façonnent une partie de l'opinion
Puisque les médias ne suivent pas simplement l'opinion générale, peuvent-ils déterminer l'opinion des Français ? Cette question est cruciale : si les médias ne sont plus le « mégaphone » du peuple mais un moyen d'expression de journalistes qui informent et donnent leur avis, une tentative de manipulation est possible.
Les médias sont la principale source d'information et jouent un rôle déterminant dans la formation des opinions politiques. Pour se faire un avis, il faut s'informer. Or, si les émissions ou articles ne sont pas objectifs, le problème est réel. Selon deux sondages que j'ai réalisés en ligne, plus de 60 % des adultes et 80 % des jeunes ont pour seule source d'information la télévision et Internet.
La télévision peut poser un problème d'approfondissement : le temps restreint favorise un traitement superficiel. Les Français qui s'informent uniquement par ce biais peuvent avoir une vision simpliste des choses.
Cependant, il ne faut pas mépriser la télévision. Serge De Beketch disait : « Pourquoi je ne regarde pas la télé ? Parce que je n'ai aucune raison de laisser un égout se déverser dans mon salon ». Cette vision est dédaigneuse. L'important est de diversifier ses sources d'information. Malheureusement, de nombreux Français ne le font pas et se laissent influencer.
Les médias peuvent inciter à voter pour telle ou telle personne en appuyant certaines thématiques : parler des problèmes sociaux facilitera un vote à gauche, parler des dangers de l'immigration incitera à voter à l'extrême droite.
La campagne de 2002 illustre cette hypothèse. Les médias n'ont cessé de parler de l'insécurité, diffusant des reportages qui exagéraient la montée de la délinquance. Deux jours avant le vote, tous les écrans ont montré un homme pleurant sur sa maison saccagée par des jeunes. Cet événement a renforcé le sentiment d'insécurité et crédibilisé le message du candidat d'extrême droite.
Les médias étaient dans le « pathos », préférant le spectaculaire à l'objectivité. La quête d'audience dicte les choix éditoriaux dans une société régie par la publicité.
Les journalistes se sont remis en question après cette campagne. De nombreux médias utilisent leur pouvoir pour influencer la vie politique. Certains sont même accusés d'utiliser des images subliminales. La chaîne FOX a été accusée d'être pro-républicaine et de diffuser des images soutenant McCain.
Mon hypothèse est que les médias font une partie de l'opinion et réussissent à convaincre leurs « fidèles ». Aucun média n'est réellement objectif : la diversification des sources reste la seule solution pour conserver un regard critique.
Le manque d'information favorise-t-il la manipulation ?
Les journalistes étant les premiers concernés, je suis allé au siège de France 3 pour rencontrer un professionnel. Un journaliste m'a accueilli :
« C'est pour votre TPE ?
— Oui ! Je peux vous poser quelques questions ?
— Bien sûr, je suis journaliste à France 3 depuis plus de 20 ans. Venez dans mon bureau. »
Voici l'essentiel de notre échange. Selon lui, de nombreux journalistes reconnaissent leur responsabilité dans l'arrivée de Le Pen au second tour. Il pense cependant que les médias ne manipulent pas les Français : ils sont formateurs et donnent des outils aux individus. Il utilise une belle image : « Les médias sont comme un couteau : on peut faire un bon plat ou tuer quelqu'un ! » Les médias ne sont ni bons ni mauvais : ils informent, et c'est au peuple de faire la part des choses.
Cependant, il reconnaît que beaucoup de Français utilisent mal ces informations et ont un raisonnement trop simpliste. J'avance l'idée d'une forme de désintellectualisation : certains citoyens ne diversifient pas les sources et préfèrent suivre l'émotionnel plutôt qu'un raisonnement logique.
Les individus qui réussissent à ne pas se faire manipuler sont ceux qui diversifient leurs sources (Rue89, Bakchich, Acrimed, blogs variés) et cultivent un regard critique. Il approuve et ajoute que si Le Pen est arrivé au second tour, c'est parce que la presse et la télévision avaient surmédiatisé l'insécurité : « Les directions de chaînes veulent toujours quelque chose d'intérêt pour le téléspectateur. On est journaliste pour être lu ou vu ! »
Après cette discussion, mon hypothèse initiale – les médias font l'opinion – semble juste mais doit être nuancée. De nombreux Français s'informent par différents moyens et aiment échanger pour avoir une vision d'ensemble. Les médias font l'opinion en général, mais ne sont pas les seuls responsables de l'opinion politique des individus.