Image 1
Tech & Gaming

L'internaute n'est pas Net

Un réquisitoire ironique contre la médiocrité informatique ambiante : navigateurs obsolètes, logiciels propriétaires et formats dépassés. Pourquoi le libre reste-t-il dans l'ombre face aux géants ?

As-tu aimé cet article ?

Image 2
Image 2

L'internaute moyen ou lambda — c'est pareil — vivait paisiblement sur Internet. Il ne se souciait guère des considérations techniques de l'outil qu'il utilisait : il voulait simplement lire ses mails peinard, puis vérifier la météo en regardant par la fenêtre. Il aurait continué ainsi longtemps s'il n'y avait pas eu un incident de parcours : un geek.

Ce pourrait être moi, bien que je ne sois pas le plus orthodoxe des geeks. Dès la première rencontre, l'internaute est surpris : son interlocuteur parle bizarrement. En effet, il essaie de faire le moins de fautes possible, ses phrases ont un minimum de sens et elles sont ponctuées correctement. Deuxième choc : l'internaute découvre que pour faire les quelques choses qu'ils ont en commun informatiquement parlant, le geek utilise toujours quelque chose de différent. Au contact de l'ignorance, le geek ne pourra s'empêcher de faire son prosélytisme débonnaire. Alors que toute personne bornée aurait accepté l'aide de cet émissaire du bon goût, l'internaute — caractérisé par son ouverture d'esprit et sa bonne volonté (je dois confondre là...) — s'offusque du traitement infligé à ses logiciels favoris. Par rejet, il deviendra technophobe.

Comment devient-on technophobe ?

Phase 1 : Refuser de changer de navigateur

Dans la majorité des cas, le grandternaute dispose d'Internet Explorer™®©, sauf s'il purge une peine d'AOL. Il ne sait pas que d'autres navigateurs existent et, quand on évoque cette possibilité, il répondra que par habitude il gardera IE. C'est là que le geek intervient, obéissant à une loi dérivée de Murphy — la loi de Torquemada — qui dit : « Si vous êtes sûr d'avoir raison, vous avez un devoir moral d'imposer votre volonté à quiconque est en désaccord avec vous. » Dans une plaidoirie capable de rendre crédible un négationniste, le geek dressera la liste complète des défauts d'Internet Explorer et préconisera l'utilisation de Mozilla Firefoxrediscover the web™®©.

Mozilla Firefox est un navigateur tip-top cool qui enterre royalement IE. Aucune faille majeure n'a été détectée pour l'instant, il est plus fiable et possède les dernières implémentations techniques. La navigation est aisée grâce aux onglets (essayez, vous les adopterez), et de nombreuses fonctionnalités peuvent être ajoutées grâce aux extensions, très simples à installer. Et pour les nuls qui ne jurent que par le design, de nombreux thèmes graphiques peuvent être téléchargés.

Par peur de l'inconnu, le grandternaute refusera d'installer ça chez lui (d'ailleurs, c'est valable aussi pour les étrangers). Le geek assurera qu'il n'y a aucun risque. Côté arguments bidons, le grandternaute dit qu'il n'utilisera pas les fonctions spéciales donc il ne voyait pas l'intérêt de prendre un nouveau logiciel. Pour comprendre cette remarque, mettons-nous en situation :

« — Dis, t'as quoi comme voiture ?
— Une vieille Fiat Panda trouée qui n'a pas passé le contrôle technique depuis 98.
— Et si je te disais que tu pourrais avoir gratuitement une Peugeot 206 haut-de-gamme marchant au GPL, capable de faire du 320 km/h, avec localisation par satellite, peinture interchangeable, fer à friser intégré dans les sièges et système home cinéma 9.1 tridolby quadrisurround ?
— Mais il y a plein de choses dont je ne me servirais pas. Je préfère garder ma voiture, elle me suffit. »

C'est sensiblement la même situation. La fin du débat approche et les arguments s'épuisent. « Et puis c'est libre, merde quoi ! » dira le geek. L'autre répondra : « J'm'en fous !!! Et pi c'est quoi le libre d'abord ??? » À partir de maintenant, nous ferons une différenciation entre le geek patient et les gens normaux. L'un s'évertuera à expliquer les principes du Logiciel Libre : c'est ce qu'on dit d'un logiciel ou d'un format qui est gratuit, dont la diffusion est ouverte à tous (c'est même recommandé) et qu'on peut modifier pour l'adapter à ses besoins grâce au code source fourni. Ces libertés répondent aux termes d'une licence, généralement la GPL, opposée au CLUF représentant les méchants logiciels propriétaires.

Il y a deux règles à observer pour le logiciel libre™®© :
1. Un logiciel libre sera toujours mieux qu'un logiciel propriétaire.
2. Si un logiciel libre est moins bien qu'un logiciel propriétaire, se reporter à la règle n°1.

La justesse des arguments du geek, sa bonne volonté et sa pertinence sans faille vont forcément produire l'effet inverse de ses espérances : les gens n'aiment pas avoir tort. Heureusement, il lui reste encore un terrain d'attaque contre le technophobe.

Phase 2 : Utiliser des logiciels périmés

Quand un futur grandternaute se fait arna... acquiert son PC, on lui déverse une flopée de logiciels médiocres sur la tête, Windows™®© en chef de file. Cependant, mon incontinence bileuse ne se déversera pas sur ce logiciel pour trois raisons :
1. Des millions de personnes l'ont fait avant moi.
2. C'est vraiment trop facile comme cible.
3. Des tas de gens le dénigrent sans cesse alors qu'ils n'ont pas les testicules de passer sous Linux (c'est mieux que Windows) ou d'acheter un Mac (c'est mieux).

Commençons par l'ami Windows Media Player™®©. Directement implanté dans Windows, vous aurez le déplaisir de faire sa connaissance dès que vous écouterez un mp3 (issu d'un album fraîchement acheté à la FNAC, évidemment) ou regarderez un film. En plus d'informer Microsoft sur vos fichiers cachés, WMP est lourd et moche — une formule que le geek utilise beaucoup, alors que le grandternaute, qui kiffe le style rutilant d'XP, pense souvent le contraire. WMP ne lit rien correctement, n'a aucune fonction avancée et n'est rien comparé à Bsplayer, VLC et foobar2000. Le premier est un player vidéo qui lit tout pour peu qu'on ait les codecs. Le deuxième lit presque tout sans codec, et il est libre. Le troisième est un player audio au design spartiate qui exploite tellement bien votre carte son qu'on sent vraiment la différence.

Évidemment, la technophobie du monsieurnaute l'empêchera de prendre ces logiciels aux noms barbares, prétextant que WMP lui « suffit pour ce qu'il fait ». De toute façon, les logiciels estampillés Microsoft fournis avec Windows sont dépassés depuis longtemps et devraient laisser la place aux alternatives comme Gaim qui botte MSN Messenger, SciTE qui note mieux que le Notepad désuet, OpenOffice pour sa concurrence à MS Office, ou Thunderbird, aigle royal comparé à Outlook Express.

Évidemment, il n'y a pas que Microsoft à blâmer. Il existe les logiciels très pénibles mais dont on est obligé de se servir car ils sont implantés depuis longtemps sur la Toile : RealPlayer ou encore Flash. Il y a aussi les logiciels aux prix inhumains qui se vendent moins qu'ils ne se font pirater, caractérisés par leur extrême lourdeur : tous les logiciels Adobe et Macromedia, à qui on trouve des équivalents libres presque aussi performants comme The Gimp (qui botte Photoshop) et Nvu (qui bottera Dreamweaver).

Même si c'est loin d'être complet, vous avez pigé l'idée. On peut donc passer à la dernière partie.

Phase 3 : Nier l'existence des nouveaux formats

À l'heure où l'engouement pour le mp3 est énorme, on aurait tendance à croire que c'est le seul format audio existant. Partout on nous happe : « Jetez vos vieux CD, passez au mp3 ! Achetez un iPod ! » C'est trop pour l'œil du consommateur buriné par la pub : il ne raisonnera plus que par ça. Bon, le mp3 date quand même de 1995, et même s'il a subi quelques améliorations minimes, il est désormais dépassé. Cependant, il servira encore longtemps à cause des fabricants de baladeurs qui se sont réveillés un peu tard. Il existe des formats modernes répondant à toutes les exigences actuelles comme le Ogg Vorbis (.ogg), format libre conçu pour concurrencer le mp3 — ce qu'il fait : un .ogg moitié moins lourd qu'un mp3 est de qualité quasi équivalente. Un autre format moins connu, le Musepack (.mpc), semble même supérieur aux .ogg dans les bitrates élevés.

Je saute le format Windows Media Audio (.wma) parce que c'est Microsoft et que c'est vraiment naze.

Parlons maintenant des formats vidéo. Un fichier vidéo est composé d'une piste vidéo encodée avec un codec précis et d'une ou plusieurs pistes audio. Le conteneur rassemble ces éléments. Le DivX est le roi des codecs vidéo, basé sur le format MPEG-4. Je n'ai pas grand-chose à lui reprocher (faire tenir un DVD sur un CD, c'est un coup de maître), à part qu'il est propriétaire. Les vraies nouveautés en matière de codecs vidéo n'en sont qu'au stade expérimental, néanmoins on trouve le XviD, un équivalent du DivX en libre, supporté par de nombreux lecteurs de salon.

Par contre, question codec pourri, on a l'embarras du choix : le Windows Media Video (.wmv), le Real (.rm), et tous les anciens MPEG complètement surannés. Évidemment, tout ça paraît trop compliqué pour le grandternaute qui, de toute façon, convertira ses DVD fraîchement achetés en DivX avec des utilitaires clic-bouton.

Passons aux conteneurs. L'Audio Video Interleave (.avi) est le conteneur le plus répandu et le plus antédiluvien. Ses limites se font sentir : deux pistes audio maximum, une seule piste de sous-titres. Autant dire qu'il n'est rien face au Matroska (.mkv) — la Rolls des conteneurs. Avec lui, un fichier de 700 Mo peut contenir jusqu'à 2h30 de film en qualité optimale avec double-piste audio et cinq pistes de sous-titres. Il intègre également des fonctions DVD comme les menus et le chapitrage.

Pourquoi les innovations libres restent-elles dans l'ombre ?

C'en est fini pour le grandternaute. Le geek a détruit ses valeurs une par une. Mais avant de juger le « moyen », n'aurait-il pas droit à des circonstances atténuantes ? Toute la médiocrité qu'il utilise n'est que le produit de la dictature des révolutions informatiques : une grande boîte développe un format qui va tout péter. Les médias dramatisent, le raz-de-marée numérique fait sensation, tout le monde se met à parler cyber. L'industrie s'en mêle, on crée de nouveaux appareils basés sur ces découvertes déjà vieillissantes.

Et pendant ce temps, des gens dans leur coin développent les vraies innovations dans l'ombre. Ces nouveautés, supérieures à l'ancienneté tonitruante, sortiront dans l'anonymat. Leur notoriété ne dépassera jamais un certain stade car leur promotion se limite aux utilisateurs intelligents qui ont la lourde tâche de relayer l'information. Dans dix ans, quand la vieillerie originelle sera déclarée obsolète — alors qu'elle l'était déjà cinq ans auparavant — son remplaçant sortira également d'une grande boîte, et le schéma se répètera.

Voilà le véritable problème : pourquoi le meilleur est-il le moins reconnu ? La promotion de ces innovations est insuffisante. Les puissantes firmes détiennent le pouvoir et sortent des médiocrités en les faisant passer pour des idées de génie. Pendant ce temps, on chipote sur les nouveautés sorties de nulle part, on les compare à ces « standards » passés dans l'inconscient collectif. Ainsi, le libre est décrédibilisé, étiqueté comme « boulot d'amateur », rejeté par l'ignorance de gens mal informés.

Les entreprises se plaignent de l'informatique qui coûte cher alors qu'elles ignorent qu'il existe des alternatives gratuites. Le scolaire est toujours à la traîne, à cause de ses suites bureautiques payées à prix d'or. Et le particulier est abruti : partout le bourrage de crâne est effectif, il en oublie son libre arbitre, il oublie qu'il peut chercher mieux.

Quatre lois dérivées de celle de Murphy

Syndrome d'OS/2
De plusieurs programmes ou systèmes en concurrence, le plus performant n'est jamais retenu comme standard.

Loi du Standard reconnu
Le « standard de l'industrie » n'a rien d'un standard reconnu et établi. Il est fermé, l'utilisateur ne s'aperçoit pas qu'il tresse la corde pour le pendre, ni que d'autres standards, réels eux, existent.

Loi Standard
Ce qu'il y a de bien avec les standards, c'est qu'il y en a beaucoup entre lesquels on peut choisir.

Loi de Blaauw
La technologie en place tend à se maintenir malgré la nouvelle technologie.

C'est tout.

Les lois de Murphy ont été trouvées sur ce site
Retrouvez d'autres articles et créations sur Splaouch

As-tu aimé cet article ?
raz
raz @raz
27 articles 0 abonnés

Commentaires (34)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...